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est deux heures du matin. Couché depuis vingt-deux
heures, je n’ai pas encore fermé l’oeil.
L’insomnie me tient entre ses griffes. En me couchant,
je me doutais bien que la nuit allait prendre cette allure.
J’étais tendu, le corps crispé. Sans
raison apparente: aucune angoisse particulière,
aucune inquiétude, pas d’obsession. Même
pas de projet passionnant pour me garder dans l’excitation
et l’enthousiasme. Je suis tendu sans savoir pourquoi.
Peu importe
les motifs, je veille. Debout, devant la fenêtre,
je regarde dehors. Un paysage figé comme une carte
postale: aucun mouvement, aucun vol de pigeon, aucun bruit
de klaxon, aucun cri d’enfant. La rue, si grouillante
durant le jour, est déserte. Les maisons se font plus
discrètes, éclairées par les pâles
réverbères. Les feuilles des arbres bougent à peine
sous la brise tranquille.
La ville
semble dormir d’un profond sommeil, «le
sommeil du juste», comme dit la Bible! J’ai la
désagréable impression de faire bande à part.
Mais suis-je vraiment le seul à ne pas dormir? Suis-je
le seul à ne pas m’abandonner dans les bras
de Morphée, comme un enfant confiant, le coeur en
paix après ma journée de travail?
Mon imagination
parcourt la ville. Elle s’arrête
devant un hôpital. Il y a bien là quelque malade
que la souffrance garde éveillé. Et cet autre,
angoissé dans la perspective de devoir faire face à une
mort prochaine. Dans une chambre, une infirmière vérifie
un soluté. Une autre borde un vieillard agité.
Dans la maison d’à côté, il y a
peut-être un adolescent qui ne se comprend plus et
qui nourrit des idées noires, qui pense même
au suicide. J’imagine une maman qui allaite son nouveau-né.
Et ce gardien d’usine qui fait sa tournée d’inspection.
Dans le centre d’achats, des commis garnissent les étagères
pour le lendemain. Au coin d’une rue, une prostituée
espère un client. Dans l’édifice à bureaux,
un préposé au ménage lave des planchers.
Décidément, je ne suis pas seul à ne
pas dormir cette nuit.
Mon coeur
se rapproche des gens qui traversent un moment difficile.
Dans mon insomnie,
je me sens solidaire des inquiets,
des angoissés, des désespérés.
Un psaume laisse entendre que la confiance en Dieu est un
excellent somnifère pour éviter l’insomnie
et traverser de bonnes nuits de sommeil.
«
Comblé, je me couche et m’endors,
car toi seul, Seigneur, me fais demeurer en sécurité.» (Ps
4, 9)
La foi
peut bien aider à dormir. Mais parfois, l’inquiétude
est si forte que la foi devient une intense supplication
plutôt qu’une douce berceuse. «Dieu, viens à mon
aide...», crie celui qui pleure au coeur de la nuit.
Je ne crois pas que nous puissions mesurer la profondeur
de notre foi à l’aune de nos nuits. La confiance
en Dieu n’estompe pas nécessairement l’angoisse,
la peur, le désarroi.
L’espérance, proche parente de la foi, ne nous
dispense pas des inquiétudes qui font partie de toute
vie. L’espérance n’invente pas des levers
de soleil pour masquer les nuits trop opaques. Elle ne fait
pas disparaître les obstacles. L’espérance
est au-delà. C’est la vertu des frontières.
L’espérance chrétienne, dit Antoine
Bloom, «est là où l’homme a perdu
toute espérance humaine et où il a trouvé que
toute espérance était possible justement
parce qu’il ne reste plus que Dieu. Tant que nous
mettons notre espoir dans les princes et les fils des hommes,
ils peuvent nous manquer, nous faire défaut, ils
sont faillibles, quelle que soit leur bonne volonté.
Dieu est le roc qui jamais ne chancelle.» (BLOOM,
Antoine, Vivre ensemble l’aujourd’hui de Dieu,
Ramegnies-Chin-lez-Tournai, 1967, p. 49)
Cette
nuit, mille vies bougent dans ma ville. Mille vies respirent.
Mille
vies pleurent ou traversent sereinement
les heures. Mille vies que je peux porter dans ma nuit comme
on berce un enfant pour l’envelopper de confiance.
Prière
de l'insomniaque
Dieu,
me voilà à mi-temps de la nuit,
à
mi-temps de ce cauchemar éveillé
où se mêlent mes inquiétudes et mes rêves.
Dieu,
me voilà au carrefour des heures grises,
quand il faut choisir une route
et que celles qui se présentent
n’annoncent rien d’autre que des culs-de-sac.
Dieu,
me voilà à ce moment de la nuit
où rien ne bouge, rien n’appelle,
sinon le corps qui veut se reposer,
sinon le coeur qui veut s’assoupir.
Dieu,
me voilà épuisé de n’avoir pu épuiser
ma fatigue,
désarmé de n’avoir pu désarmer
cet entêtement à veiller,
dont je ne connais pas la source,
encore moins le terme,
ni le sens, ni le mystère,
ni s’il cache quelque grandeur ou richesse.
Dieu,
me voilà!
Je lâche prise et je persévère
J’abandonne et je tiens le coup.
La nuit me contrarie,
moi qui ne suis que contradiction.
La nuit me perd pendant que je la perds.
Dieu,
me voilà!
Veux-tu faire quelque chose;
moi, je ne peux plus rien faire.
S’il me faut redevenir un enfant
et que tu me berces en chantant des berceuses,
j’irai jusque-là, jusqu’à cet âge
des âges
où le coeur ne connaît rien d’autre
que la confiance et l’abandon filial.
Denis
Gagnon, o.p. |