’expression est du philosophe et spirituel chrétien
Marcel Légaut. N’est-elle pas étonnamment
suggestive pour situer le temps présent, le temps
présent de chacun et de chacune, le temps présent
collectif aussi ? Nous sommes tous héritiers d’un
labeur immense : sur le plan de la science ou de la médecine,
dans le domaine de la musique ou celui de l’éducation,
concernant les aménagements de la vie sociale ou les
divers modes de communication entre les personnes et les
sociétés. Bien sûr, nous sommes également
héritiers de gâchis immenses et il faudra y
revenir une autre fois, car c’est aussi une question
spirituelle.
Bien
sûr, la vie spirituelle est bénéficiaire
du labeur de ceux et celles qui nous ont précédés.
Déjà, un des tout premiers éditoriaux
de cette série s’intitulait Se recevoir d’une
tradition . Ce début de 21e siècle offre à cet égard
des possibilités absolument nouvelles. Jamais encore
n’avait-il été possible d’avoir
un accès facile à tant de trésors de
sagesse conservés précieusement dans les monastères
ou par des érudits, glanés consciencieusement
par des ethnologues ou reconstitués hypothétiquement
par les anthropologues. Le plus remarquable, c’est
que la plupart des matériaux des traditions spirituelles
de l’humanité ne sont pas parvenus jusqu’à nous
comme des pièces de musées, d’archives
ou de bibliothèques. Nous les recevons de sociétés
et de personnes qui en vivent toujours et qui n’ont
pas complètement perdu le secret de leur transmission,
qu’elle se fasse sous mode d’initiation ou sous
mode d’enseignement. Le féminisme radical et
les tenants du post-christianisme ont même redonné vie
au mythe et au culte préhistoriques de la Déesse-mère
qui avaient complètement disparu.
Il y
a, dans les traditions spirituelles de l’humanité,
des spiritualités dominantes et des courants marginaux
ou minoritaires. Chaque communauté comme chaque personne
doit s’initier au travail de discernement et puiser,
dans la tradition, « du neuf et de l’ancien »,
disait Jésus, retenant ce qui a saveur de vie et laissant
là ce qui est irrémédiablement desséché.
Car dans
le cas de la recherche spirituelle, il s’agit
bien d’un « labeur ». Les grands mythes,
les récits fondateurs, les rituels et les symboles
n’ont pas été des créations spontanées
et instantanées. Ils ont été ciselés
par des décennies, parfois des siècles de créativité libre
et d’encadrement étroit, d’audaces lumineuses
et de rubriques intouchables, de grandeurs et d’abominations.
Les traditions spirituelles et religieuses ont rendu possible
des sommets de dévouements et de don de soi dont on
n’aurait pas cru l’être humain capable,
mais aussi des perversions comme les sacrifices d’enfants,
l’extermination des sorcières ou la répression
de la sexualité.
Certains
s’inquiètent de la facilité avec
laquelle on peut avoir aujourd’hui accès à des
traditions spirituelles souvent incompatibles dans leurs
fondements et leurs présupposés. Ils craignent
la confusion, l’incohérence, l’ambiguïté et,
surtout, le relativisme. C’est faire bien peu confiance,
me semble-t-il, à la capacité de « labeur » des êtres
humains, leur capacité de reconnaître les chemins
qui conduisent à la vie et les chemins qui conduisent à la
mort. En termes chrétiens, c’est faire bien
peu confiance à la présence de l’Esprit
de Dieu dans l’âme humaine, lui qui est à la
source de sa soif et de ses aspirations les plus profondes.
Ce serait aussi glisser vers la tentation de réserver
aux institutions religieuses et à leurs spécialistes,
le monopole, et donc le pouvoir et le contrôle sur
le discernement de ce qui est bon et de ce qui l’est
moins. Ce serait, à la limite, dépouiller des
hommes et des femmes de leur devoir de labeur.
Il nous
appartient que ceux et celles qui viendront après
nous soient héritiers de notre propre travail intérieur.
Si nous voulons qu’ils ou elles reçoivent de
nous une tradition vivante qui épouse les traits de
la culture présente, une culture en pleine recomposition
et invention, il ne faut pas se dérober au devoir
de s’exposer largement à l’héritage
reçu. Si nous choisissons de nous inscrire sérieusement
dans une tradition particulière, que ce ne soit jamais
dans une perspective frileuse, étroite et fermée.
Tout comme un artiste a besoin de beaucoup d’espace
et de lumière pour son studio, tout comme un artisan
a besoin de beaucoup de place dans son atelier, ainsi l’âme
humaine a besoin de vastes horizons pour s’ouvrir convenablement à l’Infini. 
http://www.spiritualite2000.com/Archives/Editoriaux/edito_jan2001.htm |