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29
janvier 2003 |
La peur:
quand tu nous tiens!...
par Denis Gagnon, o.p.
’ai
peur. Tu as peur. Il a peur. Elle aussi. Bref, nous avons peur.
La peur nous colle aux tripes. Elle nous taraude l’esprit.
Elle paralyse notre action. Il nous arrive de frémir. L’angoisse
nous crée des insomnies. Les soucis nous envahissent.
Nous
la savons là, la peur... Elle est tapie comme le soldat ennemi
derrière un arbre. Nous la devinons au moindre mouvement
des feuilles et des branches. Elle attend, souhaitant que nous soyons
à découvert pour nous tirer dessus. Elle finit par
envahir notre territoire. Elle attaque de tout côté.
Nous la pensions devant nous; mais nous la découvrons au
coeur de nous-mêmes. Elle nous habite. Elle fait son nid et
s’installe en nous comme un mauvais visiteur qui colle.
La
peur est là depuis toujours. L’historien de la peur,
Jean Delumeau, écrit: «La peur est née avec
l’homme et elle durera autant que l’humanité.
La peur naît avec nous et nous accompagne toute notre vie.»
(R.N.D., août-octobre 1983, p. 17)
Regardez
le chef! Remarquez sa façon d’exercer son autorité.
Voyez-le donner des ordres. Quand il a peur, il commande sèchement.
Il parle fort. Il menace. Il monte le ton en espérant contrer
de possibles résistances. Il charge au cas où... Il
restreint le champ d’action de ses sujets. Il limite les droits
de ses citoyens. Il n’hésite pas à restreindre
les libertés. Il renforce la surveillance à ses frontières:
qu’il ne survienne rien de l’extérieur qui soit
menaçant.
Regardez
le peuple! Il lui arrive, lui aussi, d’avoir peur. Plus souvent
qu’à son tour, même! Il guette. Il se tait. Il
se range facilement. Il fuit quand il sent la soupe chaude. Il se
soumet plutôt que de résister. Il feint l’indifférence
plutôt que de prendre position. Il semble ne pas apprécier
d’être dérangé, mais en fait il craint
pour sa vie, son confort, ses attachements.
Nous
avons tous peur, du plus grand au plus petit. Au fond de nous-mêmes,
c’est la mort qui nous fait peur. La mort que nous portons
dans les fragilités de notre corps, dans les faiblesses de
notre esprit, dans les blessures de notre coeur. Si nous maîtrisions
la mort, aucun ennemi ne pourrait nous résister. Nous aurions
le courage facile, l’audace entreprenante.
La
mort nous retient. Notre mort personnelle, pas celle des autres.
Nous ne voulons pas disparaître. Nous ne voulons pas souffrir,
diminuer, perdre le souffle et finalement ne plus respirer. Que
faire pour durer, et durer longtemps? Pascal disait: «Les
hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère,
l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux,
de n’y point penser» (Pensées 133).
La
religion s’intéresse à la mort. Ou plutôt:
le religieux est un mortel qui se sait mortel! Parfois, c’est
en tremblant qu’il demande l’immortalité. Il
ne sait plus où donner de la tête. Alors il fait appel
à plus fort que lui. Dieu, pour les situations qui nous échappent.
Dieu quand nos forces n’y peuvent rien. Je n’aime pas
trop ce genre de religion où Dieu n’occupe que l’espace
qui nous échappe.
Je préfère la religion de la confiance. Confiance
en soi: j’ai des ressources pour assumer mon existence. Confiance
dans la vie: elle a prouvé depuis des milliers d’années
qu’elle pouvait affronter bien des intempéries. Confiance
en Dieu aussi. Pas le policier qui surveille mes actes, pas le bourreau
qui me torture à la moindre peccadille. Non. Plutôt
le partenaire de ma vie, l’ami, mon compagnon de voyage. Dieu
qui partage le présent et l’avenir des hommes et des
femmes.
Dieu
ne remplacera jamais la part de responsabilité qui nous revient.
Il nous laisse nous débattre avec nos peurs parce qu’elles
sont école de vie, de sagesse. Je peux me replier sur moi-même
quand j’ai peur. Je peux aussi prendre le taureau par les
cornes: faire face, foncer, oser, dépasser, assumer.
J’ai
pour modèle de courage le Christ lui-même. Le quatrième
évangile laisse soupçonner qu’il a hésité
à se rendre à Jérusalem quand son ami Lazare
était gravement malade. Avait-il peur d’être
arrêté et condamné? (Cf. Jean 11) Il a connu
les affres de l’agonie (Cf. Matthieu 26, 37; Jean 12, 27).
Mais il a regardé la mort en face: «[Ma vie], personne
ne me l’enlève, mais je m’en dessaisie de moi-même»
(Jean 10, 18). L’évangile du Christ, avec sa mort au
sommet, m’apprend qu’il n’est pas de combat plus
important que celui de la liberté. Je serai pleinement moi-même
quand la peur aura définitivement cédé la place
à la liberté.
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