Au sortir de la guerre, alors que Tommaso et Giovanna
se battaient contre la pauvreté, ce garçon
plein d’entrain était arrivé chez
eux, on ne sait comment, un panier de provision sous
le bras. Giovanna est fière, elle n’aurait
jamais accepté qu’une dame de bonne
famille vienne lui « faire la charité ».
Mais le sourire enchanteur de Pier Giorgio avait été désarmant
de simplicité, sa joie de vivre contagieuse,
et Giovanna avait très vite considéré comme
l’un de ses fils ce garçon de dix-huit
ans, qui avait presque l’air d’un gamin.
Les visites de Pier Giorgio étaient l’occasion
de grandes réjouissances. Quand les enfants
l’entendaient gravir quatre à quatre
leur escalier pourtant périlleux, ils se précipitaient
vers la porte, ne lui laissant même pas le
temps de reprendre son souffle. Ce garçon,
dont ils ne savaient pas d’où il venait,
mais dont ils soupçonnaient qu’il habitait
les quartiers les plus riches de Turin, avait l’art
de leur faire oublier qu’il n’était
pas un voisin de palier.
- À ce qu’il paraît, Pier Giorgio était
le fils de Frassati, le directeur de La Stampa, prononce
Tomaso d’une voix enrouée.
- Mais comment ? Pourquoi? balbutie sa femme.
- J’ai pas réussi à lire, mais
j’ai demandé au marchand de journaux.
Il est mort hier d’une sale maladie, la polio
quelque chose, en quelques jours.
Le lendemain, Giovanna et ses enfants se mêlent à la
foule immense qui assiste à l’enterrement
de Pier Giorgio Frassati. On leur désigne, à l’autre
bout du parvis, un couple en grand deuil : ce sont
les parents du jeune homme. Giovanna les regarde
avec une profonde compassion. Avoir eu un fils qui
semblait réunir toutes les qualités
du monde, et le perdre si brutalement ! Comment pourrait-elle
se douter que les Frassati, en vérité,
ont dû attendre cette journée tragique
pour connaître Pier Giorgio? En sortant de
l’automobile qui les a amenés au pied
de la cathédrale, ils ont été stupéfiés
de découvrir un parvis noir de monde. Pour
eux, Turin était une petite ville qu’habitait
un nombre restreint de familles « fréquentables ».
Ils ignoraient qu’aux yeux de leur fils, Turin était
aussi et surtout peuplée par une multitude
de pauvres. Alors qu’ils s’attendaient à voir
assister à l’enterrement quelques centaines
de membres respectables de la bourgeoisie, les voilà devant
une foule venue des quatre coins de la ville, et
même –constate le père du défunt
en fronçant le sourcil,- de ses bas quartiers.
C’est donc au fil des condoléances qu’ils
reçoivent et des témoignages émus
qu’ils entendent qu’ils apprennent enfin
qui était vraiment ce garçon mystérieux.
Pier Giorgio est né le 6 avril 1901 dans
cette ville de Turin où l’on porte aujourd’hui
son deuil. Son père n’est pas n’importe
qui. Alfredo Frassati, fondateur du quotidien La
Stampa, est l’une des grandes figures du libéralisme
italien. En 1913, il devient le plus jeune sénateur
du pays, et sa nomination comme ambassadeur à Berlin
en 1920 rehausse encore son prestige politique.
Un an après la naissance de Pier Giorgio,
une petite sœur Luciana, vient compléter
le foyer. Les deux enfants reçoivent une éducation
rigoureuse, qui leur inculque le sens du devoir et
de l’honnêteté. Mais la haute
bourgeoisie dont ils sont issus ne met presque plus
les pieds à l’église. Pier Giorgio,
futur héritier d’un père illustre,
destiné à un brillant avenir, aurait
toutes les raisons du monde de rester indifférent à la
Bonne Nouvelle de l’évangile. La façon
précoce dont il s’éprend de Dieu
n’est donc pas l’aspect le moins étonnant
de son enfance. Sa famille ne se rendra jamais compte
de la profondeur de sa foi. Aux yeux de ses parents,
il reste, jusqu’à sa mort, un fils discipliné et
facile à vivre, qui fait leur fierté,
car de toute évidence il a oublié d’être
bête. Il est un peu distrait, sans doute, mais
tellement charmeur! La seule chose qui agace Alfredo
Frassati est de trouver son fils à genoux
au pied de son lit. Cela arrive trop souvent à son
goût, et ne laisse pas de l’inquiéter.
Pier Giorgio serait-il une graine de bigot? Le caractère
joyeux et l’entrain du garçon dissipent
ses appréhensions.
Le parcours scolaire de Pier Giorgio n’a
rien d’extraordinaire. Renvoyé de l’école
publique pour ses mauvais résultats en latin,
il entre à douze ans dans un institut tenu
par des jésuites, où il rencontre le
Père Lombardi, qui sera pour lui un directeur
spirituel précieux. À treize ans, il
commence à communier tous les jours, engagement
sérieux que Pie X a vivement recommandé.
Pier Giorgio ne se prend pas au sérieux.
Ses parents le voient souvent à califourchon
sur une branche d’arbre, d’où il
déclame des vers de Dante d’une voix
d’outre-tombe, quand il n’est pas à quatre
pattes dans le jardin en train d’herboriser.
Des innombrables passions de son fils, l’alpinisme
est celle que son père encourage le plus vivement.
Ce sport d’élite est digne d’un
héritier Frassati. S’il se doutait que
l’enthousiasme de ce dernier pour la plus haute
montagne est directement lié à sa joie
de se sentir plus près du ciel, sans doute
son inquiétude au sujet de la piété excessive
de son fils renaîtrait-elle…
En 1919, Pier Giorgio entame des études
d’ingénieur. L’Italie, qui avait
espéré être mieux récompensée
de sa participation à la défaite de
l’Allemagne, sort de la guerre avec le sentiment
d’une « victoire mutilée ».
Ce mécontentement entretient une grande effervescence
dans le milieu étudiant. Pier Giorgio a le
sentiment d’entrer sur un champ de bataille.
Mais la discrétion qui le caractérise,
et qui explique que ses parents ne connaissent pas
vraiment leur fils, lui fait fuir les rôles
de premier plan. Pier Giorgio n’est pas pour
autant un garçon effacé. Il s’est
constitué un groupe d’amis d’une
solidité à toute épreuve, avec
qui il fonde un cercle dont le but est de s’aider
mutuellement à vivre en chrétiens.
Sa générosité le fait vite remarquer à l’université.
Certains n’hésitent pas à en
abuser. Il est commode d’adresser des requêtes à un
garçon si serviable dont le père est
si haut placé.
Le jeune homme se nourrit quotidiennement de l’évangile et de
l’Eucharistie. Quant à manquer une messe les jours de fête,
il n’en n’est pas question, dût-il pour cela renoncer à une
course en montagne. Cet amour de la prière lui permet de se lancer dans
l’action. Pier Giorgio, tenant passionné de la démocratie,
rêve d’une société équitable. Comme nombre
de catholiques, il s’engage en1920 dans le Parti populaire italien, dont
il devient militant, au moment de la montée spectaculaire du fascisme.
Pier Giorgio ne trouve pas de mots assez durs pour fustiger le mouvement de
Mussolini, dont le programme est aux antipodes des idées républicaines
qu’il défend.
Quand Pier Giorgio n’est ni chez ses parents,
ni à l’église, ni dans un rassemblement
politique ou religieux, on a toutes les chances de
le trouver dans les logements misérables des
bas quartiers de Turin. Membre des conférences
Saint-Vincent-de-Paul, il prend sa tâche au
sérieux. Entrer dans un taudis est, à ses
yeux, s’approcher du Christ. On comprend donc
aisément que ce garçon nanti ne fasse
preuve d’aucune condescendance envers des « amis » que
son père n’aimerait pas le voir fréquenter.
Les derniers mois de sa vie sont pourtant un chapelet
d’épreuves. Ses parents s’acheminent
vers le divorce. Luciana, qui tentait avec lui de
préserver une unité familiale précaire, épouse
un diplomate polonais en janvier 1925 et part à l’étranger.
Pier Giorgio, quant à lui tombe amoureux fou
d’une certaine Laura, mais sait que cette obscure
orpheline n’aurait pas l’heur de plaire à son
père, qui s’étoufferait à l’idée
de voir son fils épouser quelqu’un d’autre
qu’une riche héritière. Sa mère,
par esprit de contradiction, prendrait peut-être
le parti de son fils, et les derniers vestiges d’ententes
conjugales voleraient en éclat. Aussi, le
jeune homme préfère-t-il se taire,
même devant sa bien-aimée. Ses parents
ne se douteront jamais de ce sacrifice, dont seuls
ses amis les plus proches sont au courant.
Au moment où ses espoirs politiques sont
définitivement broyés par la poussée
irrésistible du fascisme et les compromis
qu’acceptent de nombreux membres du parti populaire
avec ce mouvement honni, son père lui fait
demander, n’osant pas le faire lui-même,
d’entrer à La Stampa. Pier Giorgio baisse
la tête et dit oui, renonçant ainsi à une
carrière d’ingénieur envisagée
avec joie.