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(suite)
CHAPITRE III
ANNONCER
L'éVANGILE DE L'ESPéRANCE
« Va
prendre le petit livre ouvert [...] et mange-le » (Ap
10, 8. 9)
I.
Proclamer le mystère du Christ
La
révélation donne un sens à l'histoire
44. La vision
de l'Apocalypse nous parle d'« un Livre
en forme de rouleau, écrit à l'intérieur
et à l'extérieur, scellé de sept sceaux »,
tenu « dans la main droite de Celui qui siège
sur le Trône céleste » (Ap 5, 1). Ce texte
contient le plan créateur et sauveur de Dieu, son
projet détaillé sur toute la réalité,
sur les personnes, sur les choses, sur les événements.
Aucun être créé, terrestre ou céleste,
n'est en mesure d'« ouvrir le livre et d'en regarder
le texte » (Ap 5, 3), ni d'en comprendre le contenu.
Dans la confusion de l'histoire humaine, nul ne sait indiquer
la direction et le sens ultime des choses.
Seul Jésus Christ entre en possession du Livre scellé (cf.
Ap 5, 6-7); Lui seul est « digne de recevoir le Livre
scellé et de l'ouvrir » (Ap 5, 9). En effet,
seul Jésus est en mesure de révéler
et de réaliser le projet de Dieu qu'il contient. Laissé à lui-même,
l'homme n'est pas en mesure de donner, par ses propres efforts,
un sens à l'histoire et aux événements:
la vie demeure sans espérance. Seul le Fils de Dieu
est en mesure de dissiper les ténèbres et de
montrer la route.
Le Livre ouvert
est remis à Jean et, à travers
lui, à l'église entière. Jean est invité à prendre
le livre et à le manger: « Va prendre le petit
livre ouvert dans la main de l'ange qui se tient debout sur
la mer et sur la terre [...]. Prends et mange-le » (Ap
10, 8-9). Ce n'est qu'après l'avoir assimilé en
profondeur, qu'il pourra le communiquer comme il convient
aux autres, à qui il est envoyé avec l'ordre
de « parler sur un grand nombre de peuples, de nations,
de langues et de rois » (Ap 10, 11).
Nécessité et
urgence de l'annonce
45. L'évangile de l'espérance, remis à l'église
et assimilé par elle, demande que, chaque jour, on
l'annonce et on en témoigne. Telle est la vocation
propre de l'église en tout temps et en tout lieu.
Telle est aussi la mission de l'église aujourd'hui
en Europe. « évangéliser est, en effet,
la grâce et la vocation propre de l'église,
son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser,
c'est-à-dire pour prêcher et enseigner, être
le canal du don de la grâce, réconcilier les
pécheurs avec Dieu, perpétuer le sacrifice
du Christ dans la sainte messe, qui est le mémorial
de sa mort et de sa résurrection glorieuse ».77
é glise en Europe, la « nouvelle évangélisation » est
le devoir qui t'attend! Sache retrouver l'enthousiasme de
l'annonce. Entends la prière qui t'est adressée
aujourd'hui, en ce début du troisième millénaire,
et qui avait déjà résonné à l'aube
du premier millénaire, alors qu'apparaissait à Paul
la vision d'un Macédonien qui le suppliait: « Traverse
la mer pour venir en Macédoine à notre secours! » (Ac
16, 9). Que la prière soit inexprimée ou même
refoulée, c'est l'appel le plus profond et le plus
vrai qui jaillit du cœur des Européens d'aujourd'hui,
assoiffés d'une espérance qui ne déçoit
pas. Cette espérance t'a été donnée
en partage pour que tu la redonnes toi-même avec joie à toute époque
et sous toutes les latitudes. Que l'annonce de Jésus,
qui est l'évangile de l'espérance, soit donc
ta fierté et ta raison d'être! Avance avec une
ardeur renouvelée, gardant le même esprit missionnaire
qui, tout au long de ces vingt siècles, en commençant
par la prédication des Apôtres Pierre et Paul,
a animé tant de saints et de saintes, authentiques évangélisateurs
du continent européen.
Première annonce et annonce renouvelée
46. Dans différentes parties de l'Europe, une première
annonce de l'évangile est nécessaire: le nombre
des personnes non baptisées grandit, soit en raison
de la présence notable de personnes immigrées
appartenant à d'autres religions, soit encore parce
que les enfants de familles de tradition chrétienne
n'ont pas reçu le Baptême ou à cause
de la domination communiste ou d'une indifférence
religieuse diffuse.78 En réalité, l'Europe
se situe désormais parmi les lieux traditionnellement
chrétiens dans lesquels, hormis une nouvelle évangélisation,
s'impose dans certains cas une première évangélisation.
L'église ne peut se soustraire au devoir d'un diagnostic
courageux qui ouvre la voie à des thérapies
appropriées. Même dans le « vieux » continent,
il y a des aires sociales et culturelles étendues
où est rendue nécessaire une véritable
mission ad gentes.79
47. Partout se
fait sentir le besoin d'une annonce renouvelée,
même pour ceux qui sont déjà baptisés.
Beaucoup d'européens d'aujourd'hui pensent savoir
ce qu'est le christianisme mais ils ne le connaissent pas
réellement. Souvent même, les notions et les éléments
les plus fondamentaux de la foi ne sont plus connus. De nombreux
baptisés vivent comme si le Christ n'existait pas:
on répète les gestes et les signes de la foi,
spécialement à travers les pratiques du culte,
mais, à ces signes, ne correspondent ni un véritable
accueil du contenu de la foi, ni une adhésion à la
personne de Jésus. Aux grandes certitudes de la foi
s'est substitué chez beaucoup un sentiment religieux
vague et qui n'engage guère; des formes variées
d'agnosticisme et d'athéisme pratique se diffusent,
contribuant à aggraver l'écart entre la foi
et la vie; certains se sont laissés influencer par
un esprit d'humanisme immanentiste qui a affaibli leur foi,
les poussant souvent, malheureusement, jusqu'à l'abandonner
complètement; on assiste à une sorte d'interprétation
sécularisante de la foi chrétienne qui la ronge
et à laquelle s'ajoute une profonde crise de la conscience
et de la pratique morale chrétienne.80 Les grandes
valeurs qui ont amplement inspiré la culture européenne
ont été séparées de l'évangile,
perdant ainsi leur âme la plus profonde et laissant
le champ libre à de nombreuses déviations.
« Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il
la foi sur terre? » (Lc 18, 8). La trouvera- t-il sur
cette terre de notre Europe de vieille tradition chrétienne?
C'est une question ouverte qui indique avec lucidité la
profondeur et le caractère dramatique de l'un des
défis les plus graves que nos églises sont
appelées à affronter. On peut dire – comme
le Synode l'a souligné – qu'un tel défi
consiste souvent non pas tant à baptiser les nouveaux
convertis qu'à conduire les baptisés à se
convertir au Christ et à son évangile: 81 dans
nos communautés, il faut se préoccuper sérieusement
d'apporter l'évangile de l'espérance à ceux
qui sont loin de la foi ou qui se sont éloignés
de la pratique chrétienne.
Fidélité à l'unique
message
48. Pour pouvoir
annoncer l'évangile de l'espérance,
une solide fidélité à l'évangile
lui-même est nécessaire. La prédication
de l'église doit donc, sous toutes ses formes, être
toujours plus centrée sur la personne de Jésus
et elle doit toujours plus orienter vers lui. Il faut veiller à ce
qu'Il soit présenté dans son intégralité:
non seulement comme modèle éthique, mais avant
tout comme le Fils de Dieu, l'unique et nécessaire
Sauveur de tous, qui vit et qui agit dans son église.
Pour que l'espérance soit vraie et indestructible, « la
prédication intègre, claire et renouvelée
de Jésus Christ ressuscité, de la Résurrection
et de la Vie éternelle » 82 devra constituer
une priorité dans l'action pastorale des prochaines
années.
Si l'évangile à annoncer est le même
en tout temps, les manières de réaliser cette
annonce sont diverses. Chacun est donc invité à « proclamer » Jésus
et la foi en lui en toute circonstance; à « attirer » les
autres à la foi, en adoptant des modes de vie personnelle,
familiale, professionnelle et communautaire qui reflètent
l'évangile; à « rayonner » autour
de soi la joie, l'amour et l'espérance, en sorte que
beaucoup voient nos bonnes œuvres et en glorifient le
Père qui est aux cieux (cf. Mt 5, 16), jusqu'à en être « imprégnés » et
conquis; à devenir le « levain » qui transforme
et qui anime de l'intérieur toute expression culturelle.83
Par
le témoignage
de la vie
49. L'Europe
réclame des évangélisateurs
crédibles, dans la vie desquels resplendisse la beauté de
l'évangile,84 en communion avec la croix et la résurrection
du Christ. Ces évangélisateurs seront formés
comme il convient.85 Aujourd'hui, il est plus que jamais
nécessaire que tout chrétien ait une conscience
missionnaire, à commencer par les évêques,
les prêtres, les diacres, les consacrés, les
catéchistes et les professeurs de religion: « Tout
baptisé, en tant que témoin du Christ, doit
acquérir une formation appropriée à sa
situation, non seulement pour éviter que sa foi ne
s'épuise par manque de vigilance dans un milieu hostile
comme l'est le milieu sécularisé, mais aussi
pour soutenir son témoignage évangélisateur
et lui donner un nouvel élan ».86
« L'homme contemporain écoute plus volontiers
les témoins que les maîtres ou, s'il écoute
les maîtres, c'est parce qu'ils sont des témoins ».87
La présence et les signes de la sainteté sont
donc décisifs: la sainteté est un présupposé essentiel à une
authentique évangélisation, capable de redonner
l'espérance. Il faut des témoignages forts
de vie nouvelle dans le Christ, sur le plan personnel et
communautaire. Il ne suffit pas en effet que la vérité et
la grâce soient offertes à travers la proclamation
de la Parole et la célébration des Sacrements;
il faut qu'elles soient accueillies et vécues en toute
circonstance concrète, dans la façon d'être
des chrétiens et des communautés ecclésiales.
C'est là un des défis les plus importants qui
attendent l'église en Europe au début du nouveau
millénaire.
Former à une
foi adulte
50. « L'actuelle situation culturelle et religieuse
de l'Europe exige la présence de catholiques adultes
dans la foi et de communautés chrétiennes missionnaires
qui témoignent de la charité de Dieu devant
tous les hommes ».88 L'annonce de l'évangile
de l'espérance implique donc d'avoir à promouvoir
le passage d'une foi qui s'appuie sur des habitudes sociales,
pourtant appréciables, à une foi plus personnelle
et adulte, éclairée et convaincue.
Les chrétiens sont donc appelés à avoir
une foi qui leur permette de se confronter de manière
critique à la culture actuelle, résistant à ses
séductions; d'influer avec efficacité sur les
milieux culturels, économiques, sociaux et politiques;
de manifester que la communion entre les membres de l'église
catholique et avec les autres chrétiens est plus forte
que tout lien ethnique; de transmettre avec joie la foi aux
nouvelles générations; d'édifier une
culture chrétienne capable d'évangéliser
la culture toujours plus vaste dans laquelle nous vivons.89
51. En plus de
veiller à ce que le ministère
de la Parole, la célébration de la liturgie
et l'exercice de la charité soient orientés
vers l'édification et le soutien d'une foi mûre
et personnelle, il faut que les communautés chrétiennes
s'activent pour proposer une catéchèse adaptée
aux différents itinéraires spirituels des fidèles,
selon la diversité de leur âge et de leurs conditions
de vie, prévoyant également des formes appropriées
d'accompagnement spirituel et de redécouverte de leur
Baptême.90 Dans ce programme, la référence
fondamentale sera évidemment le Catéchisme
de l'église catholique.
En particulier,
reconnaissant qu'il s'agit là d'une
indiscutable priorité dans l'action pastorale, il
faut cultiver et, si nécessaire, relancer le ministère
de la catéchèse en tant qu'éducation
et croissance de la foi chez toute personne, de sorte que
la semence, déposée par l'Esprit Saint et transmise
par le Baptême, pousse et parvienne à maturité.
En référence constante à la Parole de
Dieu, conservée dans la Sainte écriture, proclamée
dans la liturgie et interprétée par la Tradition
de l'église, une catéchèse organique
et systématique constitue, sans nul doute, un instrument
essentiel et primordial pour former une foi adulte chez les
chrétiens.91
52. Dans la même ligne, il faut également
souligner le rôle important de la théologie.
Il existe en effet un lien intrinsèque et inséparable
entre l'évangélisation et la réflexion
théologique, car cette dernière, en tant que
science ayant un statut et une méthodologie propres,
vit de la foi de l'église et est au service de sa
mission.92 Elle naît de la foi et elle est appelée à l'interpréter,
en gardant son lien imprescriptible avec la communauté chrétienne
dans toutes ses composantes; au service de la croissance
spirituelle de tous les fidèles,93 elle introduit
ces derniers à la compréhension approfondie
du message du Christ.
En exerçant sa mission d'annoncer l'évangile
de l'espérance, l'église qui est en Europe
apprécie avec gratitude la vocation des théologiens,
elle reconnaît la valeur de leur travail et elle en
assure la promotion.94 Avec estime et affection, je les invite à persévérer
dans le service qu'ils accomplissent, en unissant toujours
recherche scientifique et prière, en entretenant un
dialogue attentif avec la culture contemporaine, en adhérant
fidèlement au Magistère et en collaborant avec
lui en esprit de communion, dans la vérité et
dans la charité, en s'imprégnant du sensus
fidei du peuple de Dieu et en contribuant à le nourrir.
II.
Témoigner
dans l'unité et dans le dialogue
La
communion entre les églises particulières
53. L'annonce
de l'évangile de l'espérance
aura une force d'autant plus efficace qu'elle sera liée
au témoignage d'une unité et d'une communion
profondes au sein de l'église. Les églises
particulières ne peuvent pas affronter seules le défi
qui les attend. Il faut une authentique collaboration entre
toutes les églises particulières du continent,
qui soit l'expression de leur communion profonde ; collaboration
d'ailleurs requise par la nouvelle réalité européenne.95
Dans ce cadre prend place l'apport des organismes ecclésiaux
européens, à commencer par le Conseil des Conférences épiscopales
européennes. C'est un instrument efficace pour rechercher
ensemble des voies appropriées pour évangéliser
l'Europe.96 Par l'« échange des dons » entre
les différentes églises particulières,
sont mises en commun les expériences et les réflexions
de l'Europe de l'Ouest et de l'Est, du Nord et du Sud, et
sont partagées des orientations pastorales communes;
ainsi se manifeste de manière toujours plus significative
le sentiment collégial qui unit les évêques
du continent, pour annoncer ensemble, avec audace et fidélité,
le nom de Jésus Christ, seule source d'espérance
pour tous en Europe.
Avec
tous les chrétiens
54. Dans le même temps, apparaît comme un impératif
imprescriptible le devoir d'une collaboration œcuménique
fraternelle et convaincue.
Le sort de l'évangélisation est étroitement
lié au témoignage d'unité que sauront
donner tous les disciples du Christ: « Tous les chrétiens
sont appelés à accomplir cette mission selon
leur vocation. La tâche de l'évangélisation
implique d'avancer l'un vers l'autre et d'avancer ensemble,
en partant de l'intérieur; évangélisation
et unité, évangélisation et œcuménisme
sont étroitement liés entre eux ».97
C'est pourquoi je fais miennes de nouveau les paroles écrites
par Paul VI au Patriarche œcuménique Athenagoras
Ier: « Puisse l'Esprit Saint nous guider dans la voie
de la réconciliation, afin que l'union de nos églises
devienne un signe toujours plus lumineux d'espérance
et de réconfort au sein de l'humanité entière ».98
En dialogue avec les autres religions
55. Comme pour
tout l'engagement de la « nouvelle évangélisation »,
il faut également, en ce qui concerne l'annonce de
l'évangile de l'espérance, que soit instauré un
dialogue interreligieux profond et intelligent, en particulier
avec le judaïsme et avec l'islam. « Entendu comme
méthode et comme moyen en vue d'une connaissance et
d'un enrichissement réciproques, il ne s'oppose pas à la
mission ad gentes, au contraire il lui est spécialement
lié et il en est une expression ».99 Dans ce
dialogue, il n'est pas question de se laisser prendre par
une « mentalité marquée par l'indifférentisme,
malheureusement très répandue parmi les chrétiens,
souvent fondée sur des conceptions théologiques
inexactes et imprégnées d'un relativisme religieux
qui porte à considérer que toutes les
religions se valent ».100
56. Il s'agit
plutôt de prendre une plus vive conscience
du rapport qui lie l'église au peuple juif et du rôle
singulier d'Israël dans l'histoire du salut. Comme il était
déjà apparu lors de la première Assemblée
spéciale pour l'Europe du Synode des évêques
et comme l'a rappelé également le dernier Synode,
il faut reconnaître les racines communes qui existent
entre le christianisme et le peuple juif, appelé par
Dieu à une alliance qui reste irrévocable (cf.
Rm 11, 29),101 puisqu'elle est parvenue à sa plénitude
définitive dans le Christ.
Il est donc nécessaire de favoriser le dialogue
avec le judaïsme, sachant qu'il est d'une importance
fondamentale pour la conscience chrétienne de soi
et pour le dépassement des divisions entre les églises,
et aussi d'œuvrer pour que fleurisse un nouveau printemps
dans les relations mutuelles. Cela implique que chaque communauté ecclésiale
ait à pratiquer, chaque fois que les circonstances
le permettront, le dialogue et la collaboration avec les
croyants de la religion juive. Un tel exercice suppose, entre
autres, que « l'on se souvienne de la part que les
fils de l'église ont pu avoir dans la naissance et
dans la diffusion d'une telle attitude antisémite
au cours de l'histoire, et que l'on en demande pardon à Dieu,
favorisant de toutes les manières possibles les rencontres
de réconciliation et d'amitié avec les fils
d'Israël ».102 On devra par ailleurs, dans ce
contexte, se souvenir aussi des nombreux chrétiens
qui, parfois au prix de leur vie, ont aidé et sauvé leurs « frères
aînés », surtout dans des périodes
de persécution.
57. Il s'agit également de se laisser inciter à une
meilleure connaissance des autres religions, pour pouvoir
instaurer un dialogue fraternel avec les personnes de l'Europe
d'aujourd'hui qui y adhèrent. En particulier, il est
important d'avoir un juste rapport avec l'islam. Comme cela
s'est révélé plusieurs fois ces dernières
années à la conscience des évêques
européens, ce rapport « doit être conduit
avec prudence, il faut en connaître clairement les
possibilités et les limites, et garder confiance dans
le dessein de salut de Dieu, qui concerne tous ses fils ».103
Il faut être conscient, entre autres, de la divergence
notable entre la culture européenne, qui a de profondes
racines chrétiennes, et la pensée musulmane.104
À cet égard, il est nécessaire de
préparer convenablement les chrétiens qui vivent
au contact quotidien des musulmans à connaître
l'islam de manière objective et à savoir s'y
confronter; une telle préparation doit concerner en
particulier les séminaristes, les prêtres et
tous les agents pastoraux. On comprend par ailleurs que l'église,
alors qu'elle demande aux institutions européennes
d'avoir à promouvoir la liberté religieuse
en Europe, se fasse également un devoir de rappeler
que la réciprocité dans la garantie de la liberté religieuse
doit être observée aussi dans les pays de tradition
religieuse différente, où les chrétiens
sont en minorité.105
Dans ce domaine,
on comprend « l'étonnement
et le sentiment de frustration des chrétiens qui accueillent,
par exemple en Europe, des croyants d'autres religions en
leur donnant la possibilité d'exercer leur culte et
qui se voient interdire tout exercice du culte chrétien
dans les pays où ces croyants majoritaires » 106
ont fait de leur religion la seule qui soit autorisée
et encouragée. La personne humaine a droit à la
liberté religieuse et, en tout point du monde, tous « doivent être
exempts de toute contrainte de la part soit d'individus,
soit de groupes sociaux, et de quelque pouvoir humain que
ce soit ».107
III. évangéliser
la vie sociale
é vangélisation de la culture et inculturation
de l'évangile
58. L'annonce
de Jésus Christ doit rejoindre aussi
la culture européenne contemporaine. L'évangélisation
de la culture doit montrer qu'aujourd'hui encore, dans cette
Europe, il est possible de vivre en plénitude l'évangile
comme chemin qui donne sens à l'existence. Dans cette
perspective, la pastorale doit assumer la tâche de
façonner une mentalité chrétienne dans
la vie ordinaire: en famille, à l'école, dans
les communications sociales, dans le monde de la culture,
du travail et de l'économie, dans la politique, dans
les loisirs, dans le temps de la santé et celui de
la maladie. Il faut se confronter de manière critique
et sereine à l'actuelle situation culturelle de l'Europe, évaluant
les tendances qui se manifestent, les faits et les situations
d'importance de notre temps à la lumière du
caractère central du Christ et de l'anthropologie
chrétienne.
Aujourd'hui encore,
en se souvenant de la fécondité culturelle
du christianisme tout au long de l'histoire de l'Europe,
il faut présenter l'approche évangélique,
théorique et pratique, de la réalité et
de l'homme. Considérant, en outre, la grande importance
des sciences et des réalisations technologiques dans
la culture et dans la société de l'Europe,
l'église est appelée, à travers ses
moyens d'approfondissement théorique et d'initiative
pratique, à offrir des propositions en regard des
connaissances scientifiques et de leurs applications, montrant
les insuffisances et le caractère inadéquat
d'une conception inspirée du scientisme qui ne reconnaît
comme valeur objective que le savoir expérimental,
et indiquant les critères éthiques que l'homme
possède parce qu'ils sont inscrits dans sa nature.108
59. Sur le chemin
de l'évangélisation de
la culture prend place l'important service accompli par les écoles
catholiques. Il faudra travailler à faire reconnaître
une effective liberté d'éducation et la parité juridique
entre les écoles publiques et les écoles privées.
Ces dernières sont parfois l'unique moyen de proposer
la tradition chrétienne à ceux qui en sont
loin. J'exhorte les fidèles engagés dans le
monde de l'éducation à persévérer
dans leur mission, en portant la lumière du Christ
Sauveur dans leurs propres activités éducatives,
scientifiques et académiques.109 En particulier, il
faut donner toute son importance à la contribution
des chrétiens engagés dans la recherche et
dans l'enseignement au sein des universités: par le « service
de la pensée », ils transmettent aux jeunes
générations les valeurs d'un patrimoine culturel
enrichi par deux millénaires d'expérience humaniste
et chrétienne. Convaincu de l'importance des institutions
académiques, je demande aussi que soit promue dans
les différentes églises particulières
une pastorale universitaire adaptée, favorisant ainsi
ce qui correspond aux nécessités culturelles
actuelles.110
60. On ne peut
oublier l'apport positif de la mise en valeur des biens
culturels de l'église. Ils peuvent en effet
représenter un facteur particulier pour susciter à nouveau
un humanisme d'inspiration chrétienne. Grâce à une
conservation appropriée et à une utilisation
intelligente des biens culturels, ceux-ci, en tant que témoignage
vivant de la foi professée au long des siècles,
peuvent constituer un instrument valable pour la nouvelle évangélisation
et pour la catéchèse, et inviter à redécouvrir
le sens du mystère.
En même temps, il faut promouvoir de nouvelles expressions
artistiques de la foi, au moyen d'un dialogue constant avec
les spécialistes de l'art.111 L'église a en
effet besoin de l'art, de la littérature, de la musique,
de la peinture, de la sculpture et de l'architecture, parce
qu'elle doit « rendre perceptible et même, autant
que possible, fascinant le monde de l'esprit, de l'invisible,
de Dieu » 112 et que la beauté artistique, comme
reflet de l'Esprit de Dieu, est une marque du mystère,
une invitation à rechercher le visage de Dieu, qui
s'est rendu visible en Jésus de Nazareth.
L'éducation des jeunes à la
foi
61. Par ailleurs,
j'encourage l'église en Europe à porter
une attention croissante à l'éducation des
jeunes à la foi. Fixant notre regard vers l'avenir,
nous ne pouvons pas ne pas tourner nos pensées vers
eux: nous devons nous faire proches de l'esprit, du cœur,
du caractère des jeunes, pour leur offrir une solide
formation humaine et chrétienne.
Chaque fois que
se rassemblent de nombreux jeunes, il n'est pas difficile
de distinguer chez eux la présence d'attitudes
diversifiées. On constate leur désir de vivre
ensemble pour sortir de l'isolement, leur soif plus ou moins
consciente d'absolu; on découvre chez eux une foi
cachée qui demande à être purifiée
et qui veut suivre le Seigneur; on perçoit la décision
de poursuivre le chemin déjà entrepris et l'exigence
de partager la foi.
62. À cette fin, il convient de renouveler la pastorale
des jeunes, organisée par tranches d'âge et
attentive aux diverses conditions des enfants, des adolescents
et des jeunes. Il sera en outre nécessaire de lui
conférer une plus grande structure organique et une
plus grande cohérence, avec une écoute patiente
des demandes des jeunes, pour les rendre acteurs de l'évangélisation
et de la construction de la société.
Dans cet esprit,
il est important de promouvoir des occasions de rencontres
entre jeunes, de manière à favoriser
un climat d'écoute mutuelle et de prière. Il
ne faut pas avoir peur d'être exigeant avec eux en
ce qui concerne leur croissance spirituelle. On leur montrera
la route de la sainteté, les invitant à faire
des choix fermes à la suite du Christ, ce à quoi
ils seront encouragés par une vie sacramentelle intense.
Ils pourront ainsi résister aux séductions
d'une culture qui souvent ne leur propose que des valeurs éphémères
ou même contraires à l'évangile, et devenir
eux-mêmes capables de faire preuve d'une mentalité chrétienne
dans tous les domaines de leur existence, y compris les divertissements
et les loisirs.113
J'ai encore vivement
présent devant les yeux les
joyeux visages de tant de jeunes, véritable espérance
de l'église et du monde, signe éloquent de
l'Esprit qui ne se lasse pas de susciter des énergies
nouvelles. Je les ai rencontrés aussi bien au cours
de mes voyages dans les différents pays que lors des
inoubliables Journées mondiales de la Jeunesse.114
L'attention
aux médias
63. étant donné l'importance des moyens de
communication sociale, l'église en Europe ne peut
pas ne pas réserver une attention particulière
au monde multiforme des médias. Cela implique entre
autres la formation appropriée des chrétiens
qui œuvrent dans les médias et des usagers des
médias, en vue d'une bonne maîtrise des nouveaux
langages. Un soin spécial sera apporté au choix
de personnes préparées pour la communication
du message à travers les médias. Il sera très
utile aussi de procéder à un échange
d'informations et de stratégies entre les églises
sur les divers aspects et les initiatives concernant une
telle communication. Il ne faudra pas non plus négliger
la création de moyens locaux de communication sociale,
y compris au niveau paroissial.
En même temps, il s'agit d'assurer une présence
dans les processus de la communication sociale, pour la rendre
plus respectueuse de la vérité de l'information
et de la dignité de la personne humaine. À ce
propos, j'invite les catholiques à participer à l'élaboration
d'un code de déontologie pour ceux qui travaillent
dans les milieux de la communication sociale, en se laissant éclairer
par les critères que les organismes compétents
du Saint-Siège 115 ont récemment indiqués
et que les évêques réunis en Synode avaient énumérés
ainsi: « Respect de la dignité de la personne
humaine, de ses droits, y compris le droit à la vie
privée; service de la vérité, de la
justice et des valeurs humaines, culturelles et spirituelles;
estime des différentes cultures pour éviter
qu'elles ne se fondent dans la masse; protection des minorités
et des plus faibles; recherche du bien commun, au-delà des
intérêts particuliers et de la prédominance
des critères purement économiques ».116
La mission ad gentes
64. Une annonce
de Jésus Christ et de son évangile
qui se limiterait au seul contexte européen serait
le signe d'un manque préoccupant d'espérance.
L'œuvre d'évangélisation est animée
par une véritable espérance chrétienne
quand elle s'ouvre aux horizons universels, qui incitent à offrir
gratuitement à tous ce qu'on a soi-même reçu
en don. La mission ad gentes devient ainsi expression d'une église
modelée par l'évangile de l'espérance,
qui continuellement se renouvelle et se rajeunit. Telle a été au
long des siècles la conscience de l'église
en Europe: d'innombrables générations de missionnaires,
hommes et femmes, allant à la rencontre d'autres peuples
et d'autres civilisations, ont annoncé l'évangile
de Jésus Christ aux populations du monde entier.
La même ardeur missionnaire doit animer l'église
dans l'Europe d'aujourd'hui. La diminution du nombre de prêtres
et de personnes consacrées dans certains pays ne doit
empêcher aucune église particulière de
faire siennes les exigences de l'église universelle.
Chacune saura favoriser la préparation à la
mission ad gentes, de manière à répondre
généreusement à l'appel qui provient
encore de beaucoup de nations et de peuples désireux
de connaître l'évangile. Les églises
d'autres continents, particulièrement de l'Asie et
de l'Afrique, se tournent encore vers les églises
d'Europe et attendent qu'elles continuent à répondre à leur
vocation missionnaire. Les chrétiens en Europe ne
peuvent être infidèles à leur histoire.117
L'évangile:
un livre pour l'Europe
d'aujourd'hui et de toujours
65. En franchissant
la Porte sainte, au début du
grand Jubilé de l'An 2000, j'ai présenté à l'église
et au monde le livre de l'évangile. Ce geste, accompli
par chaque évêque dans les diverses cathédrales
du monde, indique l'engagement qui attend aujourd'hui et
toujours l'église dans notre continent.
é glise en Europe, entre dans le nouveau millénaire
avec le Livre de l'évangile ! Que soit entendue par
chaque fidèle l'exhortation conciliaire « à acquérir,
par une fréquente lecture des divines écritures, la
science éminente de Jésus Christ (Ph
3, 8). L'ignorance des écritures est, en effet,
l'ignorance du Christ ».118 Que la sainte Bible
continue d'être un trésor pour l'église
et pour tout chrétien: nous trouverons dans l'étude
attentive de la Parole la nourriture et la force pour accomplir
chaque jour notre mission.
Prenons ce Livre
dans nos mains! Recevons-le de la part du Seigneur qui
nous l'offre continuellement à travers
son église (cf. Ap 10, 8). Mangeons- le (cf. Ap 10,
9), pour qu'il devienne la vie de notre vie. Goûtons-le à fond:
il nous réservera des difficultés, mais il
nous donnera aussi la joie car il est doux comme le miel
(cf. Ap 10, 9-10). Nous serons comblés d'espérance
et capables de communiquer cette espérance à tout
homme et à toute femme que nous rencontrons sur notre
route.
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