|
Spiritualite2000.com
|
|
18
février 2003 |
La vie
tout court
par Denis Gagnon, o.p.
ls
revenaient des grands espaces intersidéraux. Pendant leur
périple, ils avaient multiplié les expériences
scientifiques. Ils avaient vérifié leurs connaissances
et celles d’autres savants. Pour certains, c’était
l’aventure de leur vie. Un vieux rêve impossible venait
de devenir réalité. Il restait quelques minutes, quelques
petites minutes, avant de poser le pied sur la bonne terre qui les
avait portés avec des milliards d’autres depuis toujours...
ou presque.
Soudain,
tout a explosé: la réalité comme le rêve.
Quelques secondes auparavant, ils étaient là, sans
doute joyeux, heureux du travail accompli, heureux de rentrer et
de revoir les proches (dont on s’était éloigné
quelques temps à une distance que presque personne n’a
franchi depuis la création du monde!) Quelques secondes auparavant,
ils étaient là! Puis, plus rien! Plus rien! Des débris
ont saupoudré le sol terrestre quelque part en Amérique,
puis, plus rien!
Une
épouse, un mari, des enfants attendaient joyeusement l’arrivée
des héros. Ils avaient hâte de serrer l’époux,
l’amie, le père, la fille. Ils entendaient déjà
la voix familière leur conter le voyage. La joie a soudain
cédé la place à la tristesse. Les larmes ont
remplacé le rire. Ils ne sont pas là. Ils ne seront
plus jamais là. Un grand vide, aussi vaste que plusieurs
grands espaces intersidéraux. L’espace a créé
la distance infinie.
Des
savants ont suivi le projet scientifique, de près ou de loin.
Ils ont la réputation de travailler froidement d’observer
et de calculer sans émotion. Certains ont dû cependant
pincer les lèvres. On ne perd pas un collègue, un
collaborateur, sans un certain frisson. D’autres ont probablement
ajouter que la communauté scientifique perdait de bons artisans,
des hommes et des femmes de valeur qui auraient pu encore enrichir
les connaissances, participer à de nouvelles découvertes,
apporter d’autres contributions au devenir de la terre.
Aujourd’hui
et dans les jours qui viennent, les journaux publieront leurs noms,
des photos, l’analyse plus ou moins détaillée
de l’accident. On dira du bien et _ je l’espère
_ beaucoup de bien. Mais au-delà, au-delà des attaches
amoureuses, au-delà des compétences scientifiques,
il y a des hommes et des femmes, des êtres de chair et d’esprit.
Ils n’ont pas à être pesés sur la balance
des valeurs. Nous n’avons pas à les mesurer, à
les compter, à les chiffrer. La vie est là, la vie
tout court. Sans les revêtements somptueux des valeurs et
des richesses terrestres, une vie toute nue respire en toute gratuité.
Elle est vécue dans l’espace et le temps, mais elle
les transcende. «Ma vie n’est pas quelque chose que
l’on doive mesurer, a dit l’écrivain suédois
Stig Dagerman. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont
des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance,
mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la
perfection.» (Notre besoin de consolation est impossible à
rassasier, Arles, Actes Sud, 1989, p. 19.)
Et
Dagerman d’ajouter: «Il est [...] absurde de prétendre
que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes,
il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais
il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L’important
est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté
et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail
de la création, il est une fin en soi.» (Ibid,)
Aujourd’hui, des hommes et des femmes pleurent, regrettent,
souffrent, parce que la vie vient de subir un dur coup. Comme croyant,
j’ose dire que la vie n’est pas morte, elle n’est
qu’absente. Elle attend dans un autre espace hors galaxie,
dans un autre temps, un temps intemporel pour ainsi dire. Jusqu’au
jour où se rejoindront tous les espaces et tous les siècles,
quand l’amour et la science rencontreront l’infini de
Dieu.
|