ors
de question! Absolument hors de question. vous entendez
? » Les interlocuteurs auxquels s’adresse
Katharine Drexel ne sont autres que les statues qui
surmontent les piliers de la place Saint-Pierre à Rome.
La jeune fille en furie, en a déjà fait
trois fois le tour, et ces saints qui la regardent
d’un air bienveillant restent d’une placidité qui
la fait littéralement sortir de ses gonds. Ils
sont exaspérants à rester aussi calmes,
alors qu’elle les prend l’un après
l’autre à témoin de l’injustice
de son sort. Si tous ces hommes de marbre pouvaient
descendre de leur piedestal, Katharine est certaine
qu’ils iraient en procession intercéder
pour elle auprès du pape, et que celui-ci, impressionné par
ce cortège, retirerait sur-le-champ les paroles
par lesquelles il vient de révolutionner son
existence paisible. Quand Katharine
a demandé une audience pour
ses deux sœurs et pour elle-même, elle était
loin de se douter de ce qui l’attendait. Les
trois jeunes Américaines ont entrepris un tour
d’Europe au début de l’année
1885, pour s’éloigner de leur demeure
de Philadelphie, qui leur semblait sinistre maintenant
que leur père était mort. Lizzie a trente
ans, Kate vingt-sept, et Louise, que leur père
a eu d’un second mariage, est la plus jeune des
trois, avec ses vingt-deux ans tout juste révolus.
Francis
Drexel était un banquier millionnaire,
et ses filles ont largement de quoi s’offrir
un long voyage outre-Atlantique. Mais si elle avait
su, Katharine Drexel serait restée sur son continent
natal, malgré son amour pour les splendeurs
de l’Europe qu’elle connaît déjà bien,
car elle s’y est souvent rendue en famille. C’est
du moins ce qu’elle se répète en
fusillant d’un regard noir ces statues qui s’obstinent à ne
pas l’écouter.
Pour les
trois sœurs, un séjour dans
la Ville éternelle était l’occasion
bénie de rendre visite au Saint-Père.
Katharine avait une requête bien précise à présenter à Léon
Xlll. Elle trouvait que l’église catholique
américaine présentait une fâcheuse
lacune : personne ne se souciait d’évangéliser
les Indiens et les Noirs, qui vivaient là-bas
dans des conditions difficiles, méprisés
et rejetés par les Blancs. Elle, Katharine Drexel,
n’était pas indifférente à cette
misère, et prenait très à cœur
le sort de ses frères défavorisés.
Elle se chargerait d’attirer l’attention
du Saint-Père sur la nécessité pressante
d’envoyer des missionnaires auprès d’eux.
Elle aurait
mieux fait de tenir sa langue et de garder ses idées généreuses pour elle.
Car à la fin de sa harangue, Léon Xlll
lui avait demandé doucement : « Et pourquoi,
mon enfant, ne vous feriez-vous pas missionnaire vous-même
? » Il avait fallu tout le sang-froid qu’une éducation
raffinée avait donné à Katharine,
et toute la solennité de ces lieux imposants,
pour empêcher la jeune fille de s’étrangler
sous l’effet de la surprise. Elle n’avait
réussi qu’à balbutier quelques
phrases sans suite, dont il ressortait qu’elle
s’était déjà posé la
question à plusieurs reprises, mais qu’elle
ne se sentait pas prête à prendre une
décision.
A peine
sortie, Katharine avait planté là ses
sœurs pour pouvoir donner libre cours à sa
colère. Comment le pape s’était-il
permis de la mettre au pied du mur ? L’idée
d’une vocation religieuse l’avait plus
d’une fois taraudée, certes, mais la jeune
fille l’avait repoussée de toutes ses
forces. Prendre l’habit, renoncer au monde à jamais,
quelle horreur ! Ses cheveux se dressaient sur sa tête
rien que d’y penser. Elle regrettait à présent
de n’avoir pas été aussi catégorique
devant le pape. Les passants qui la voyaient faire
le tour de la place Saint-Pierre d’un pas rageur,
et lever un regard ulcéré vers les statues
impassibles, échangeaient des commentaires ahuris.
Comment auraient-ils pu se douter que Katharine Drexel était
poursuivie par sa propre vocation ?
Soixante-dix
ans plus tard, en 1955, alors qu’elle
attend la mort dans la maison-mère de Cornwells
Heigts, mère Mary Katharine songe encore avec
amusement à cette scène lointaine. Il
y a bien longtemps que la vieille supérieure,
qui a atteint l’âge de quatre-vingt-dix-sept
ans, a appris à s’abandonner entièrement à la
volonté imprévisible de Dieu.
La traversée qui l’a ramenée à Philadelphie
après cette entrevue mémorable n’a été qu’une
longue tempête spirituelle. Katharine était
obstinée, et n’entendait pas céder. « Hors
de question ! » murmurait-elle encore en arpentant
le pont du navire, en contemplant l’horizon,
et en regardant l’équipage faire ses manœuvres.
À son arrivée, elle s’est précipitée
chez l’évêque, Mgr James O’Connor,
vieil ami de la famille qui était aussi son
directeur spirituel.
Peu de
temps après, en 1891 au terme d’une
année de noviciat chez les sœurs de la
Miséricorde à Pittsburgh, elle prononce
les vœux qui font d’elle la première
sœur et la supérieure de la communauté du
Saint-Sacrement. L’année suivante, la
congrégation achève de s’installer
avec son noviciat dans le couvent Sainte-élisabeth à Cornwells
Heigths.
La supérieure ne perd pas de vue le but qu’elle
s’est donné, ou du moins qu’elle
s’est vue donner par le pape contre son gré et
sur sa propre suggestion : aller évangéliser
les Noirs et les Indiens.
Après deux ans de formation spirituelle intensive,
mère Mary Katharine envoie ses premières
sœurs en mission. Elles commencent par fonder
l’école Sainte-Catherine pour les Indiens
pueblos de Santa Fe au nouveau Mexique. En 1899 est
créée l’école normale et
technique Saint-François-de-Sales destinée
aux Noirs américains de Rock Castle, près
de Richemond, en Virginie. Cette école a bientôt
un tel succès qu’elle draine des étudiants
venus de toute la nation.
En 1902
naît l’école Saint-Michel
dans la réserve des Navajos, au beau milieu
de l’Arizona. Enfin, en 1904, Mère Mary
Katharine achète un terrain à Nashville
dans le Tennessee, et ouvre l’école technique
de la Mère-Immaculée, pour les Noirs.
Cette série de fondations lui vaut des attaques
virulentes, car tous les Américains, si fiers
soient-ils de vivre dans le pays de la liberté,
ne sont pas animés comme elle de sentiments
fraternels envers les Indiens et les Noirs. Mais si
Katharine Drexel a cédé une fois dans
sa vie devant la volonté de Dieu qui était
contraire à la sienne, elle n’est guère
prête à s’incliner devant les hommes
quand elle est convaincue qu’ils ont tort.
Elle doit
répondre aux demandes d’aide
qui affluent au fil des années. Pour fonder
des écoles et faire bâtir des églises
destinées à ses protégés,
mère Mary Katharine puise généreusement
dans la fortune héritée de son père,
et réussit à parsemer le territoire de
foyers où les moinss privilégiés
des habitants de l’Amérique pourront recevoir
les trésors de la culture. Elle a sept millions
de Noirs et quelques centaines de milliers d’Indiens à secourir,
et leurs appels à l’aide ne cessent de
résonner en elle. Elle brûle du désir
de les voir devenir citoyens américains à part
entière et de celui, plus profond encore, de
les amener à l’église. La règle
de sa Congrégation est imprégnée
de ces préoccupations.
La règle ! La vieille religieuse qui est en
train de s’éteindre doucement en 1955
se rappelle le mal qu’elle a eu à obtenir à son
sujet l’approbation de Rome. Quinze ans après
la fondation de sa communauté, elle n’avait
toujours pas de réponse de la Sacrée
Congrégation au dossier qu’elle lui avait
envoyé. Elle hésitait entre l’inquiétude
et l’agacement : un pape lui suggérait
tout simplement de partir en mission, comme si cela
allait de soi et que la bénédiction de
Rome lui était tout acquise, et son successeur
gardait un silence incompréhensible.
Sur le
conseil de mère Cabrini, elle s’était
rendue elle-même au Vatican. Elle n’avait
pas manqué de sourire aux statues de la place
Saint-Pierre, ces vieilles amies dont elle avait jadis
maudit le mutisme; elle avait été reçue
en audience privée par Pie X, qui lui avait
réservé un accueil chaleureux et lui
avait annoncé que la Sacré Congrégation
approuvait son œuvre.
De
retour en Amérique, elle sillonne à nouveau
le pays pour rendre visite aux missions déjà établies
et en préparer de nouvelles. En avril 1917,
elle achète aux enchères l’université de
Sud, désaffectée, pour établir
l’université Xavier. Quand, en 1954, la
Cour suprême abolit la séparation des
races dans les écoles, l’université ouvre
ses portes à tous les étudiants, sans
distinction de couleur ou de religion. Cette transformation,
qui marque l’apogée de la congrégation
du Saint-Sacrement, est la dernière que voit
mère Mary Katharine de son vivant. En 1935,
une crise cardiaque l’a beaucoup affaiblie, et
voilà vingt ans qu’elle n’est plus à la
tête de sa communauté. Cela ne l’a
pas empêchée de survivre à deux
supérieures qui avaient pris sa relève.
La fondatrice des sœurs du Saint-Sacrement retourne à Dieu
le 3 mars 1955, et toute trace de résistance à la
volonté du Seigneur est effacée dans
la dernière prière qu’elle formule
: « Ô Esprit-Saint, je voudrais être
une plume, afin que Votre souffle m’emporte où bon
Vous semble. » 
LE
LIVRE DES MERVEILLES Mame/Plon pp.956-959
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