es
actions et paroles de Jésus surviennent en
plusieurs endroits, qui ne sont pas indifférents.
Nous rencontrons Jésus et ses disciples sur
la montagne, au désert, sur la route, dans
les maisons et au temple, sans compter la mer et le
jardin. Daniel Cadrin, directeur de l’Institut
de pastorale des Dominicains, nous amène à
la suite du Galiléen et souligne les accents
spirituels qui se dégagent des différents
lieux parcourus.
Dans
les évangiles, Jésus se déplace
d’un endroit à l’autre et d’une
ville à l’autre : de Nazareth à
Capharnaüm, de Jéricho à Jérusalem,
etc. Ces lieux sont bien concrets, mais à cause
de leurs caractéristiques propres et de leur
enracinement dans l’Ancien Testament, ils sont
chargés d’un sens plus profond. Ils deviennent
des espaces symboliques, qui nous parlent de l’expérience
spirituelle et de la prière. Chaque évangile
a ses lieux privilégiés, même
si évidemment tous ces lieux se retrouvent
dans chacun.
Dans
cet article, je soulignerai les traits de certains
de ces lieux : la montagne, la route, la maison, le
désert. Chacun est spécifique, dans
le visage de Dieu qu’il évoque et l’attitude
spirituelle qu’il suggère. Une expression
ou une attitude corporelle pourrait aider à
entrer davantage dans l’esprit de ces lieux
et favoriser la prière personnelle ou communautaire
; dans cette perspective, la présentation de
chaque lieu est suivie de quelque proposition pour
soutenir et stimuler la prière.
LOUER
DIEU SUR LA MONTAGNE
La montagne, par sa réalité même,
évoque stabilité, hauteur, mystère.
Dans les traditions religieuses, elle est un lieu
sacré, médiation de la descente de Dieu
et de la montée humaine. Dans l’Ancien
Testament, elle est le lieu privilégié
du culte, du don de la Loi et de l’Alliance
; la spiritualité du pèlerinage s’y
rattache, car le Temple est placé sur un haut
lieu. Le Dieu qui se révèle sur la montagne
est puissant, mystérieux, protecteur ; sa gloire
et sa sainteté sont mis en évidence.
Dans les évangiles, ces éléments
se retrouvent et, surtout en Matthieu, les temps forts
se passent en cet endroit : une des tentations, la
transfiguration, l’enseignement des Béatitudes,
le retrait pour la prière, le don des pains,
la mort de Jésus, l’envoi en mission.
Jésus s’y manifeste comme le Seigneur
et le Maître qui donne la Parole.
La
montagne est ainsi l’espace où écouter
la parole, recevoir notre vie comme un don et rendre
grâces. Elle appelle à la louange et
à l’adoration. L’église
y célèbre comme peuple de Dieu universel,
lumière du monde et témoin de l’absolu
de Dieu. La prière y est collective ou individuelle,
centrée sur la grandeur du Dieu vivant. L’expression
corporelle qui exprime bien l’attitude priante
de la montagne est la prosternation profonde, la station
debout, les mains élevées vers le haut.
SUIVRE
JéSUS SUR LA ROUTE
Descendre de la montagne et se retrouver sur la route,
c’est entrer dans un autre univers, non seulement
physique mais aussi symbolique. La route évoque
l’inconnu et l’horizon, la mobilité
et le nomadisme. Elle est lieu de peurs et de dangers
mais aussi de découvertes et de rencontres.
L’Ancien Testament est riche d’expériences
qui s’y rattachent : le départ d’Abraham
et la promesse de Dieu ; l’Exode et la marche
vers la Terre promise ; le pèlerinage comme
recherche de Dieu ; la Loi elle-même comme chemin
de vie. Le Dieu de la route est guide et compagnon,
qui soutient et dérange, qui invite à
ne pas s’installer et à repartir. Dans
les évangiles, surtout en Luc et Marc, la route
est par excellence le lieu de la suite de Jésus
et de la mission. Jésus y prêche, guérit,
enseigne, interroge, voyageant avec des bagages légers,
invitant à devenir disciples, dans le risque
et la confiance. Jésus s’y manifeste
comme le compagnon et le maître auquel ses disciples
sont liés de façon personnelle, et aussi
comme étant lui-même le chemin, la voie.
L’espace de la route est celui des cheminements
et détachements, de l’itinérance
et du témoignage joyeux. La route fait appel
à la disponibilité et à l’espérance.
L’église célèbre sur la
route comme un peuple de pèlerins en marche,
une communauté de disciples attachés
à Jésus et poursuivant sa mission. La
prière y est celle d’une équipe
qui fait pause, qui chantonne en marchant, compagnons
s’entraînant et s’éclairant
pour mieux tenir. La posture peut exprimer l’expérience
de la route : se tenir debout, main sur le front,
regardant au loin ; marcher, aller et venir ; s’asseoir
mais sans trop de confort, prêts à repartir
sur-le-champ.
FAIRE
COMMUNAUTé DANS LA MAISON
Avec la maison, nous quittons l’incertitude
de la route pour nous retrouver en un lieu d’accueil,
de repas et de fête, associé à
la famille et à la sécurité mais
aussi aux conflits autour de la table et à
propos de la place de chacun. Dans l’Ancien
Testament, la maison évoque d’abord la
descendance et l’hospitalité, le monde
des relations et des solidarités, mais aussi
les risques de l’installation et de la richesse.
Elle est particulièrement associée au
Temple, lieu saint de la présence de Dieu avec
son peuple, espace sacré par excellence où
le peuple célèbre et se constitue en
communauté d’appartenance, avec les enjeux
de l’exclusion et de l’universalité.
Le Dieu qui se fait présent dans la maison
est proche et entourant ; il est celui qui demeure
parmi nous, avec nous et qui reste saint. Dans les
évangiles, surtout Luc et Jean, rencontres,
guérisons, enseignements ont lieu dans la maison,
ainsi que les repas avec les exclus, les fêtes
et la Cène, et les défis du service
à table. Jésus s’y montre tant
le serviteur que le rassembleur, il est pain de vie
offert et finalement la maison elle-même puisque
son corps est le nouveau temple.
La
maison, comme lieu symbolique, est l’espace
de la communion et du service. Elle invite à
des attitudes d’accueil de l’autre, de
partage du pain et de la parole, et de réjouissance.
L’église y est le nouveau Temple et le
Corps du Christ, à recevoir et à construire
pour que prenne forme une communauté fraternelle.
La prière y est spontanément communautaire
et festive. Diverses expressions sont possibles :
s’asseoir en cercle ou autour de la table, mains
jointes ; se tenir debout en mouvement pour le service,
mains actives.
LUTTER
AU DéSERT
Il faut savoir sortir de la chaleur de la maison pour
aller au désert, lieu aride et désolé,
espace d’errance et de solitude, repaire des
forces hostiles mais aussi refuge et lieu des renaissances.
Le désert joue un rôle central dans l’Ancien
Testament : il rappelle l’Exode et le passage
libérateur, l’épreuve et la rébellion
; c’est aussi le lieu du rendez-vous amoureux
entre Dieu et son peuple. Dieu s’y révèle
comme guide et protecteur miséricordieux, mais
aussi comme Dieu caché et exigeant, et comme
amant passionné. Dans les évangiles,
notamment en Marc et Jean, l’appel à
la conversion y retentit ; Jésus va se rend
au désert pour y vivre l’épreuve
mais aussi pour prier. Il s’y manifeste comme
un ami intime de Dieu et comme étant lui-même
eau vive.
Se
retirer au désert, c’est entrer dans
l’espace des combats intérieurs, c’est
accepter la traversée de la nuit, au plus profond
de soi, c’est entendre l’appel à
renaître et à faire des choix. L’église
y est peuple croyant, refusant les idoles et renouvelant
son histoire d’amour avec Dieu. La prière
y est plus intérieure, personnelle et silencieuse.
Pour favoriser l’entrée au désert,
on peut s’asseoir en position de méditation,
mains ouvertes, dans l’attente ; ou se tenir
debout, en position de combat, le regard attentif.
D’UN
ESPACE À L’AUTRE
En lisant les évangiles, nous nous promenons
d’un lieu à l’autre ; les tentations
en Matthieu en sont un bon exemple. En chacun de ces
lieux, le peuple de Dieu est constitué et l’Alliance
est présentée, donnée sur la
montagne, rompue et renouvelée au désert,
célébrée dans la maison et mise
en pratique sur la route. Des connivences variées
existent entre les lieux : montagne et maison évoquent
davantage présence et stabilité, alors
que route et désert sont des espaces de mobilité
et d’absence. Montagne et désert invitent
au retrait contemplatif, alors que route et maison
sont plus relationnels et actifs. D’autres lieux
pourraient être explorés : la mer, qui
a des affinités avec le désert ; le
jardin, qui permet de relire toute la Bible ; la ville
qui intègre des éléments de la
maison, de la route et de la montagne.
Quand
nous prions, l’attention aux lieux dans les
textes évangéliques peut nous aider
à entrer davantage dans l’espace spirituel
qui est le leur, pour y prier avec tout notre être
et pour découvrir le lieu dans toutes ses harmoniques.

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