eigneur,
apprends-nous à prier, comme Jean-Baptiste l’a
appris à ses disciples. Cette parole des
disciples de Jésus relatée par l’évangéliste
Luc (11 1) reflète une aspiration universelle. Comment,
comme êtres humains, pouvons-nous entrer en rapport
avec l’Absolu ? Par quels gestes, quels rites, quelles
paroles ? Disons-le autrement : comment donnerons-nous
forme à notre désir de rencontre ? Perplexe,
la femme de Samarie dit à Jésus : « Nos
pères ont adoré Dieu sur cette montagne et
vous, les Juifs, vous dites : c’est à Jérusalem
qu’on doit adorer » (Jean 4 20).
Les grandes
traditions religieuses de l’humanité offrent
toutes leurs réponses à ces questions. L’Islam
apprend à se prosterner profondément cinq fois
par jour tourné vers La Mecque en proclamant avec
révérence qu’« Allah est grand
et Mohammed est son prophète ». L’hindouisme
propose ses pèlerinages et les offrandes de bâtonnets
d’encens et de fleurs dans les temples et les sanctuaires.
Le Juif apprend dès sa plus tendre enfance à réciter
le Shema : « écoute, Israël, l’éternel
ton Dieu est Un ». Le bouddhiste zen apprend la discipline
de la concentration sur le silence et le vide.
La tradition
chrétienne est sûrement une des
plus riches traditions spirituelles de l’humanité en
ce qui concerne la prière. Dans l’Orient orthodoxe,
la prière est essentiellement communautaire et liturgique.
Dans les églises issues de la Réforme, elle
emprunte volontiers les chemins du chant édifiant
en réponse à la proclamation de la Bible. Dans
l’église catholique, elle s’articule autour
de la liturgie monastique qui tous les jours chante les psaumes.
Sans négliger la célébration liturgique
du dimanche, la tradition catholique accorde une place privilégiée à la
prière personnelle silencieuse. Elle sait également
accueillir la dévotion populaire avec le chapelet,
les formules récitées pendant neuf jours consécutifs
(« neuvaines »), l’usage de bougies devant
les images des saints.
Les écoles et les traditions de prière ne
manquent pas, avec leurs techniques issues de l’expérience
de centaines, voire de milliers de priants. La méditation à la
manière de Saint-Ignace de Loyola côtoie la
lectio divina (lecture priante de la Bible), la contemplation à la
manière de Thérèse d’Avila ou
de Jean-de-la-Croix se retrouve à côté de
la prière hésychaste où, à la
manière des mantra des spiritualités de l’Inde,
une formule brève est reprise sans cesse au rythme
de la respiration.
Un problème surgit cependant du fait que ces traditions
sont pratiquement toutes issues du milieu des ordres monastiques
et des congrégations religieuses. Elles se sont développées
dans des milieux de vie marqués par la régularité des
horaires, la constance de l’engagement, un idéal
commun sur lequel se fondent la fraternité, l’ascèse
et le renoncement, surtout par rapport à la décision
personnelle, la sexualité et l’argent.
Lorsque
des « laïcs » sont initiés à la
prière, ils rencontrent tôt ou tard (au moins)
deux obstacles. D’une part, le sentiment de ne pas être
tout à fait à la hauteur, car les exigences
de la vie moderne, avec les multiples demandes de la famille
et de la profession, rendent presque impossible la régularité ou
la durée proposées pour une vie de prière « valable ».
D’autre part, ce qui constitue les expériences
principales de la vie ne semble pas facilement, pour ne pas
dire pas du tout, pris en compte par ces traditions respectables
: l’accueil de l’imprévu et du dérangement,
les soucis financiers, l’exercice joyeux de la sexualité et
des autres plaisirs de la vie, les multiples décisions
concernant l’emploi du temps, le climat de compétition
au travail comme dans la société en général...
Aussi
bien sommes-nous en quête de nouvelles formes
de prière, plus séculières, plus profanes,
oserais-je dire, plus spontanées, plus en prise sur
la vie. Nous sommes en quête de nouveaux rythmes, non
plus quotidiens ou hebdomadaires, mais brisés, ou
alternant à la manière du mouvement des marées,
mettant à profit le temps des vacances, par exemple.
Nous
sommes en quête, surtout, d’une revalorisation
du désir intérieur. Car il arrive que les exigences
de la vie moderne soient si fortes que lui seul subsiste
pendant une longue période. Alors heureux, heureuse
celui et celle qui aura entendu la parole d’Augustin
: « Ton désir, c’est ta prière… Si
tu ne veux pas cesser de prier, ne cesse pas de désirer
(…) Ce désir ne parvient pas toujours aux oreilles
des hommes, mais il ne cesse jamais de frapper les oreilles
de Dieu » (Commentaire du psaume 37). 
|