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Février
2003 |
Et dans la bible ? L’étranger : toi et moi
Jean Grou
euple
aux origines nomades, marqué par des déplacements
volontaires ou imposés, le peuple de Dieu dans la
Bible connaît un véritable bouillonnement culturel.
Ses multiples rencontres avec des gens d’un peu partout
amènent les Israélites à vivre avec
les étrangers des relations complexes et parfois
teintées d’ambiguïtés. Une expérience
et une attitude dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître...
«
Notre voyage ? Ah ! c'était formidable ! Mais c'est
toute une histoire ! Nous sommes partis de chez nous, Ur
en Chaldée, pour un séjour en Canaan. De là,
nous sommes allés pour quelques temps en égypte.
Mais les conditions de logement y étaient épouvantables
! Alors nous sommes retournés en Canaan où
on nous avait, somme toute, plutôt bien reçus.
Mais bientôt, nous avons été envahis
par des touristes venus d'Assyrie et nous avons dû
rentrer dans notre coin de pays. Mais nous n’avons
pas pu retourner à Ur. Nous avons été
forcés de demeurer à Babylone. Comme nous
ne nous y sentions pas vraiment chez nous, nous sommes rentrés
en Canaan, devenu la Judée. C’est là
où, finalement, nous pensons qu'il y a le plus d'avenir
pour nous et nos enfants. Encore que, parfois, nous nous
surprenons à rêver d'un ailleurs meilleur...
»
UN
LONG VOYAGE...
Vous aurez reconnu, racontée à la moderne,
la longue histoire des déplacements de l'Israël
biblique. Le départ des ancêtres hébreux
vers un pays où coulent le lait et le miel aboutit
à l'envoi de l'église, nouvel Israël,
aux quatre coins du monde. Oui, le peuple de Dieu, de par
ses origines nomades peut-être, a les fourmis dans
les jambes ! Que ce soit l'appel d'une patrie bien à
lui ou l’attaque des armées ennemis, les occasions
de changer d'horizon ne manquent pas.
Ayant
connu le voyage, les déplacements, les séjours
à l'étranger, Israël développe
une sensibilité particulière à l'endroit
des personnes d’autres origines. De plus, le coin
de terre où il s’installe représente
un véritable corridor entre des régions où
résident de grandes puissances. Au nord se succèdent
les Assyriens, Chaldéens et Babyloniens ; au sud,
les égyptiens dominent. Coincé entre les deux,
les Israélites voient donc circuler des gens venus
d’ailleurs. Il leur faut composer avec une importante
immigration, ce qui soulève des préoccupations
dont la Bible témoigne. Cette expérience peut
éclairer notre propre situation de pays d'accueil
ou d'immigrant.
VIVRE
AVEC L’AUTRE
Selon les circonstances, la Bible met en scène différents
types de rapports avec l’étranger ou l’étrangère.
La
méfiance
Bien souvent, la Bible présente les gens des autres
nations sous un jour plutôt négatif : ennemis,
infidèles, incirconcis... Le chapitre 5 du livre
des Proverbes reflète cette mentalité. On
y lit les propos d’un père conseillant à
son fils de se garder de toute union avec des étrangères:
« Ne prête pas attention à la femme perverse,
car les lèvres de l’étrangère
distillent le miel [...] mais à la fin elle est amère
comme l’absinthe » (v. 2-4) Ces sentiments ne
relèvent pas tant du racisme ou de la xénophobie
mais plutôt de l’instinct de survie. Israël,
« le moins nombreux d’entre tous les peuples
» (Deutéronome 7, 7), voit deux menaces peser
sur lui: l’invasion de nations étrangères
et l’assimilation.
Israël
perçoit ces menaces plus intensément durant
les époques où il vit d’importants bouleversements,
comme l’exil à Babylone et le retour en Terre
Sainte. Les chapitres 9 et 10 du livre d’Esdras soulèvent
la question des couples mariés dont un conjoint est
israélite et l’autre babylonien. Le souci n’est
pas tant d’assurer la pureté de la race que
celle de la foi. Un mariage mixte risque de susciter la
tentation du conjoint israélite à se tourner
vers la divinité étrangère, oubliant
le Dieu de ses ancêtres (voir aussi Deutéronome
7, 1-6).
Le
devoir d’hospitalité
L’étranger, c’est aussi la personne de
passage, celle qui, pour un temps, partage les mêmes
cieux que soi. Pour Israël, cette personne représente
avant tout une occasion de faire preuve d’hospitalité,
devoir sacré dans la culture sémitique. Le
récit de Genèse 18, 1-8, dans lequel Abraham
accueille Dieu sous les traits de trois personnages, illustre
à quoi peut mener l’exercice de ce devoir.
L’aide
à l’immigré
Le troisième type de rapport qu’Israël
entretient avec l’étranger concerne celui que
nous appellerions aujourd’hui l’« immigrant
reçu ». Tout au long de son histoire, le peuple
de Dieu a intégré des personnes qui n’étaient
pas de la descendance d’Abraham. Il s’agit bien
souvent d’esclaves, prisonniers de guerre ou acquis
à prix d’argent.
La
loi de Moïse comporte une série d’obligations
envers ces individus, fondées sur une réalité
historique: « Tu ne molesteras pas l’étranger
ni ne l’opprimeras, car vous-mêmes avez été
étrangers dans le pays d’égypte. »
(Exode 22, 20) Israël connaît les difficultés
de cette condition. Aussi, sa loi range-t-elle les immigrants
parmi les personnes à défendre avec vigilance,
comme la veuve et l’orphelin. Ces personnes sont l’objet
d’une attention particulière de la part de
Dieu: « Le Seigneur protège l’étranger.
Il soutient la veuve et l’orphelin » (Psaume
145, 9) La législation israélite reconnaît
implicitement la tentation d’abuser du droit de l’étranger:
« Vous entendrez vos frères et vous rendrez
la justice entre un homme et son frère ou un étranger
en résidence près de lui. Vous ne ferez pas
acception de personne en jugeant, mais vous écouterez
le petit comme le grand. » (Deutéronome 1,
16)
Non seulement la loi prévoit une protection particulière
pour l’étranger, elle souhaite même que
celui-ci soit considéré un peu comme de la
famille: « L’étranger qui réside
avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras
comme toi-même » (Lévitique 19, 34) Par
conséquent, il lui faudra aussi observer les plus
importantes règles de vie des Israélites,
tel le repos du sabbat: « Mais le septième
jour est un sabbat pour Yahvé ton Dieu. Tu ne feras
aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille [...] ni l’étranger
qui est dans tes portes. » (Exode 20, 10) Mais pour
s’intégrer véritablement au peuple de
Dieu, l’étranger doit aller jusqu’au
geste suprême, au signe dans la chair qu’est
la circoncision. Sinon, il ne peut participer à la
grande fête annuelle de la Pâque: « Voici
le rituel de la pâque: aucun étranger n’en
mangera. Mais tout esclave acquis à prix d’argent,
quand tu l’auras circoncis, pourra en manger. »
(Exode 12, 43)
éTERNEL
éTRANGER
En plus des circonstances historiques et sociales, la foi
d’Israël donne à ce peuple un regard particulier
sur la condition de l’étranger. Dans la Bible,
le seul véritable propriétaire de la terre,
c'est son créateur, Dieu: « Ainsi furent achevés
le ciel et la terre, avec toute leur armée. Dieu
conclut au septième jour l'ouvrage qu'il avait fait.
» (Genèse 2, 2) Ce qu'il donne à l'homme
et à la femme, ce n'est pas la terre mais ce qui
y pousse: « Dieu dit: Je vous donne toutes
les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface
de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant
semence: ce sera votre nourriture. ” » (Genèse
1, 29) Cette idée demeure présente même
lorsque Dieu dit à Abram: « Je suis Yahvé
qui t'ai fait sortir d'Ur des Chaldéens, pour te
donner ce pays en possession »(Genèse 15, 7).
Ce droit de propriété est relatif. Il signifie
qu'Israël, et non les autres nations, est responsable
de ce pays et peut en tirer des fruits. Mais Dieu demeure
le seul propriétaire: « C'est bien à
Yahvé ton Dieu qu'appartiennent les cieux et les
cieux des cieux, la terre et tout ce qui s'y trouve. »
(Deutéronome 10, 14)
Les
psaumes reflètent cette attitude de la personne qui
se reconnaît étrangère devant Dieu,
l'unique propriétaire, et lui demande l'hospitalité:
« Yahvé, qui logera sous ta tente, habitera
ta sainte montagne ? » (Psaume 15, 1) Cette condition
d'étranger, l'Israélite l'enracine dans le
passé d'un peuple en déplacement: «
écoute ma prière, Yahvé, prête
l'oreille à mon cri, ne reste pas sourd à
mes pleurs. Car je suis l'étranger chez toi, un passant
comme tous mes pères. » (Psaume 39, 13)
Plus
encore, la brièveté de la vie amène
l'Israélite à voir son existence comme un
passage, consolidant son impression d'être un «
éternel étranger ». Aussi, implore-t-il
avec urgence le secours divin: « étranger que
je suis sur la terre, ne me cache pas tes commandements.
» (Psaume 119, 19)
ET
JéSUS ?
Entre
le rejet...
étant données les origines juives de Jésus,
faut-il s’étonner que, dans les évangiles,
ses rapports avec les étrangers comportent aussi
une part d’ambivalence? Certains passages laissent
croire qu’il rejette totalement les gens d’autres
ethnies: « Ne prenez pas le chemin des païens
et n’entrez pas dans une ville de Samaritains »
(Matthieu 10, 6) « Je n’ai été
envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
[...] Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de
le jeter aux petits chien. » (15, 24.26)
...
et l’accueil
D’autre part, Jésus se montre parfois très
accueillant à l’endroit des non-juifs, comme
avec le centurion romain qui le supplie d’intervenir
pour guérir un de ses hommes (Luc 7, 1-10). Ou encore,
en guérissant des démoniaques en territoire
étranger (Matthieu 8, 28-34). Dans un récit
de guérison et dans une parabole, des Samaritains
tiennent le beau rôle (Luc 10, 29-37; 17, 11-19) Il
arrive même à Jésus de prendre l’initiative
du rapprochement, adressant la parole à une Samaritaine,
près d’un puits à Sychar (Jean 4, 7-9).
Les
récits, rédigés après la résurrection,
peuvent prêter à Jésus des attitudes
qui correspondent davantage à l’expérience
des premières communautés. Mais si Jésus
avait évité tout contact avec les païens,
ses disciples auraient vraisemblablement imité son
exemple et le christianisme aurait pu devenir une secte
juive. Au contraire, plusieurs indices laissent croire que
Jésus surprend ou même choque par l’accueil
qu’il réserve aux personnes non-juives (Jean
4, 9), tout comme à d’autres qui se croient
exclues du salut (pécheurs, impurs).
De
plus, Jésus a passé la plus grande partie
de sa vie en Galilée, région reconnue pour
son caractère cosmopolite. L’évangéliste
Matthieu le laisse entendre quand, citant un passage du
livre d’Isaïe, il parle de la « Galilée
des nations » (4, 15). La présence de gens
de multiples horizons façonne le quotidien de Jésus,
condition favorable à développer un certain
sens de l’ouverture.
UNE
RéFLEXION À POURSUIVRE...
La Bible ne présente pas de réflexion systématique
et structurée sur les rapports inter-raciaux. C’est
en vain que nous y chercherions un code précis pour
dicter notre conduite dans nos relations avec les personnes
d’autres ethnies. Elle ne propose pas de réponses
simples à des questions aussi complexes. Mais elle
nous montre comment un peuple a perçu, à travers
ses rencontres avec des gens aux mille visages, l’invitation
de Dieu à toujours plus de respect mutuel et de tolérance.
Les réponses à cette invitation peuvent parfois
nous dérouter. Elles s’approchent néanmoins
souvent de nos propres réponses, de nos propres hésitations
et méfiances, de nos propres gestes d’accueil.
Cet
article est tiré de la revue Célébrer
les Heures. On peut en savoir davantage sur cette revue
en écrivant à Célébrer les Heures,
2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal
(Québec) H3T 1B6, Canada.