ourquoi
célébrer la mémoire
des saints, saintes, bienheureux et bienheureuses
dans l’église aujourd’hui ? Célébrer
le Christ et le Père, dans l’Esprit,
ne suffit-il pas ? Quelle est la fonction de ce culte,
de cette prière ? CéLéBRER LES
HEURES a demandé au Père Pierre JOUNEL,
artisan important de la réforme liturgique
de Vatican II et éminent spécialiste
du Sanctoral, de nous proposer quelques points de
repère historiques et théologiques.
Nous le remercions pour sa grande générosité.
Le
culte des saints semble soumis dans l’église
catholique à une loi d’alternance. Jusqu’au
pontificat de saint Pie X, il arriva peu à peu à envahir
la liturgie, à supplanter même celle
du dimanche. Ramené progressivement à la
norme, il a tendance aujourd’hui à être
délaissé, du moins en certaines régions
car, de la Pologne à l’Amérique
latine, il trouve toujours un écho profond
dans la religion populaire. Pour lui conserver ou
lui rendre sa juste place, il convient de souligner
son enracinement dans le Mémorial du Seigneur.
Le Concile Vatican II l’a fait en termes sobres,
mais décisifs (Sacrosanctum Concilium, nos
104 et 111). Il y a toutefois un point que le Concile,
dans sa concision, n’aborde qu’indirectement
et qui mérite de retenir l’attention.
Quand on parle du culte des saints, on ne saurait
oublier que certaines priorités vont de soi.
Selon le Concile, on n’étendra à l’ensemble
de l’église « que les fêtes
des saints qui présentent véritablement
une importance universelle. » (Sacrosanctum
Concilium, no 111). C’est pourquoi nombre de
fêtes inscrites au Calendrier antérieur
sont renvoyées aux églises locales
ou aux diverses familles religieuses. Dès
1970, une instruction romaine exposa l’esprit
et les règles pratiques aptes à guider
la révision de leurs calendriers particuliers.
C’est dire l’importance qu’ils
revêtent.
Je
voudrais exposer brièvement en ces pages
la relation des mémoires des saints au Mémorial
du Seigneur et le soin qu’il convient d’apporter
au culte des saints dans les régions où leur
rayonnement spirituel a été le plus
notable.
UN UNIQUE MYSTÈRE PASCAL
«
Je suis Jésus, celui que tu persécutes »,
disait le Ressuscité à Saul en le
terrassant aux portes de Damas (Actes 9, 5). Le
Christ ne fait qu’un avec son Corps en qui
il continue sur terre sa passion. Il ne fait qu’un
avec les membres de ce Corps entrés dans
sa gloire. On ne saurait faire mémoire du
Christ sans y intégrer celle des saints.
Il s’agit de l’unique mystère
pascal. Puisque la Tête ne se sépare
pas de ses membres, honorer les membres du Christ
qui sont entrés dans sa gloire, c’est
rendre honneur au Crucifié ressuscité.
Le culte du Seigneur est premier, mais ce serait
l’amoindrir que de refuser de le prolonger
dans celui de ses membres. On peut même user
du terme mémoire des saints au sens biblique
de souvenir, de présence et d’attente
: le souvenir de leur témoignage, le présent
de leur intercession, l’avenir de la vision
partagée. « Dans les anniversaires
des saints, déclare le Concile, l’église
proclame le mystère pascal en ces saints
qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés
avec lui. » (Sacrosanctum Concilium, no 104).
L’identification du baptisé au Christ
le Témoin fidèle (Apocalypse 1, 4)
atteint sa plénitude dans le témoignage
du sang ; mais tous les saints ont apporté au
témoignage leur marque propre. La liturgie
byzantine souligne le caractère pascal de
la sainteté en célébrant leur
mémoire collective le dimanche qui suit
la Pentecôte.
Les
chrétiens des premiers temps avaient une
conscience vive de la participation du saint à la
Pâque du Christ, à sa Pâque de
sang comme à sa Pâque de gloire. La
Lettre des églises de Lyon et de Vienne, qui
rapporte la mort de Blandine et de ses frères,
en témoigne à plusieurs reprises .
De Sanctus, le diacre de Vienne, elle dit : « Le
Christ souffrait en lui. » Voyant Blandine
attachée au poteau, « les frères
croyaient apercevoir des yeux du corps, en leur sœur,
le Christ crucifié pour eux ». Mais
au temps des martyrs de Lyon, il y avait déjà plus
d’un demi-siècle qu’Ignace, le
vieil évêque d’Antioche, avait
lancé son cri d’amour : « C’est
lui que je cherche, lui qui est mort pour nous ;
c’est lui que je désire, lui qui est
ressuscité pour nous. » Aspirant de
tout son être à communier à la
Pâque de son Seigneur, il vit déjà l’événement
au présent : « Je suis le froment de
Dieu, je suis moulu sous la dent des bêtes
pour devenir le pain immaculé du Christ. » N’est-ce
pas Ignace qui employa, le premier, le terme eucharistie
pour nommer le pain et le vin devenus corps et sang
du Christ ? Dans sa propre mort, il va devenir lui-même
corps et sang du Seigneur. « Devenez ce que
vous êtes » dira Augustin. La même
conscience de ne faire qu’un avec le Christ
habitait, au siècle passé, les martyrs
du Vietnam : « Je suis rempli de gaieté et
de joie, écrit saint Paul Le-Bao-Tinh, parce
que je ne suis pas seul, mais le Christ est avec
moi. Il n’est pas seulement le spectateur du
combat, mais encore il est combattant et vainqueur. »
Si
le martyre est la plus belle expression de la foi
(Missel romain, 22 juin), celle-ci a ouvert de
nombreuses voies d’accès à la
sainteté. Le visage du Christ peut briller à travers
de multiples visages de fidèles, laïcs
ou consacrés, hommes et femmes pour qui le
mystère pascal de leur baptême est resté présent
dans leur vie et l’a transformée. Saints
d’hier dont les plus notables font l’objet
d’un culte public, mais aussi saints obscurs
dont la mémoire reste précieuse dans
le souvenir de ceux qui les ont connus. Tous chantent
le cantique de l’Agneau immolé et vivant
(Apocalypse 5, 6).
LES
MéMOIRES DES SAINTS
Tandis
que l’église, en sa liturgie, « déploie
tout le mystère du Christ pendant le cycle
de l’année », déclare le
Concile, « elle y a introduit en outre les
mémoires des martyrs et des autres saints
qui, élevés à la perfection
par la grâce multiforme de Dieu et ayant déjà obtenu
possession du salut éternel, sont au ciel
où ils chantent à Dieu une louange
parfaite et intercèdent pour nous. » (Sacrosanctum
Concilium, no 104)
Concrètement les mémoires des saints
ont pris naissance auprès de leurs tombes,
telles celles de Pierre au Vatican et de Paul sur
la voie romaine d’Ostie. Elles enveloppent
d’une lumière nouvelle l’antique
culte des défunts. Dès la mort de Polycarpe
sur le bûcher de Smyrne (vers 156), les fidèles
de cette ville veillèrent à recueillir
ses ossements. « Là, écrit le
relateur, nous nous réunirons dès que
possible dans la joie et l’allégresse
; le Seigneur nous accordera de fêter le jour
anniversaire de son martyre, pour célébrer
la mémoire de ceux qui ont déjà combattu,
pour former et préparer la relève. » L’anniversaire
de la mort devient ainsi le natale, le jour de la
naissance au ciel.
Tout
en s’engageant à célébrer
la mémoire de Polycarpe, les chrétiens
de Smyrne exposent d’emblée la nature
du culte qu’ils envisagent de lui rendre : « Nous
adorons le Christ comme le Fils de Dieu ; les martyrs,
nous les honorons comme les disciples du Christ et
ses imitateurs. Nous les aimons comme ils le méritent, à cause
de leur amour incomparable pour leur Roi et leur
Maître. »
Les
païens commémoraient les défunts
de leurs familles en se rassemblant près de
leurs tombes pour y partager un repas fraternel et,
s’il était nécessaire, se réconcilier
au sein de la parenté. Les chrétiens
ne renoncèrent pas dès l’abord à ces
usages ancestraux, mais les anniversaires des martyrs
devinrent le fait de toute la communauté locale
et on ajouta au repas fraternel la célébration
de l’eucharistie. Plus tard, on devait déposer
les reliques des saints sous la table de l’autel
: « Que les victimes triomphantes, dira Ambroise
de Milan, prennent place là où le Christ
s’est offert comme victime. » Augustin
passe du cadre matériel à son contenu
mystérique. En donnant leur vie, dit-il, « ils
ont offert à leurs frères cela même
qu’ils ont reçu à la table du
Seigneur. » La prière eucharistique
ne manque jamais d’évoquer la mémoire
des saints dans l’offrande de « l’unique
sacrifice, source et modèle de tout martyre » (Missel
Romain, Commun des Martyrs).
LE CULTE DES SAINTS LOCAUX
Si
les mémoires des martyrs furent les premières à susciter
le pèlerinage à leurs tombes pour l’anniversaire
de leur naissance au ciel, le culte de saints ne
tarda pas à recevoir une double extension
: un extension géographique, en rayonnant
bien au-delà de leurs cités respectives,
et une extension catégorielle. Les prouesses
des Pères du désert, la virginité vécue
comme un signe du Royaume à venir, la fidélité exemplaire
de certains pasteurs au service du troupeau du Christ,
le zèle pour annoncer l’évangile
ou servir les frères les plus démunis,
apparurent comme des signes privilégiés
de l’action de l’Esprit dans l’église
du Christ.
Parmi
tous ces visages qui reflètent à leur
manière celui du Seigneur, certains s’imposent
en raison de leur proximité locale. Ce sont
les saints patrons et les saints du terroir.
Les
saints patrons peuvent être inscrits au
Calendrier romain général, mais ils
sont célébrés d’une manière
plus festive. La foule qui se rassemble à l’église
est plus grande, la décoration plus soignée,
les chants mieux préparés. La célébration
religieuse se prolonge dans la fête profane
: jeux et danses, défilés folkloriques.
De multiples déviations guettent évidemment
le culte populaire, mais l’allégresse
ne se canalise pas. Augustin notait déjà : « Autre
chose ce que nous enseignons, autre chose ce que
nous sommes contraints de tolérer.»
Les
saints du terroir, qu’ils y soient nés
ou qu’ils soient venus y développer
leurs charismes spirituels, s’imposent spontanément
aux héritiers de leur foi et aux dépositaires
de leur espérance. Une homélie, longtemps
attribuée à l’évêque
Eucher de Lyon (5e siècle), le dit excellemment
: « Il est certainement bon de se réjouir à l’occasion
des solennités publiques et communes, mais
on doit estimer davantage la fête où il
s’agit de célébrer les vertus
de ceux qui nous sont proches... De même que
nous sommes apparentés à eux en droit
par la naissance, ainsi faut-il que nous revendiquions
pour nous envers eux le privilège de la piété et
de la grâce, et que nous nous tournions d’abord
vers eux à cause de leur foi... Ainsi donc,
nous n’avons pas besoin de chercher bien loin
des modèles ; nous recevons les enseignements
paternels, nous recevons les conseils de nos proches. »
En
Europe, le culte des saints locaux doit surmonter
une difficulté majeure. Le plus souvent, on
en ignore tout sauf le nom. Tout juste sait-on s’il
s’agit d’un martyr des premiers siècles,
d’un ermite ou d’une sainte femme qui
vécut au haut moyen âge. On cherchera
en vain dans le futur Martyrologe romain les noms
de la plupart des saints inscrits dans la toponymie
des communes de la France. Au Canada, il en va tout
autrement. Du martyr Jean de Brébeuf au frère
André Bessette, on connaît dans le détail
la vie de chacun d’eux. On possède même
la photo des plus récents bienheureux. Il
est donc facile d’évoquer leur présence
fraternelle.
éGLISE UNIVERSELLE ET éGLISE
LOCALE
Se
contenter de juxtaposer le culte des saints locaux
et celui des saints honorés dans l’ensemble
de l’église d’Occident ne répondrait
pas pleinement à la théologie de
Lumen Gentium. Celle-ci appelle une interférence
entre le Calendrier romain général
et celui des églises particulières.
Le
Calendrier romain de 1969 a voulu souligner le
caractère universel de l’église,
en y insérant les mémoires des Martyrs
de tous les continents ou de saints populaires, comme
Martin de Porrès, tandis que chaque Propre
diocésain ou régional résume
en quelque sorte la vie d’une église
locale. Sans doute comporte-t-il des vides. La place
faite aux laïcs dans le calendrier ne correspond
pas au rôle décisif qui a été le
leur dans la transmission de la foi. Le fait est
indéniable, encore qu’on puisse l’expliquer
en partie. En effet, la dévotion populaire,
ratifiée par l’autorité, s’attache
de préférence à des témoins
exceptionnels de la fidélité au Seigneur, à des
guides éprouvés sur la route de l’évangile.
Or une telle vocation comporte souvent, au départ,
le don de soi dans la vie consacrée. Dans
ces limites, le calendrier local exprime à sa
manière la diversité des réponses
apportées par les chrétiens et les
chrétiennes du terroir à l’appel
de l’Esprit. En Italie, par exemple, la sainteté de
Turin n’est pas celle de Naples, et l’espièglerie
de Philippe Neri tempère l’austérité de
Pierre Damien.
L’église catholique est l’église
de la Pentecôte répandue à travers
le monde. Fondée sur la foi des Apôtres,
elle s’avance au long des temps, guidée
par le successeur de Pierre. Elle n’est pas
la somme des églises locales. Mais, en même
temps, chacune des églises locales a sa consistance,
son histoire, sa personnalité qui s’affirme
autour de son évêque. « Toutes
les églises, dit Tertullien, sont considérées
comme apostoliques » en tant que rejetons de
l’église primitive. C’est ainsi
que tous les saints dont le culte publique a été authentifié par
le Pape, évêque de Rome et « évêque
de l’église catholique », sont
proposés à l’ensemble des chrétiens
comme des modèles et des intercesseurs. Seuls
les plus notables d’entre eux sont l’objet
d’un culte universel au jour de leur mémoire
liturgique, mais il est bon pour l’ensemble
de l’église que les autres soient honorés
là où ils ont vécu. Le fait
de ce culte local assure la permanence de leur souvenir
dans la mémoire collective. Il est bon pour
toute l’église que la jeune indienne
Kateri Tékakwitha soit fêtée
au Canada le 17 avril. En elle, c’est un des
aspects de la sainteté vécue par des
jeunes qui est mis en lumière. En évoquant la foule immense des rachetés
de toute nation et de toute couleur, notre regard
ne peut que se porter vers celui qui est le seul
saint et de qui procède toute sainteté,
car « en couronnant leurs mérites, il
couronne ses propres dons. » (Liturgie de la
Toussaint) 
(Paru
dans Célébrer les Heures no 27, automne
2000)
Cet
article est tiré de la revue Célébrer
les Heures. On peut en savoir davantage sur
cette revue en écrivant à Célébrer
les Heures, 2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine,
Montréal (Québec) H3T 1B6, Canada.
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