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De Rome et d'ailleurs, les textes qui font l'actualité.

Responsable du dossier : Yves Bériault, o.p.

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Août 2003

Lettre post-synodale “Ecclesia in Europa”

Exhortation Apostolique post-synodale de Sa Sainteté Jean-Paul II

(suite)

CHAPITRE III

ANNONCER L'éVANGILE DE L'ESPéRANCE

« Va prendre le petit livre ouvert [...] et mange-le » (Ap 10, 8. 9)

I. Proclamer le mystère du Christ

La révélation donne un sens à l'histoire

44. La vision de l'Apocalypse nous parle d'« un Livre en forme de rouleau, écrit à l'intérieur et à l'extérieur, scellé de sept sceaux », tenu « dans la main droite de Celui qui siège sur le Trône céleste » (Ap 5, 1). Ce texte contient le plan créateur et sauveur de Dieu, son projet détaillé sur toute la réalité, sur les personnes, sur les choses, sur les événements. Aucun être créé, terrestre ou céleste, n'est en mesure d'« ouvrir le livre et d'en regarder le texte » (Ap 5, 3), ni d'en comprendre le contenu. Dans la confusion de l'histoire humaine, nul ne sait indiquer la direction et le sens ultime des choses.

Seul Jésus Christ entre en possession du Livre scellé (cf. Ap 5, 6-7); Lui seul est « digne de recevoir le Livre scellé et de l'ouvrir » (Ap 5, 9). En effet, seul Jésus est en mesure de révéler et de réaliser le projet de Dieu qu'il contient. Laissé à lui-même, l'homme n'est pas en mesure de donner, par ses propres efforts, un sens à l'histoire et aux événements: la vie demeure sans espérance. Seul le Fils de Dieu est en mesure de dissiper les ténèbres et de montrer la route.

Le Livre ouvert est remis à Jean et, à travers lui, à l'église entière. Jean est invité à prendre le livre et à le manger: « Va prendre le petit livre ouvert dans la main de l'ange qui se tient debout sur la mer et sur la terre [...]. Prends et mange-le » (Ap 10, 8-9). Ce n'est qu'après l'avoir assimilé en profondeur, qu'il pourra le communiquer comme il convient aux autres, à qui il est envoyé avec l'ordre de « parler sur un grand nombre de peuples, de nations, de langues et de rois » (Ap 10, 11).

Nécessité et urgence de l'annonce

45. L'évangile de l'espérance, remis à l'église et assimilé par elle, demande que, chaque jour, on l'annonce et on en témoigne. Telle est la vocation propre de l'église en tout temps et en tout lieu. Telle est aussi la mission de l'église aujourd'hui en Europe. « évangéliser est, en effet, la grâce et la vocation propre de l'église, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser, c'est-à-dire pour prêcher et enseigner, être le canal du don de la grâce, réconcilier les pécheurs avec Dieu, perpétuer le sacrifice du Christ dans la sainte messe, qui est le mémorial de sa mort et de sa résurrection glorieuse ».77

é glise en Europe, la « nouvelle évangélisation » est le devoir qui t'attend! Sache retrouver l'enthousiasme de l'annonce. Entends la prière qui t'est adressée aujourd'hui, en ce début du troisième millénaire, et qui avait déjà résonné à l'aube du premier millénaire, alors qu'apparaissait à Paul la vision d'un Macédonien qui le suppliait: « Traverse la mer pour venir en Macédoine à notre secours! » (Ac 16, 9). Que la prière soit inexprimée ou même refoulée, c'est l'appel le plus profond et le plus vrai qui jaillit du cœur des Européens d'aujourd'hui, assoiffés d'une espérance qui ne déçoit pas. Cette espérance t'a été donnée en partage pour que tu la redonnes toi-même avec joie à toute époque et sous toutes les latitudes. Que l'annonce de Jésus, qui est l'évangile de l'espérance, soit donc ta fierté et ta raison d'être! Avance avec une ardeur renouvelée, gardant le même esprit missionnaire qui, tout au long de ces vingt siècles, en commençant par la prédication des Apôtres Pierre et Paul, a animé tant de saints et de saintes, authentiques évangélisateurs du continent européen.

Première annonce et annonce renouvelée

46. Dans différentes parties de l'Europe, une première annonce de l'évangile est nécessaire: le nombre des personnes non baptisées grandit, soit en raison de la présence notable de personnes immigrées appartenant à d'autres religions, soit encore parce que les enfants de familles de tradition chrétienne n'ont pas reçu le Baptême ou à cause de la domination communiste ou d'une indifférence religieuse diffuse.78 En réalité, l'Europe se situe désormais parmi les lieux traditionnellement chrétiens dans lesquels, hormis une nouvelle évangélisation, s'impose dans certains cas une première évangélisation.

L'église ne peut se soustraire au devoir d'un diagnostic courageux qui ouvre la voie à des thérapies appropriées. Même dans le « vieux » continent, il y a des aires sociales et culturelles étendues où est rendue nécessaire une véritable mission ad gentes.79

47. Partout se fait sentir le besoin d'une annonce renouvelée, même pour ceux qui sont déjà baptisés. Beaucoup d'européens d'aujourd'hui pensent savoir ce qu'est le christianisme mais ils ne le connaissent pas réellement. Souvent même, les notions et les éléments les plus fondamentaux de la foi ne sont plus connus. De nombreux baptisés vivent comme si le Christ n'existait pas: on répète les gestes et les signes de la foi, spécialement à travers les pratiques du culte, mais, à ces signes, ne correspondent ni un véritable accueil du contenu de la foi, ni une adhésion à la personne de Jésus. Aux grandes certitudes de la foi s'est substitué chez beaucoup un sentiment religieux vague et qui n'engage guère; des formes variées d'agnosticisme et d'athéisme pratique se diffusent, contribuant à aggraver l'écart entre la foi et la vie; certains se sont laissés influencer par un esprit d'humanisme immanentiste qui a affaibli leur foi, les poussant souvent, malheureusement, jusqu'à l'abandonner complètement; on assiste à une sorte d'interprétation sécularisante de la foi chrétienne qui la ronge et à laquelle s'ajoute une profonde crise de la conscience et de la pratique morale chrétienne.80 Les grandes valeurs qui ont amplement inspiré la culture européenne ont été séparées de l'évangile, perdant ainsi leur âme la plus profonde et laissant le champ libre à de nombreuses déviations.

« Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre? » (Lc 18, 8). La trouvera- t-il sur cette terre de notre Europe de vieille tradition chrétienne? C'est une question ouverte qui indique avec lucidité la profondeur et le caractère dramatique de l'un des défis les plus graves que nos églises sont appelées à affronter. On peut dire – comme le Synode l'a souligné – qu'un tel défi consiste souvent non pas tant à baptiser les nouveaux convertis qu'à conduire les baptisés à se convertir au Christ et à son évangile: 81 dans nos communautés, il faut se préoccuper sérieusement d'apporter l'évangile de l'espérance à ceux qui sont loin de la foi ou qui se sont éloignés de la pratique chrétienne.

Fidélité à l'unique message

48. Pour pouvoir annoncer l'évangile de l'espérance, une solide fidélité à l'évangile lui-même est nécessaire. La prédication de l'église doit donc, sous toutes ses formes, être toujours plus centrée sur la personne de Jésus et elle doit toujours plus orienter vers lui. Il faut veiller à ce qu'Il soit présenté dans son intégralité: non seulement comme modèle éthique, mais avant tout comme le Fils de Dieu, l'unique et nécessaire Sauveur de tous, qui vit et qui agit dans son église. Pour que l'espérance soit vraie et indestructible, « la prédication intègre, claire et renouvelée de Jésus Christ ressuscité, de la Résurrection et de la Vie éternelle » 82 devra constituer une priorité dans l'action pastorale des prochaines années.

Si l'évangile à annoncer est le même en tout temps, les manières de réaliser cette annonce sont diverses. Chacun est donc invité à « proclamer » Jésus et la foi en lui en toute circonstance; à « attirer » les autres à la foi, en adoptant des modes de vie personnelle, familiale, professionnelle et communautaire qui reflètent l'évangile; à « rayonner » autour de soi la joie, l'amour et l'espérance, en sorte que beaucoup voient nos bonnes œuvres et en glorifient le Père qui est aux cieux (cf. Mt 5, 16), jusqu'à en être « imprégnés » et conquis; à devenir le « levain » qui transforme et qui anime de l'intérieur toute expression culturelle.83

Par le témoignage de la vie

49. L'Europe réclame des évangélisateurs crédibles, dans la vie desquels resplendisse la beauté de l'évangile,84 en communion avec la croix et la résurrection du Christ. Ces évangélisateurs seront formés comme il convient.85 Aujourd'hui, il est plus que jamais nécessaire que tout chrétien ait une conscience missionnaire, à commencer par les évêques, les prêtres, les diacres, les consacrés, les catéchistes et les professeurs de religion: « Tout baptisé, en tant que témoin du Christ, doit acquérir une formation appropriée à sa situation, non seulement pour éviter que sa foi ne s'épuise par manque de vigilance dans un milieu hostile comme l'est le milieu sécularisé, mais aussi pour soutenir son témoignage évangélisateur et lui donner un nouvel élan ».86

« L'homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres ou, s'il écoute les maîtres, c'est parce qu'ils sont des témoins ».87 La présence et les signes de la sainteté sont donc décisifs: la sainteté est un présupposé essentiel à une authentique évangélisation, capable de redonner l'espérance. Il faut des témoignages forts de vie nouvelle dans le Christ, sur le plan personnel et communautaire. Il ne suffit pas en effet que la vérité et la grâce soient offertes à travers la proclamation de la Parole et la célébration des Sacrements; il faut qu'elles soient accueillies et vécues en toute circonstance concrète, dans la façon d'être des chrétiens et des communautés ecclésiales. C'est là un des défis les plus importants qui attendent l'église en Europe au début du nouveau millénaire.

Former à une foi adulte

50. « L'actuelle situation culturelle et religieuse de l'Europe exige la présence de catholiques adultes dans la foi et de communautés chrétiennes missionnaires qui témoignent de la charité de Dieu devant tous les hommes ».88 L'annonce de l'évangile de l'espérance implique donc d'avoir à promouvoir le passage d'une foi qui s'appuie sur des habitudes sociales, pourtant appréciables, à une foi plus personnelle et adulte, éclairée et convaincue.

Les chrétiens sont donc appelés à avoir une foi qui leur permette de se confronter de manière critique à la culture actuelle, résistant à ses séductions; d'influer avec efficacité sur les milieux culturels, économiques, sociaux et politiques; de manifester que la communion entre les membres de l'église catholique et avec les autres chrétiens est plus forte que tout lien ethnique; de transmettre avec joie la foi aux nouvelles générations; d'édifier une culture chrétienne capable d'évangéliser la culture toujours plus vaste dans laquelle nous vivons.89

51. En plus de veiller à ce que le ministère de la Parole, la célébration de la liturgie et l'exercice de la charité soient orientés vers l'édification et le soutien d'une foi mûre et personnelle, il faut que les communautés chrétiennes s'activent pour proposer une catéchèse adaptée aux différents itinéraires spirituels des fidèles, selon la diversité de leur âge et de leurs conditions de vie, prévoyant également des formes appropriées d'accompagnement spirituel et de redécouverte de leur Baptême.90 Dans ce programme, la référence fondamentale sera évidemment le Catéchisme de l'église catholique.

En particulier, reconnaissant qu'il s'agit là d'une indiscutable priorité dans l'action pastorale, il faut cultiver et, si nécessaire, relancer le ministère de la catéchèse en tant qu'éducation et croissance de la foi chez toute personne, de sorte que la semence, déposée par l'Esprit Saint et transmise par le Baptême, pousse et parvienne à maturité. En référence constante à la Parole de Dieu, conservée dans la Sainte écriture, proclamée dans la liturgie et interprétée par la Tradition de l'église, une catéchèse organique et systématique constitue, sans nul doute, un instrument essentiel et primordial pour former une foi adulte chez les chrétiens.91

52. Dans la même ligne, il faut également souligner le rôle important de la théologie. Il existe en effet un lien intrinsèque et inséparable entre l'évangélisation et la réflexion théologique, car cette dernière, en tant que science ayant un statut et une méthodologie propres, vit de la foi de l'église et est au service de sa mission.92 Elle naît de la foi et elle est appelée à l'interpréter, en gardant son lien imprescriptible avec la communauté chrétienne dans toutes ses composantes; au service de la croissance spirituelle de tous les fidèles,93 elle introduit ces derniers à la compréhension approfondie du message du Christ.

En exerçant sa mission d'annoncer l'évangile de l'espérance, l'église qui est en Europe apprécie avec gratitude la vocation des théologiens, elle reconnaît la valeur de leur travail et elle en assure la promotion.94 Avec estime et affection, je les invite à persévérer dans le service qu'ils accomplissent, en unissant toujours recherche scientifique et prière, en entretenant un dialogue attentif avec la culture contemporaine, en adhérant fidèlement au Magistère et en collaborant avec lui en esprit de communion, dans la vérité et dans la charité, en s'imprégnant du sensus fidei du peuple de Dieu et en contribuant à le nourrir.

II. Témoigner dans l'unité et dans le dialogue

La communion entre les églises particulières

53. L'annonce de l'évangile de l'espérance aura une force d'autant plus efficace qu'elle sera liée au témoignage d'une unité et d'une communion profondes au sein de l'église. Les églises particulières ne peuvent pas affronter seules le défi qui les attend. Il faut une authentique collaboration entre toutes les églises particulières du continent, qui soit l'expression de leur communion profonde ; collaboration d'ailleurs requise par la nouvelle réalité européenne.95 Dans ce cadre prend place l'apport des organismes ecclésiaux européens, à commencer par le Conseil des Conférences épiscopales européennes. C'est un instrument efficace pour rechercher ensemble des voies appropriées pour évangéliser l'Europe.96 Par l'« échange des dons » entre les différentes églises particulières, sont mises en commun les expériences et les réflexions de l'Europe de l'Ouest et de l'Est, du Nord et du Sud, et sont partagées des orientations pastorales communes; ainsi se manifeste de manière toujours plus significative le sentiment collégial qui unit les évêques du continent, pour annoncer ensemble, avec audace et fidélité, le nom de Jésus Christ, seule source d'espérance pour tous en Europe.

Avec tous les chrétiens

54. Dans le même temps, apparaît comme un impératif imprescriptible le devoir d'une collaboration œcuménique fraternelle et convaincue.

Le sort de l'évangélisation est étroitement lié au témoignage d'unité que sauront donner tous les disciples du Christ: « Tous les chrétiens sont appelés à accomplir cette mission selon leur vocation. La tâche de l'évangélisation implique d'avancer l'un vers l'autre et d'avancer ensemble, en partant de l'intérieur; évangélisation et unité, évangélisation et œcuménisme sont étroitement liés entre eux ».97 C'est pourquoi je fais miennes de nouveau les paroles écrites par Paul VI au Patriarche œcuménique Athenagoras Ier: « Puisse l'Esprit Saint nous guider dans la voie de la réconciliation, afin que l'union de nos églises devienne un signe toujours plus lumineux d'espérance et de réconfort au sein de l'humanité entière ».98

En dialogue avec les autres religions

55. Comme pour tout l'engagement de la « nouvelle évangélisation », il faut également, en ce qui concerne l'annonce de l'évangile de l'espérance, que soit instauré un dialogue interreligieux profond et intelligent, en particulier avec le judaïsme et avec l'islam. « Entendu comme méthode et comme moyen en vue d'une connaissance et d'un enrichissement réciproques, il ne s'oppose pas à la mission ad gentes, au contraire il lui est spécialement lié et il en est une expression ».99 Dans ce dialogue, il n'est pas question de se laisser prendre par une « mentalité marquée par l'indifférentisme, malheureusement très répandue parmi les chrétiens, souvent fondée sur des conceptions théologiques inexactes et imprégnées d'un relativisme religieux qui porte à considérer que toutes les religions se valent ».100

56. Il s'agit plutôt de prendre une plus vive conscience du rapport qui lie l'église au peuple juif et du rôle singulier d'Israël dans l'histoire du salut. Comme il était déjà apparu lors de la première Assemblée spéciale pour l'Europe du Synode des évêques et comme l'a rappelé également le dernier Synode, il faut reconnaître les racines communes qui existent entre le christianisme et le peuple juif, appelé par Dieu à une alliance qui reste irrévocable (cf. Rm 11, 29),101 puisqu'elle est parvenue à sa plénitude définitive dans le Christ.

Il est donc nécessaire de favoriser le dialogue avec le judaïsme, sachant qu'il est d'une importance fondamentale pour la conscience chrétienne de soi et pour le dépassement des divisions entre les églises, et aussi d'œuvrer pour que fleurisse un nouveau printemps dans les relations mutuelles. Cela implique que chaque communauté ecclésiale ait à pratiquer, chaque fois que les circonstances le permettront, le dialogue et la collaboration avec les croyants de la religion juive. Un tel exercice suppose, entre autres, que « l'on se souvienne de la part que les fils de l'église ont pu avoir dans la naissance et dans la diffusion d'une telle attitude antisémite au cours de l'histoire, et que l'on en demande pardon à Dieu, favorisant de toutes les manières possibles les rencontres de réconciliation et d'amitié avec les fils d'Israël ».102 On devra par ailleurs, dans ce contexte, se souvenir aussi des nombreux chrétiens qui, parfois au prix de leur vie, ont aidé et sauvé leurs « frères aînés », surtout dans des périodes de persécution.

57. Il s'agit également de se laisser inciter à une meilleure connaissance des autres religions, pour pouvoir instaurer un dialogue fraternel avec les personnes de l'Europe d'aujourd'hui qui y adhèrent. En particulier, il est important d'avoir un juste rapport avec l'islam. Comme cela s'est révélé plusieurs fois ces dernières années à la conscience des évêques européens, ce rapport « doit être conduit avec prudence, il faut en connaître clairement les possibilités et les limites, et garder confiance dans le dessein de salut de Dieu, qui concerne tous ses fils ».103 Il faut être conscient, entre autres, de la divergence notable entre la culture européenne, qui a de profondes racines chrétiennes, et la pensée musulmane.104

À cet égard, il est nécessaire de préparer convenablement les chrétiens qui vivent au contact quotidien des musulmans à connaître l'islam de manière objective et à savoir s'y confronter; une telle préparation doit concerner en particulier les séminaristes, les prêtres et tous les agents pastoraux. On comprend par ailleurs que l'église, alors qu'elle demande aux institutions européennes d'avoir à promouvoir la liberté religieuse en Europe, se fasse également un devoir de rappeler que la réciprocité dans la garantie de la liberté religieuse doit être observée aussi dans les pays de tradition religieuse différente, où les chrétiens sont en minorité.105

Dans ce domaine, on comprend « l'étonnement et le sentiment de frustration des chrétiens qui accueillent, par exemple en Europe, des croyants d'autres religions en leur donnant la possibilité d'exercer leur culte et qui se voient interdire tout exercice du culte chrétien dans les pays où ces croyants majoritaires » 106 ont fait de leur religion la seule qui soit autorisée et encouragée. La personne humaine a droit à la liberté religieuse et, en tout point du monde, tous « doivent être exempts de toute contrainte de la part soit d'individus, soit de groupes sociaux, et de quelque pouvoir humain que ce soit ».107

III. évangéliser la vie sociale

é vangélisation de la culture et inculturation de l'évangile

58. L'annonce de Jésus Christ doit rejoindre aussi la culture européenne contemporaine. L'évangélisation de la culture doit montrer qu'aujourd'hui encore, dans cette Europe, il est possible de vivre en plénitude l'évangile comme chemin qui donne sens à l'existence. Dans cette perspective, la pastorale doit assumer la tâche de façonner une mentalité chrétienne dans la vie ordinaire: en famille, à l'école, dans les communications sociales, dans le monde de la culture, du travail et de l'économie, dans la politique, dans les loisirs, dans le temps de la santé et celui de la maladie. Il faut se confronter de manière critique et sereine à l'actuelle situation culturelle de l'Europe, évaluant les tendances qui se manifestent, les faits et les situations d'importance de notre temps à la lumière du caractère central du Christ et de l'anthropologie chrétienne.

Aujourd'hui encore, en se souvenant de la fécondité culturelle du christianisme tout au long de l'histoire de l'Europe, il faut présenter l'approche évangélique, théorique et pratique, de la réalité et de l'homme. Considérant, en outre, la grande importance des sciences et des réalisations technologiques dans la culture et dans la société de l'Europe, l'église est appelée, à travers ses moyens d'approfondissement théorique et d'initiative pratique, à offrir des propositions en regard des connaissances scientifiques et de leurs applications, montrant les insuffisances et le caractère inadéquat d'une conception inspirée du scientisme qui ne reconnaît comme valeur objective que le savoir expérimental, et indiquant les critères éthiques que l'homme possède parce qu'ils sont inscrits dans sa nature.108

59. Sur le chemin de l'évangélisation de la culture prend place l'important service accompli par les écoles catholiques. Il faudra travailler à faire reconnaître une effective liberté d'éducation et la parité juridique entre les écoles publiques et les écoles privées. Ces dernières sont parfois l'unique moyen de proposer la tradition chrétienne à ceux qui en sont loin. J'exhorte les fidèles engagés dans le monde de l'éducation à persévérer dans leur mission, en portant la lumière du Christ Sauveur dans leurs propres activités éducatives, scientifiques et académiques.109 En particulier, il faut donner toute son importance à la contribution des chrétiens engagés dans la recherche et dans l'enseignement au sein des universités: par le « service de la pensée », ils transmettent aux jeunes générations les valeurs d'un patrimoine culturel enrichi par deux millénaires d'expérience humaniste et chrétienne. Convaincu de l'importance des institutions académiques, je demande aussi que soit promue dans les différentes églises particulières une pastorale universitaire adaptée, favorisant ainsi ce qui correspond aux nécessités culturelles actuelles.110

60. On ne peut oublier l'apport positif de la mise en valeur des biens culturels de l'église. Ils peuvent en effet représenter un facteur particulier pour susciter à nouveau un humanisme d'inspiration chrétienne. Grâce à une conservation appropriée et à une utilisation intelligente des biens culturels, ceux-ci, en tant que témoignage vivant de la foi professée au long des siècles, peuvent constituer un instrument valable pour la nouvelle évangélisation et pour la catéchèse, et inviter à redécouvrir le sens du mystère.

En même temps, il faut promouvoir de nouvelles expressions artistiques de la foi, au moyen d'un dialogue constant avec les spécialistes de l'art.111 L'église a en effet besoin de l'art, de la littérature, de la musique, de la peinture, de la sculpture et de l'architecture, parce qu'elle doit « rendre perceptible et même, autant que possible, fascinant le monde de l'esprit, de l'invisible, de Dieu » 112 et que la beauté artistique, comme reflet de l'Esprit de Dieu, est une marque du mystère, une invitation à rechercher le visage de Dieu, qui s'est rendu visible en Jésus de Nazareth.

L'éducation des jeunes à la foi

61. Par ailleurs, j'encourage l'église en Europe à porter une attention croissante à l'éducation des jeunes à la foi. Fixant notre regard vers l'avenir, nous ne pouvons pas ne pas tourner nos pensées vers eux: nous devons nous faire proches de l'esprit, du cœur, du caractère des jeunes, pour leur offrir une solide formation humaine et chrétienne.

Chaque fois que se rassemblent de nombreux jeunes, il n'est pas difficile de distinguer chez eux la présence d'attitudes diversifiées. On constate leur désir de vivre ensemble pour sortir de l'isolement, leur soif plus ou moins consciente d'absolu; on découvre chez eux une foi cachée qui demande à être purifiée et qui veut suivre le Seigneur; on perçoit la décision de poursuivre le chemin déjà entrepris et l'exigence de partager la foi.

62. À cette fin, il convient de renouveler la pastorale des jeunes, organisée par tranches d'âge et attentive aux diverses conditions des enfants, des adolescents et des jeunes. Il sera en outre nécessaire de lui conférer une plus grande structure organique et une plus grande cohérence, avec une écoute patiente des demandes des jeunes, pour les rendre acteurs de l'évangélisation et de la construction de la société.

Dans cet esprit, il est important de promouvoir des occasions de rencontres entre jeunes, de manière à favoriser un climat d'écoute mutuelle et de prière. Il ne faut pas avoir peur d'être exigeant avec eux en ce qui concerne leur croissance spirituelle. On leur montrera la route de la sainteté, les invitant à faire des choix fermes à la suite du Christ, ce à quoi ils seront encouragés par une vie sacramentelle intense. Ils pourront ainsi résister aux séductions d'une culture qui souvent ne leur propose que des valeurs éphémères ou même contraires à l'évangile, et devenir eux-mêmes capables de faire preuve d'une mentalité chrétienne dans tous les domaines de leur existence, y compris les divertissements et les loisirs.113

J'ai encore vivement présent devant les yeux les joyeux visages de tant de jeunes, véritable espérance de l'église et du monde, signe éloquent de l'Esprit qui ne se lasse pas de susciter des énergies nouvelles. Je les ai rencontrés aussi bien au cours de mes voyages dans les différents pays que lors des inoubliables Journées mondiales de la Jeunesse.114

L'attention aux médias

63. étant donné l'importance des moyens de communication sociale, l'église en Europe ne peut pas ne pas réserver une attention particulière au monde multiforme des médias. Cela implique entre autres la formation appropriée des chrétiens qui œuvrent dans les médias et des usagers des médias, en vue d'une bonne maîtrise des nouveaux langages. Un soin spécial sera apporté au choix de personnes préparées pour la communication du message à travers les médias. Il sera très utile aussi de procéder à un échange d'informations et de stratégies entre les églises sur les divers aspects et les initiatives concernant une telle communication. Il ne faudra pas non plus négliger la création de moyens locaux de communication sociale, y compris au niveau paroissial.

En même temps, il s'agit d'assurer une présence dans les processus de la communication sociale, pour la rendre plus respectueuse de la vérité de l'information et de la dignité de la personne humaine. À ce propos, j'invite les catholiques à participer à l'élaboration d'un code de déontologie pour ceux qui travaillent dans les milieux de la communication sociale, en se laissant éclairer par les critères que les organismes compétents du Saint-Siège 115 ont récemment indiqués et que les évêques réunis en Synode avaient énumérés ainsi: « Respect de la dignité de la personne humaine, de ses droits, y compris le droit à la vie privée; service de la vérité, de la justice et des valeurs humaines, culturelles et spirituelles; estime des différentes cultures pour éviter qu'elles ne se fondent dans la masse; protection des minorités et des plus faibles; recherche du bien commun, au-delà des intérêts particuliers et de la prédominance des critères purement économiques ».116

La mission ad gentes

64. Une annonce de Jésus Christ et de son évangile qui se limiterait au seul contexte européen serait le signe d'un manque préoccupant d'espérance. L'œuvre d'évangélisation est animée par une véritable espérance chrétienne quand elle s'ouvre aux horizons universels, qui incitent à offrir gratuitement à tous ce qu'on a soi-même reçu en don. La mission ad gentes devient ainsi expression d'une église modelée par l'évangile de l'espérance, qui continuellement se renouvelle et se rajeunit. Telle a été au long des siècles la conscience de l'église en Europe: d'innombrables générations de missionnaires, hommes et femmes, allant à la rencontre d'autres peuples et d'autres civilisations, ont annoncé l'évangile de Jésus Christ aux populations du monde entier.

La même ardeur missionnaire doit animer l'église dans l'Europe d'aujourd'hui. La diminution du nombre de prêtres et de personnes consacrées dans certains pays ne doit empêcher aucune église particulière de faire siennes les exigences de l'église universelle. Chacune saura favoriser la préparation à la mission ad gentes, de manière à répondre généreusement à l'appel qui provient encore de beaucoup de nations et de peuples désireux de connaître l'évangile. Les églises d'autres continents, particulièrement de l'Asie et de l'Afrique, se tournent encore vers les églises d'Europe et attendent qu'elles continuent à répondre à leur vocation missionnaire. Les chrétiens en Europe ne peuvent être infidèles à leur histoire.117

L'évangile: un livre pour l'Europe

d'aujourd'hui et de toujours

65. En franchissant la Porte sainte, au début du grand Jubilé de l'An 2000, j'ai présenté à l'église et au monde le livre de l'évangile. Ce geste, accompli par chaque évêque dans les diverses cathédrales du monde, indique l'engagement qui attend aujourd'hui et toujours l'église dans notre continent.

é glise en Europe, entre dans le nouveau millénaire avec le Livre de l'évangile ! Que soit entendue par chaque fidèle l'exhortation conciliaire « à acquérir, par une fréquente lecture des divines écritures, la science éminente de Jésus Christ (Ph 3, 8). L'ignorance des écritures est, en effet, l'ignorance du Christ ».118 Que la sainte Bible continue d'être un trésor pour l'église et pour tout chrétien: nous trouverons dans l'étude attentive de la Parole la nourriture et la force pour accomplir chaque jour notre mission.

Prenons ce Livre dans nos mains! Recevons-le de la part du Seigneur qui nous l'offre continuellement à travers son église (cf. Ap 10, 8). Mangeons- le (cf. Ap 10, 9), pour qu'il devienne la vie de notre vie. Goûtons-le à fond: il nous réservera des difficultés, mais il nous donnera aussi la joie car il est doux comme le miel (cf. Ap 10, 9-10). Nous serons comblés d'espérance et capables de communiquer cette espérance à tout homme et à toute femme que nous rencontrons sur notre route.

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