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ne me connais pas. Je ne sais pas ton nom. Es-tu costaud
ou maigrichon? Le regard triste ou l’oeil rieur?
Es-tu de Bordeaux ou de Donnacona? Où es-tu? Je
ne sais pas. Tu es mon anonyme, mon sans nom, mais il doit
bien y avoir quelqu’un quelque part qui parle de
toi avec un brin d’émotion dans la voix. Tu
es mon sans visage, mais j’espère que quelqu’un
quelque part a porté sur toi un regard ami, une
attention. Tu es mon sans parole, et pourtant tu dois bien
prononcer des mots qui viennent du coeur et des cris à corps
perdu. Peut-être es-tu poète ou savant? Je
ne sais pas et ne saurai sans doute jamais.
Quelque
chose nous sépare toi et moi. De ton côté:
des barreaux, une porte de fer, des lois strictes, des mouvements
restreints, des surveillants... De mon côté,
j’habite ailleurs que dans ce faux château où tu
es enfermé. Officiellement, je suis libre. Je peux
aller où bon me semble. Agir comme je veux. On me
fait confiance. On me salue poliment. On me respecte.
Nous
vivons dans des conditions bien différentes,
toi et moi. Et pourtant il se peut que nous nous ressemblions
comme des jumeaux. Peut-être venons-nous d’un
milieu semblable, avec des parents qui partageaient les mêmes
valeurs, dans un contexte identique. Il se peut qu’au
fond de nous-mêmes, nous ayons les mêmes aspirations,
que nous partagions les mêmes goûts, que nous
recherchions le même idéal.
Comment
se fait-il que nos itinéraires aient bifurqué à ce
point? Comment se fait-il que nous vivions si loin l’un
de l’autre? Pourquoi nos destins sont-ils devenus si
différents? Je ne sais pas. Peut-être aussi
que tu ne sais pas toi-même. Est-ce question de chance?
Avons-nous vraiment choisi tout ce que avons vécu,
tout ce que nous avons dit, tout ce que nous avons fait?
Avons-nous toujours agi en connaissance de cause?
Spontanément, le croyant que je suis est porté à remercier
Dieu de son heureuse situation. Mais ne serait-ce pas affirmer
du même coup que le Tout-Puissant s’est acharné sur
toi et t’a bousillé la vie? Si Dieu est responsable
de mon bonheur, alors faudrait-il que j’en conclut
qu’il t’a conduit là où tu te trouves.
Il me semble qu’une telle conclusion est blasphématoire.
J’aime mieux penser qu’un concours de circonstances
a fabriqué mon bonheur comme d’autres circonstances
t’ont conduit au malheur. Que nous y sommes pour quelque
chose, bien sûr, mais qu’un certain nombre de
facteurs nous échappent.
Je ne
veux pas enlever à Dieu la part de nos vies
qui lui revient, mais je ne voudrais pas non plus lui attribuer
ce qui nous revient et ce qui revient à chacune de
nos histoires. Dieu est puissant, tout puissant même.
Mais Dieu ne s’immisce pas dans nos responsabilités.
Dieu ne prend pas notre place. Dieu ne manipule pas non plus
les séquences qui composent notre existence.
Peut-être souhaiterions-nous que Dieu ait le contrôle
sur tout. Les prisons n’existeraient pas. Le bien trônerait
en permanence sur toutes les scènes du monde. Tout
marcherait dans l’harmonie. Mais nous serions privés
du plus beau cadeau que Dieu nous ait fait: la liberté.
Celle que nous goûtons, si petite qu’elle soit.
Mais surtout, celle que nous rêvons, celle que nous
inventons jour après jour. Nous continuons de croire
au soleil quand les nuages nous écrasent parce que
nous portons au fond de nous-mêmes une parcelle de
liberté qui veut s’épanouir. La crier
ou la murmurer, peu importe le ton que nous choisissons.
L’essentiel, c’est de ne pas oublier la mélodie
et de chanter pour garder la cadence sur la route de la vie.
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