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Mai
2003 |
Au désert comme au sanctuaire, une présence
Alain Gignac
’il
est un psaume que l’on connaît par coeur et
que l’on croit comprendre à force de le répéter,
c’est bien le Psaume 62 de la liturgie des Heures,
repris au matin du dimanche de la première semaine
et de toutes les fêtes. Un psaume familier, trop familier
peut-être. Alain Gignac, professeur à la faculté
de théologie de l’Université de Montréal,
nous invite à jeter un regard neuf sur ce texte à
partir de la version de la Septante.
1
Psaume de David, lorsqu’il était dans le désert
de Judée.
2 — Dieu, mon Dieu, devant toi je suis matinal ;
Mon être eut soif de toi,
Combien de fois ma chair (eut soif) de toi ?
En une terre déserte, sans chemin, sans eau.
3
Ainsi dans le sanctuaire je fus vu par toi
Pour voir ta force et ta gloire:
4
« Meilleure au dessus des vies est ta miséricorde,
Mes lèvres feront ton éloge ;
5 Ainsi je te bénirai en ma vie,
En ton Nom je lèverai mes mains ;
6 Comme si de graisse et d’huile mon être était
rempli,
Aussi, lèvres d’allégresse, ma bouche
louera. »
7
Si je faisais mémoire de toi sur ma couche,
Dans les matins je m’exerçais (méditant)
sur toi :
8
« Tu devins mon défenseur,
Et je serai en allégresse sous la couverture de tes
ailes.
9 Mon être fut soudé derrière toi,
Ta droite me saisit.
10
Eux, cependant, en vain cherchèrent mon être
:
Ils iront vers (l’endroit) le plus bas de la terre,
11 Ils seront livrés aux mains du sabre,
Ils seront (les) parts des renards. »
12
Le roi cependant se réjouira en Dieu ;
Quiconque jurant sur lui sera digne d’éloge
;
Parce que la bouche de ceux qui disent des choses injustes
fut obstruée.
UNE
VERSION VéNéRABLE POUR UN NOUVEAU REGARD
Le texte ci-dessus a de quoi étonner. Plutôt
que de commenter la traduction liturgique française
du psaume, faite à partir du texte hébreu,
je propose une traduction qui colle à la version
grecque, dite de la Septante. Cette antique version fut
élaborée au 3e siècle avant notre ère
par la communauté juive d’Alexandrie. Elle
fut ensuite la Bible des premiers chrétiens. Elle
est très proche du texte hébreu qui fonde
le texte de nos bibles mais opère ça et là
quelques glissements significatifs. Or, durant toute l’Antiquité
et le Moyen-Âge, les chrétiens prièrent
les psaumes à partir de cette version grecque ou
de sa traduction latine, intégrée par Jérôme
à sa Vulgate . Encore aujourd’hui, la numérotation
liturgique du psautier est celle de la Septante...
Plus que tout texte biblique, les Psaumes sont avant tout
paroles, reprises et « recontextualisées »
à chaque génération. Or, ce jeu de
l’écriture, actualisée au moment même
où elle se fait Parole sur nos lèvres, est
à l’oeuvre dans le Psaume 62 lui-même.
Au fil des versets, pour peu qu’on soit sensible aux
métaphores, aux contrastes et aux aspérités
du texte, s’ouvre un horizon de compréhension
qui se renouvelle sans cesse.
PéCHé
D’INTERPRéTATION PAR OMISSION ? (V. 1 ET 10-11)
La traduction liturgique omet les versets 10 et 11, ainsi
que le verset 1. Ce choix oriente la prière vers
une contemplation individuelle, paisible et « spiritualisante
», plus universelle aussi. Toutefois, il nous prive
d’une clé de lecture susceptible de renouveler
la prière.
· Les versets 10-11 décrivent le combat du
priant face à ses ennemis. Peut-on prier avec un
sentiment de haine ? Oui, répond le psaume, il faut
prier avec ce que nous sommes et ce que nous portons. Car
la prière ne se limite pas à une relation
« Je - Tu », « moi devant toi, mon Dieu
». Acte solitaire, face à l’Autre, la
prière demeure néanmoins une référence
aux autres. Ceux-ci y ont leur place, même (et surtout)
si ces autres sont mes ennemis.
· Le verset 1 indique dans quel esprit l’éditeur
du psautier priait le Psaume 62 : « Psaume de David,
lorsqu’il était dans le désert de Judée
». C’est une invitation à relire les
versets qui suivent à la lumière du Premier
livre de Samuel, qui raconte les aventures de David (1 Samuel
22 — 30). Peu importe que David soit l’auteur
du poème, et encore moins que cette notice soit historiquement
vérifiée (ou vérifiable) ! La notice
situe la prière au désert (v. 2), lieu du
combat et de l’épreuve (v. 7-11), en tension
avec le sanctuaire (v. 3), lui-même lieu de l’action
de grâce émerveillée et volubile (v.
4-6). On le verra, cette alternance des deux lieux de la
prière structure le psaume.
Bref,
ces versets omis par la liturgie des Heures rappellent à
l’orant que la prière est ouverture sur l’altérité
et combat. Cette omission n’est pas péché
d’interprétation, mais elle-même actualisation
du texte...
LE
CONTRASTE ENTRE DEUX TABLEAUX (V. 2-8)
Au verset 2, David prend la parole. Au Néguev où
il s’est réfugié, hors-la-loi et vagabond,
le futur roi s’identifie à cette terre sans
chemin et sans eau qui l’a accueilli — le mot
désert encadre le paragraphe aux versets 1 et 2.
Le psaume s’ouvre sur un paysage flamboyant, celui
du désert à l’aube, lorsque la crainte
et le froid disparaissent, que les couleurs s’illuminent
et que la terrible chaleur se lève. Un cri jaillit,
premiers mots de la prière que les autres versets
ne font que développer : « Dieu, mon Dieu »
— cri que l’on rencontre deux autres fois dans
le psautier (21, 2 ; 42, 4). Cri inaugural, où l’être
- l’âme qui est la personne en toute son intégralité
et son intégrité - se réduit à
un amas de chair (littéralement : de viande). La
prière est un cri de finitude.
Le
verset 3 fait contraste, en une sorte de flash-back : «
Dans le sanctuaire je fus vu par toi, pour voir ta force
et ta gloire. » Là où la traduction
de la liturgie des Heures présente un parallélisme
(« je t’ai contemplé... j’ai vu
ta force et ta gloire »), la Septante souligne un
mouvement fort intéressant, qui est celui même
de la prière, par un jeu de mot autour du verbe voir,
conjugué au passif et à l’infinitif
: je me laisse voir par Dieu, tel que je suis, et c’est
ainsi que je peux le voir.
Les
versets 4-6 citent ce qu’était la prière
au sanctuaire. En opposition à la chair informe (v.
2), les mots décrivent un visage, avec ses lèvres
et sa bouche, une personne complète, debout, les
mains levées. Ici, l’être n’est
pas assoiffé ou diminué, mais rempli de graisse
et d’huile. La traduction liturgique, en rendant cette
image par le mot festin, lui enlève sa connotation
cultuelle. Or, c’est une référence aux
sacrifices d’animaux. Dans le sanctuaire, il est facile
de louer Dieu et d’offrir un sacrifice, tandis que
dans le désert, quelle peut être la louange,
et que peut-on offrir, sinon soi-même réduit
à l’état de chair ?
Au
verset 7, retour à la case départ, c'est-à-dire
au désert. Le guerrier attend l'aube (clin d'oeil
au v. 2), dans son campement de fortune. Les versets 8-11
citent ce que peut être la prière en ce lieu.
Le vocabulaire est militaire : combat, droite, ont cherché,
sabre. Nous ne sommes plus dans l’intimité
du sanctuaire, mais dans l’inconfort de la guerre,
perdus au sein d’un vaste espace sauvage où
les animaux sont compagnons de l’humain, que ce soient
les renards (v. 11) ou l’aigle, évoqué
pour dire la protection divine (v. 8). Les versets 8-9 redisent
en d’autres mots, car dans un autre contexte, la prière
des versets 4-6. David, le chantre du sanctuaire, est devenu
le proscrit persécuté par Saül et craignant
pour sa vie. Métamorphose paradoxale de la présence
divine.
Un
mot pourtant unit les deux tableaux : l’allégresse.
Dans la contemplation, Dieu était présent
; dans le combat, Dieu l’est tout autant. Dans les
deux cas, l’allégresse est suscitée
par la miséricorde, meilleure que la vie, et même
que toutes les vies (curieux pluriel !), au-dessus d’elles
(v. 4). Ce triple pléonasme marque une insistance.
Or, la miséricorde apparaît comme une présence
enveloppante (v. 8, « sous la couverture de tes ailes
»), irrésistible et intime (v. 9, « Mon
être fut soudé derrière toi, Ta droite
me saisit »). Fait notable : si l'allégresse
et la louange se conjuguent au futur, comme une nécessité
à-venir, la miséricorde se conjugue au passé,
comme une certitude.
UNE
RELECTURE DE L’ENSEMBLE DU PSAUME (V. 12)
Le verset 12, peut-être parce qu’il semble hors
d’ordre, est omis (lui aussi !) par la liturgie des
Heures. Il se présente comme une conclusion moralisante
ajoutée au psaume : celui qui prie et s’appuie
sur Dieu est un exemple à suivre, car la prière
ne peut s’enraciner dans l’injustice. On y reprend
trois thèmes du psaume : la joie, la louange, le
sort des ennemis.
Or,
ce verset pourrait s’avérer une clé
de lecture pour la prière. Je le comprends comme
une actualisation de tout le psaume : « Le roi cependant
se réjouira en Dieu ; Quiconque jurant sur lui sera
digne d’éloge ; Parce que la bouche de ceux
qui disent des choses injustes fut obstruée. »
Formulation non exempte d’ambiguïté :
on croirait entendre un programme de gouvernement et une
critique du gouvernement, tout à la fois. Le roi
sera fidèle à Dieu et juste... Ainsi sa prière
pourra-t-elle être entendue, contrairement à
celle de l’injuste. Ainsi le roi pourra-t-il être
loué par ses serviteurs. Ainsi le serviteur fidèle
à un tel roi sera-t-il à son tour digne d’éloge.
Quel est le lien entre l’expérience de David
décrite aux versets 2-11 et ce programme politique
? Imaginons une liturgie royale, au Temple, conduite par
un prêtre qui s’adresse au roi pour lui donner
David en exemple. Le successeur de David ne peut déjà
plus redire ce psaume à la manière du fugitif
au désert. L’expérience spirituelle
de David est transposée au plan politique, comme
critère de validation de l’institution monarchique.
Mais pour nous, c’est une invitation à écrire
une suite au psaume, un treizième verset inspiré
de notre vie.
Une
invitation à nous souvenir des moments de contemplation
qui ont fondé notre expérience spirituelle,
alors même que la plongée dans l'action semble
nous éloigner de cette expérience. Ma prière
est souvent sèche et aride, mais elle doit alors
se nourrir des moments intenses et privilégiés
de jadis...
Une
invitation aussi à accepter une sécularisation
de la prière. La culture actuelle n’est plus
soumise à un encadrement sacré, spatial ou
temporel. Il est lointain ce temps où les Vêpres
se célébraient en paroisse. La prière
ne se vit plus seulement au sanctuaire ; au coeur du désert
de la vie profane s’ouvre un nouvel espace sacré.
Comment discerner et construire ce nouvel espace ? Peut-être
est-ce la question la plus cruciale du christianisme à
l’aube du 3e millénaire...
Cet
article est tiré de la revue Célébrer
les Heures. On peut en savoir davantage sur cette revue
en écrivant à Célébrer les Heures,
2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal
(Québec) H3T 1B6, Canada.