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Spiritualite2000.com
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1
janvier 2003 |
Déjà
!
par Denis Gagnon, o.p.
ous
souvenez-vous du conte d’Alphonse Daudet, La chèvre
de Monsieur Séguin? Rappelez-vous l’épisode:
« Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint
violette: c’était le soir. _ Déjà! dit
la petite chèvre et elle s’arrêta fort étonnée.»
Dans
À l’heure du Loup, Pierre Morency attire mon attention
sur ce «déjà!», petit mot de quatre lettres
qui surgit dans la tête de la petite: «Dans toute existence
arrive le moment où un être se dit: déjà!?
Cela arrive à l’âge où l’on se rend
compte que le temps subitement fraîchit, que la montagne de
sa propre vie se peuple d’ombres.» (Boréal, 2002,
p. 165)
Le
mot me monte aux lèvres avec autant d’ambiguïté
au moment de franchir le mince, très mince instant qui sépare
l’An 2002 de l’An 2003. Déjà!? J’ai
l’impression d’être aussi étonné
que la petite chèvre. étonné et joyeux ou bien
étonné et angoissé? étonné avec
un point d’exclamation ou avec un point d’interrogation?
Je ne sais trop. À vingt ans, je traversais le temps joyeusement.
À vingt ans, nous aimons que le temps file. L’aventure
de la vie a du mordant quand la vitesse vous rend fébrile.
Et que la fin ne pointe pas à l’horizon, qu’elle
n’existe même pas dans vos rêves. Mais, plus tard,
plusieurs années après vingt ans, l’angoisse
ne vient-elle pas avec les ombres qui se glissent dans la montagne
de la vie?
J’aime
la vie. Vous aussi, j’espère. Nous l’aimons assez
pour combattre le malheur et dévorer le bonheur à
pleines dents. Nous l’aimons quand la sagesse s’étale
sur notre jardin intérieur comme une bruine légère
enveloppe et pénètre la terre. Nous l’aimons
quand nous dépassons ce que nous pensions être une
limite et qui n’était en fait qu’une retenue.
Ou un manque d’audace. Nous l’aimons quand des visages
attachants surgissent dans le portrait des amitiés et des
amours. Nous l’aimons quand les fleurs dégagent leur
parfum. Nous l’aimons aussi quand leurs épines nous
blessent. La souffrance, la détresse, la peur et combien
d’autres fantômes nous rappellent à quel point
nous tenons à la vie, à quel point nous tenons à
ce qu’elle soit belle et bonne.
Les
images de Jour de l’An dessinent souvent un vieillard décharné
qui se retire de la scène au moment où un gros bébé
joufflu se pointe le nez dans toute sa fraîcheur. L’illustration
m’inquiète. Je ne veux pas que 2002 s’en aille.
Je souhaite qu’il franchisse le ruisseau vers la nouvelle
année, qu’il traverse avec tous ses trésors.
Pouvons-nous ranger dans l’armoire de l’oubli les richesses
et les beautés de tous ces jours? Pouvons-nous oublier les
dures épreuves ou les petits chagrins qui nous ont révélé
le prix de la vie?
Non,
il faut tricoter ensemble la laine filée au cours de cette
année et celle que nous trouverons dans les jours et les
mois qui viennent. La vie est un grand châle que nous fabriquons
jours après jour. Progressivement, il nous garde au chaud
quand le soir vient avec ses fraîcheurs; il nous embellit
quand il fait soleil et même quand la pluie est cinglante.
Pour cette nouvelle année, je nous souhaite autant de souvenirs
à garder et à partager que de surprises à découvrir.
Les «ans neufs» ne sont pas des créations spontanées.
Ils ne surgissent pas du chapeau mystérieux et fantaisiste
d’un magicien quelconque. Les années se fabriquent
à même le matériau qui a forgé les années
antérieures, à même les expériences qui
marquent nos têtes, nos coeurs, nos corps. La vie s’imprime
sur nous en de multiples tatouages indélébiles que
l’amour transfigure.
Nos
«déjà!» seront-ils joyeux ou angoissés,
cette année? Qu’ils soient surtout l’occasion
d’engranger les récoltes de ce que nous avons semé
jusqu’à maintenant et de préparer l’avenir
qui germera au jardin que nous cultivons inlassablement d’année
en année.
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