ne
constante se dégage des commentaires que m’adressent
régulièrement des visiteurs du site spiritualite2000.
Je pourrais la formuler ainsi : comme c’est bon de trouver
un espace où ces choses peuvent être dites, entendues
et échangées ! Ils disent combien ils souffrent,
dans leur quête spirituelle, de ne pas avoir de lieu
pour partager leur soif et leurs questions, leurs moments
d’intensité et leurs expériences secrètes,
leurs doutes et leurs convictions, leurs découvertes
et même leurs échecs. Et effectivement, il est
tant de milieux où toute allusion au religieux est
systématiquement tournée en dérision.
Il en est tant d’autres où le spirituel, même
le plus large, est vraiment tabou. Même au sein des
communautés chrétiennes, des assemblées
synagogales ou des rassemblements à la mosquée,
il est souvent plus question de morale, de règles,
de traditions, de récits ou de dogmes que d’authentique
expérience spirituelle (voir l'éditorial
de janvier 03). La solitude est ainsi le lot de beaucoup
de chercheurs et de chercheuses d’absolu.
Lorsqu’ils
trouvent enfin un lieu où ils pensent pouvoir risquer
de se dire, il n’est pas rare qu’étonnés,
ils s’y trouvent encore seuls, mais d’une autre
solitude. Car voilà que ce sont les mots qui leur manquent.
Le langage se révèle inadéquat par rapport
au mystère intime qu’ils aspirent à partager,
aux interrogations singulières qu’ils se posent,
aux aspirations infinies qu’ils éprouvent. Ils
se découvrent comme analphabètes du spirituel.
Ils mesurent la difficulté de comprendre vraiment l’autre
comme d’être compris soi-même.
Alors
comme il est bon, oui, de s’associer à des personnes,
des groupes ou des réseaux où on peut quand
même se deviner, lire entre les lignes, dire un peu
de l’indicible, pointer ce qu’on a pu entrevoir
de l’invisible. Réconforté, on peut alors
poursuivre sa route solitaire, se sachant en communion avec
d’autres solitaires de l’absolu.
Mais
finalement, finalement, la solitude des chercheurs de transcendance
ne provient pas seulement d’un environnement hostile
ou indifférent ni de la difficulté de trouver
« les mots pour le dire ». Elle tient à
la nature même de l’expérience dans laquelle
on s’est engagé. La poétesse américaine
Emily Dickinson semble se tenir ainsi à la pointe de
la solitude de l’âme quand elle écrit :
Il y a une solitude de l’espace, une solitude de la
mer, une solitude de la mort, mais ce sont compagnie comparées
à ce site plus profond, cette intimité polaire
: une Âme face à elle-même, infinité
finie.
Dans
la tradition spirituelle chrétienne, cette solitude
radicale, celle où Dieu suffit, comme chante Thérèse
d’Avila, est cependant une solitude habitée,
une solitude d’intense, et souvent silencieuse, communication.
Pour les chrétiens, l’Incomparable et l’Unique
n’est pas seul, mais amour et communion du Père,
du Fils et de l’Esprit. De plus, pour les chrétiens
toujours, il y a la création, c’est-à-dire
le fait que quelque chose existe qui n’est pas Dieu,
particulièrement l’être humain reconnu
comme image et ressemblance de Dieu. Or ce fait est, de la
part de l’Origine et de la Source de tout, un acte de
communication, un acte de conversation, un acte de dialogue
et de rencontre. Ainsi, pas plus que Dieu, l’être
humain n’est solitaire ou isolé. Sans doute,
plus il est lui-même, plus il est radicalement seul.
Et pourtant, plus il est lui-même, plus il se sent en
communion, au moins sous le mode du désir. La solitude
spirituelle ne replie pas sur soi : elle ouvre sur le monde
et singulièrement sur les autres humains.
«
Aimer quelqu’un, c’est honorer sa solitude et
s’en émerveiller ». Cette parole de Jacqueline
Kelen dans son admirable livre L’Esprit de solitude
(éd. La Renaissance du livre, 2001), dit bien d’où
vient l’authentique expérience spirituelle et
ce qu’elle recherche : non pas la chaleur d’un
univers fusionnel, non pas l’expérience intense
d’un coude à coude communautaire où ne
règne que le « nous », mais l’accueil
d’un amour inconditionnel et le désir intense
de le payer de retour. Dans la rencontre d’unicités
et de solitudes qui s’appellent sans jamais s’abolir.

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