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Mai
2003 |
Quand un père parle au Père
Maurice Brousseau
omment
la prière chrétienne, lorsqu’elle s’adresse
au Père, devient-elle la prière d’un
père ? Comment la vie spirituelle et familiale se
colorent-t-elles de cette double condition : enfant du Père
et père de ses enfants ? L’auteur y réfléchit
à partir de sa pratique de la liturgie des Heures
et de sa condition de père de famille.
En
célébrant la liturgie des Heures, je me laisse
parfois entraîner dans un univers de sens où
les mots prennent une couleur et un sens bien particuliers.
Suis-je à faire un détournement de sens ?
Je redécouvre ces mots, ces paroles comme si je les
lisais pour la première fois. Car c’est avec
toute ma personne que j’entre en prière. Une
prière qui résonne en moi au rythme de ma
vie, de mon expérience, de mon état d’époux
et de père. Bien souvent, parce que je suis père
et que mes enfants sont ma première préoccupation,
je trouve dans la liturgie des Heures les mots qui disent
ma joie ou qui expriment ma détresse et parfois ma
révolte de père. C’est alors la prière
d’un père qui s’adresse au Père.
La
liturgie des Heures me rappelle constamment le chemin de
croissance dans lequel j’ai été et suis
encore entraîné, bien malgré moi, en
devenant père. Bien malgré moi... Oui c’est
bien ce que j’ai écrit. Et pourtant, mes enfants,
je les ai voulus, désirés ; je les ai rêvés
bien avant leur naissance. Mais il faut aussi apprendre
à les aimer, au delà du rêve, dans l’aujourd’hui
réalisé. Là où il y a des joies,
bien sûr, mais aussi des attentes déçues,
des errements et des souffrances. Il faut apprendre à
les aimer au-delà et dans cet aujourd’hui,
dans leur liberté naissante parfois hésitante,
dans leurs propres expériences qui parfois m’angoissent.
Apprendre l’espérance, voilà ce que
je veux dire ou, mieux encore : porter avec eux des rêves
et des attentes qui ne sont plus les miens, qui n’appartiennent
qu’à eux ; espérer le geste créateur.
À travers cet hier, cet aujourd’hui et ce demain
il me faut aussi apprendre à n’être qu’amour,
et c’est le plus difficile.
Je vous ai rêvés
Souvent, en lisant le Cantique des trois enfants (Office
du matin, Dimanche I et III), je me dis que c’est
simplement par amour de la vie que mon rêve de devenir
père a pris naissance, par désir de permettre
à d’autres d’être acteurs de la
vie. Déjà je les voyais « beaux comme
aucun des enfants de l’homme et bénis de Dieu
pour toujours » (Psaume 44, 3). Déjà
se réalisait la promesse : « Des fils, voilà
ce que donne le Seigneur, des enfants la récompense
qu’il accorde. » (126, 3)
Je
me sentais fort et puissant devant cet appel de la vie et
en même temps fragile et démuni. Car la vie,
qui est à donner, déjà m’échappe
et me commande. L’enfant qui n’est pas encore
né m’impose son rythme et exige de moi le don
total. Et déjà s’installe en moi l’angoisse,
la peur de ne pas être à la hauteur de la tâche.
Je m’affole : « À pleine voix, je crie
vers le Seigneur !... devant lui, je dis ma détresse.
» (Psaume 141, 2-3) Puis je me rassure : « Il
a consolidé les barres de tes portes, dans tes murs
il a béni tes enfants. » (46, 13) Je ne suis
pas le Seigneur de la vie, je ne suis qu’un père
qui déjà pèse ses limites. Je croyais
comprendre la vie, croyant qu’elle viendrait de moi,
et pourtant je vois bien qu’elle m’échappe
dans son mystère. Je ne suis pas le père tout-puissant,
je ne suis que le père qui prie pour ses enfants
à naître : « Le Seigneur te gardera de
tout mal, il gardera ta vie. Le Seigneur te gardera, au
départ et au retour, maintenant, à jamais.
» (120, 7-8)
L’aujourd’hui
réalisé
Puis les enfants sont venus et le Cantique de Marie résonne
: « Mon âme exalte le Seigneur ». Oui,
oui, même un père peut être touché
par ce magnifique consentement à la vie ! Il peut
faire sienne cette louange. Le rêve a pris forme.
Les
jours s’accélèrent, les heures passent
plus vite à mesure que les enfants grandissent. Ils
exigent de moi plus que je ne pensais pouvoir donner. Parfois,
« le souffle me manque » (Psaume 141, 4) mais
toujours et inlassablement je m’émerveille
devant la force de la vie. À travers eux «
notre soeur la terre, notre frère le soleil, la lune
et les étoiles » et « notre soeur la
pluie » n’ont plus le même goût
(hymne de la mémoire de saint François d’Assise,
4 octobre). Avec eux je redécouvre les merveilles
du monde créé.
J’apprenais mon rôle de père, mais nous
ne sommes pas au théâtre : la pièce
n’est pas écrite, les rôles ne sont pas
distribués, les décors sont à construire
et il n’y a pas de répétition. Les enfants
sont là, réclamant l’amour, mais il
n’y a pas de mode d’emploi ! Si, peut-être...
Il y a cette force irrésistible d’amour qu’on
pourrait appeler l’instinct paternel. Une force mystérieuse
qui vient du plus profond de mon être et qui en même
temps ne m’appartient pas: « Si le Seigneur
ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent
en vain. » (Psaume 126, 1)
Pendant
une longue période, j’ai cru avoir appris mon
rôle de père, jusqu’à ce que vienne
l’adolescence. Période terrible pour un père...
Parfois mes enfants m’ont blessé ; je me suis
senti rejeté, mis à l’écart,
crucifié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu
abandonné ? » (Psaume 21, 1) Pendant cette
période, j’avoue m’être souvent
disputé avec Dieu, l’avoir accusé de
rester « sourd à mes pleurs » (38, 13).
Je l’ai appelé sans avoir de réponse:
« Mes yeux se sont usés d’attendre mon
Dieu. » (68, 4) C’est pourtant dans le silence
et l’abandon du soir que, fatigué des combats
du jour, je le retrouvais: « Père, entre tes
mains, je remets mon esprit. » (répons bref
de Complies et Psaume 30, 6) Paroles de confiance qui disent
la finalité de toute chose, me réconcilient
avec mes propres limites, me portent plus loin. Prière
qui permet le repos et conduisent vers d’autres dépassements,
d’autres espérances.
Espérer
le geste créateur
Jamais, avant d’avoir des enfants, je n’avais
senti aussi fort l’inconditionnalité de l’amour.
Quoi qu’ils fassent, disent ou pensent, je reste toujours
à les aimer. Même si c’est dans le silence
où parfois ils s’enferment, dans l’absence
où ils se réfugient, dans l’indépendance
hargneuse qu’ils affichent. Ils sont au monde et ils
vont dans le monde. Ne dit-on pas « mettre au monde
» ?
Déjà
il faut que j’apprenne à me séparer
d’eux, à leur laisser vivre leur vie ; que
je leur permette de se séparer de moi. Et leur vie
est parfois loin de ce que j’avais rêvé
pour eux, loin des attentes que j’avais. Mais qu’ont-ils
à faire de mes rêves? C’est leur vie
qu’ils ont à construire, leurs choix qu’ils
ont à défendre. C’est alors que ma prière
prend la forme de l’espérance. Détournant,
au profit de mes enfants, la si belle bénédiction
du Psaume 66 (v. 2), je prie: « Que Dieu vous prenne
en grâce et vous bénisse, que son visage s’illumine
pour vous ».
Je ne suis pas seul à espérer, Dieu aussi
espère. Lui qui s’est donné au monde
nous a essentiellement donné une mission d’amour
: amour pour Dieu et amour l’un de l’autre,
intimement liés. Mon père avant moi a reçu
cette mission, j’ai reçu cette même mission
et mes enfants aussi ont à réaliser l’amour,
à le recréer chaque jour.
Je
ne suis qu’amour
Il y a une chose que j’ai apprise pendant mon parcours
de père : je ne suis pas parfait. Ce qui me dérange
un peu c’est que maintenant mes enfants le savent...
mais la mission n’est pas terminée. Commencée
depuis des générations, ils auront à
la poursuivre : « évite le mal, fais ce qui
est bien, poursuis la paix, recherche-la. » (Psaume
33, 15) J’ajouterais : recherche l’amour, même
s’il est imparfait, même s’il te dépasse
parfois.
Oui,
l’amour me dépasse. Celui que je donne à
mes enfants est bien imparfait, je porte mes propres pauvretés.
La prière du pénitent, qu’on retrouve
si souvent dans les psaumes, me touche alors. Prière
qui implore le pardon, qui crie sa pauvreté et qui
dit en même temps la difficulté de pardonner.
Se pardonner à soi-même d’abord de n’être
pas le père parfait. Pardonner à ses enfants
aussi, car la vie de famille n’est pas parfaite. élever
des enfants implique donc aussi d’apprendre à
pardonner. C’est tenter d’approcher le côté
radical et inconditionnel du pardon. Parfois jusqu’à
faire l’expérience de ce qui semble impossible.
Au-delà
de cet impossible à réaliser il y a cette
irrésistible force d’amour. Il y a le père
fidèle qui tente de se rapprocher du Dieu fidèle
célébré dans les psaumes. Bien sûr,
le Dieu des psaumes est parfois aussi celui qui porte l’épée,
le Dieu vengeur. Mais je dois bien l’avouer, il m’arrive
de me reconnaître derrière ce visage. Quel
père ne prendrait pas l’épée
pour défendre ses enfants? Quel père ne réclamerait
pas vengeance quand ils souffrent ?
Au début de mon parcours de père, au moment
même où j’ai commencé à
rêver mes enfants, étais-je bien conscient
que cette aventure d’amour où je m’engageais
n’aurait pas de fin ? L’amour commande toujours
l’amour. Il porte plus loin, il espère toujours
plus. Aimer mes enfants pour les joies qu’ils m’apportent
est facile. Mais les aimer malgré tout, voilà
qui n’est pas toujours évident. N’être
qu’amour, voilà le plus difficile.
Je
suis pourtant bien conscient que j’ai encore et toujours
à apprendre l’amour. J’ai tout à
apprendre de l’amour. À la fin ultime du parcours,
quand je serai sur le point de m’éteindre pourrai-je
dire sereinement comme Syméon (Complies) : «
Maintenant, ô maître souverain, tu peux laisser
ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole.
Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à
la face des peuples » (Complies). Mes yeux ont vu
les enfants que tu m’as confiés, ils ont vu
le Royaume s’approcher encore un peu.
En
célébrant la liturgie des Heures, je me laisse
parfois entraîner dans un univers de sens où
les mots prennent une couleur et un sens bien particuliers.
J’ai tenté, à travers cet article, de
vous faire un peu entrer dans les pensées d’un
père qui célèbre la liturgie des Heures,
d’un père qui tente de s’approcher du
Père pour mieux apprivoiser sa paternité.
Les paroles que je retrouve tous les jours inscrites dans
la liturgie des Heures sont celles que Dieu lui-même
dit à ses enfants. Ce sont celles-là même
qu’il me dit et qu’il m’invite à
dire aussi à mes proches : « Je t’ai
aimé, je t’aime, je t’aimerai, je ne
suis qu’amour ».
Cette
réalité du Père, dite par un père
peut mener au Père ; au Christ, qui révèle
et rend concret l’amour du Père ; à
l’Esprit Saint qui, comme l’enfant, fait voyager
l’amour.
Je
suis l’enfant et je suis le père. Je suis le
père qui s’adresse au Père.
Cet
article est tiré de la revue Célébrer
les Heures. On peut en savoir davantage sur cette revue
en écrivant à Célébrer les Heures,
2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal
(Québec) H3T 1B6, Canada.