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24
février 2003 |
Présence
réelle
par Denis Gagnon, o.p.
uand
j’étais enfant, à l’église de mon
village natal, nous avions l’habitude de distribuer la communion
avant que la messe ne commence. Nous récitions le «Je
confesse à Dieu». Puis, le prêtre distribuait
la communion. Après cela, la messe commençait avec
le chant d’entrée, l’Introït. Durant la
messe, seul le prêtre qui présidait la célébration
communiait au moment où normalement les membres de l’assemblée
se seraient approchés de ce que nous appelions la «sainte
table».
Nous n’étions
pas la seule paroisse à agir ainsi. Un peu partout, c’était
la coutume. Personne ne s’étonnait de cette façon
de faire. C’était entré dans nos us et coutumes,
dans notre théologie et notre catéchèse. Pour
nous, l’eucharistie était essentiellement, ce que nous
appelions la communion, c’est-à-dire un rite où
nous mangions un morceau de pain qui avait reçu une consécration
au cours de la messe. Nous croyions que ce pain contenait la personne
du Christ, que le Christ était présent dans le pain.
En le mangeant, il devenait présent dans notre coeur et même
dans notre corps. Les théologiens parlaient de la présence
réelle avec un mot difficile à prononcer pour l’enfant
que j’étais: la «transsubstantiation».
Tout cela était
vrai et l’est encore aujourd’hui dans la profession
de foi de l’église catholique. Mais, dans notre façon
de penser alors, nous avions tendance à chosifier l’Eucharistie
et même à verser dans une quasi-magie. Avant que le
prêtre ne prononce les paroles de la consécration,
Jésus n’est pas là. Après les paroles,
il est là en chair et en os dans un peu de pain. Quelqu’un
qui ne connaissait rien à la religion et qui nous observait
pouvait penser que l’Eucharistie est une chose.
Nous avions oublié
une vérité importante: l’eucharistie est avant
tout une action. Le mot eucharistie veut dire d’ailleurs:
action de grâce. Rien de figé, rien de passif, rien
d’enfermé dans une chose. Mais plutôt une action,
un processus, une démarche où ensemble nous célébrons
le Seigneur qui est ressuscité d’entre les morts.
Une autre vérité
importante demeurait dans l’ombre. La présence du Christ
dans l’eucharistie ne se limite pas à la présence
dans le pain et la coupe de vin. Le Christ est présent aussi
dans la personne du prêtre. C’est toujours le Christ
qui préside nos célébrations liturgiques. Mais
certaines dimensions de cette présidence sont assumées
par le prêtre. Certaines formules de prière ou de dialogue
reviennent au prêtre pour manifester qu’il agit au nom
du Christ. À travers certains dialogues que nous avons avec
le prêtre, nous exprimons une certaine communion avec le Christ.
Le Christ est présent
aussi dans la Parole de Dieu que nous proclamons au cours de la
liturgie. Le quatrième évangile ne dit-il pas à
propos du Christ: «Le Verbe s’est fait chair et il a
habité parmi nous»! Nous écoutons cette Parole
au cours de l’Eucharistie. C’est toujours le Christ
que nous écoutons, même quand c’est une lettre
de saint Paul, même quand c’est une lecture tirée
de l’Ancien Testament. Jésus nous en donne un exemple
dans sa rencontre avec les disciples sur le chemin d’Emmaüs:
«En partant de Moïse et de tous les prophètes,
il leur expliqua, dans toute l’écriture, ce qui le
concernait». Accueillir la Parole de Dieu, c’est accueillir
le Christ! Communier à la Parole de Dieu, c’est communier
au Christ.
Enfin, le Christ est présent dans l’assemblée
que nous formons. «Nous sommes le Corps du Christ»,
dit saint Paul. C’est particulièrement au cours de
nos célébrations, surtout au cours de l’Eucharistie,
que nous exprimons le mieux que nous sommes le Corps du Christ.
Nous sommes ensemble. Nous écoutons ensemble la Parole de
Dieu. Et cette Parole nous unit les uns aux autres. Elle nous pétrit
comme le boulanger pétrit le pain. Elle nous soude les uns
aux autres au point que le Christ vit dans l’assemblée
que nous formons. Nous chantons ensemble et le chant nous unit et
nous constitue en église. Les pères de l’église
aimaient dire: «L’église fait l’Eucharistie;
mais l’Eucharistie fait l’église également».
L’Eucharistie transforme en église le groupe que nous
formons. En communiant les uns aux autres, nous communions au Christ.
Ensemble, nous devenons une présence du Christ. Quand nous
reprenons la prière du «Notre Père», nous
communions à la prière du Christ et de toute l’église.
Quand nous échangeons la paix entre nous, c’est la
paix du Christ qui nous harmonise les uns avec les autres. Quand
nous disons «Amen» à la fin des prières,
nous assumons ce qui vient d’être dit et nous l’assumons
comme corps du Christ qui célèbre.
Il peut arriver qu’une
communauté chrétienne ne puisse pas célébrer
l’Eucharistie parce qu’elle n’a pas de prêtre
ou pour toute autre raison. Elle devrait quand même se rassembler
pour prier et pour partager la Parole de Dieu. Sa vitalité
dépend de ses rassemblements. Elle ne pourrait pas garder
son dynamisme si elle ne se rassemblait pas. Elle a besoin de communier
non seulement au pain eucharistique mais aussi au corps qu’elle
forme dans ses rassemblements, c’est-à-dire le corps
du Christ. Elle a besoin de communier au Christ dans l’écoute
commune de la Parole de Dieu. Que le Verbe se fasse chair dans la
chair bien réelle des membres qui se rassemblent.
Nous devenons aussi une
présence du Christ dans la société, une présence
du Christ pour la ville que nous habitons. Quand le prêtre
dit: «Heureux les invités au repas du Seigneur»,
il le dit non seulement pour nous qui sommes là, il le dit
aussi pour tous les autres chrétiens et chrétiennes.
Il le dit aussi pour toute la société croyante ou
non, car notre rassemblement est offert par le Christ à toute
l’humanité et pas seulement aux disciples que nous
sommes déjà devenus. Le sang du Christ n’a-t-il
pas été versé «pour vous et pour la multitude»?
Résumons: le Christ
est présent dans notre assemblée de quatre façons
différentes. Il est présent dans le pain et la coupe.
Il est présent dans la personne du prêtre. Il est présent
dans la Parole de Dieu que nous écoutons. Il est présent
dans l’assemblée que nous formons. Si le Christ est
présent comme sacrement dans le pain et la coupe, il n’est
pas moins réellement présent dans l’assemblée
que nous formons et dans la Parole que nous partageons.
Oui, il est grand le
mystère de la foi. Il est tout entier exprimé dans
la célébration de l’Eucharistie. Il est toujours
exprimé, d’une façon ou d’une autre, dans
tout rassemblement liturgique, qu’il soit eucharistique ou
non. À travers ces multiples présences du Christ,
nous faisons mémoire de sa passion, de sa mort et de sa résurrection
comme le dit saint Paul et comme le répète la prière
eucharistique. Souhaitons qu’au moins de temps à autre
nous puissions dire comme les disciples d’Emmaüs: «Notre
coeur n’était-il pas brûlant en nous, tandis
qu’il nous parlait sur la route, et qu’il nous faisait
comprendre les écritures?»
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