n
bien étrange convoi soulève la poussière
des chemins de Emmitsburg,
petite bourgade du Maryland, au nord-ouest des états-Unis
d’Amérique.
Précédant les calèches et leurs chevaux
épuisés par le voyage, des femmes
avancent fièrement sous les yeux ébahis des
habitants. Elles marchent,
insensibles à la fatigue du long voyage commencé
à Baltimore,
riant devant l’accueil inhabituel des chiens et des
cochons qui viennent
à leur rencontre, et des oies qui tendent leur cou
dans un interrogation muette.
Qui
sont donc ces femmes pour quitter Baltimore et venir s’installer,
en cette
année 1809, dans ce coin perdu du Maryland ?
Les voyageuses intrépides sont des religieuses et la
première d’entre elles, celle
qui conduit le convoi d’un pas décidé
malgré sa toute petite taille et son apparente
fragilité, n’est autre que mère Seton,
fondatrice et supérieure de cette nouvelle
congrégation qui vient s’installer dans sa toute
première maison. Les religieuses ont
adopté comme règle permanente une version modifiée
de celle que saint Vincent de
Paul avait donnée aux premières Sœurs de
la Charité en France. Répondant à un
désir d’élisabeth Seton, « ce berceau
de la communauté », prend Saint Joseph pour patron.
Alors que la communauté s’installe, mère
Seton ne peut s’empêcher de
songer, les yeux rieurs, que le Seigneur aime décidément
confier de lourdes
responsabilités à d’honnêtes mères
de famille. Louise de Marillac, dont elle s’est inspirée,
n’était-elle pas veuve et mère de famille
tout comme elle ?
élisabeth a grandi dans le bouillonnement politique
et intellectuel de la
révolution américaine. Elle appartient à
l’une de ces grandes familles de l’église
épiscopale(la forme américaine de l’église
anglicane).
Après
son entrée dans le monde,
elle a pris une part active à la vie brillante de la
société new-yorkaise dont le faste sait
être éblouissant surtout lorsque le président
Washington et sa femme, qui demeurent
dans la ville, honorent les salons de leur rare présence.
Bals, réceptions, théâtre :
le caractère joyeux et sociable de la jeune fille menue
et gracieuse — elle n’est
pas haute de cinq pieds — s’accommode très
bien de ces festivités permanentes .
En 1794, élisabeth épouse William Magee Seton.
« Ma propre maison à vingt ans –
le monde – et le Ciel aussi - cela me semble impossible
! » confie-t-elle à son journal.
Depuis l’adolescence, le cœur de cette jeune fille
de bonne famille déborde d’amour pour
Dieu. Et même si elle est ravie d’être mariée,
il lui semble parfois difficile de concilier
ses devoirs d’épouse et de femme du monde avec
ses exigences spirituelles.
Au
cours de la sixième année de leur mariage, William
fait faillite ; les Seton
doivent emménager dans un logement plus modeste et
mener un train de vie qui
n’a plus rien à voir avec celui qu’ils
ont connu naguère. Si elle ne craignait de
blesser son mari, élisabeth s’en réjouirait
ouvertement. Elle peut enfin se
consacrer entièrement à sa famille : «
Je crois que le plus grand bonheur
possible ici-bas c’est d’être libéré
des soucis et du protocole de ce qu’on
appelle le « monde ». Mon monde à moi,
c’est ma famille, et ce qui va changer
pour moi, c’est que je vais pouvoir me consacrer entièrement
à mon trésor. »
Les bouleversements vont alors se succéder à
vive allure. Pendant l’épidémie de fièvre
jaune qui frappe New York en 1800, le docteur Bayley, père
d’élisabeth, contracte la maladie de ses patients
et meurt. L’année suivante, après la naissance
de leur cinquième enfant, Rébecca, la santé
de William, qui n’a jamais été florissante,
se dégrade rapidement. Les Seton décident de
se rendre en Italie, ultime tentative pour vaincre la tuberculose.
Peine perdue ! En 1803, William s’éteint à
Livourne entre les bras de son épouse. élisabeth
est alors âgée de vingt-neuf ans.
Au
cours du bref séjour qu'elle fait en Italie avant d'embarquer
pour rentrer en Amérique, elle découvre l'église
catholique et se sent vivement attirée par ses enseignements,
en particulier ceux qui concernent le Saint- Sacrement et
la Vierge Marie. En 1805, de retour à New York et après
être venue à bout d'une résistance opiniâtre
de la part de sa famille et de ses amis, elle entre dans l'église
catholique. Une vie nouvelle s'ouvre à elle.
Le père William Dubourg, supérieur des sulpiciens
de Baltimore,
propose à élisabeth de fonder une école
de filles près du séminaire Sainte-Marie.
Cette idée, si inattendue, n'est pas pour déplaire
au caractère aventurier
d'élisabeth. Elle s'installe donc à Baltimore,
et, sous la direction spirituelle
de l'archevêque John Carroll, réussit à
conjuguer ses devoirs de mère de famille avec la fondation
du système scolaire catholique paroissial en Amérique.
Quand la première petite école ouvre ses portes,
quatre volontaires
offrent rapidement leur aide. Les talents d'organisatrice
d'élisabeth font
merveille. Elle conçoit un programme éducatif
bien équilibré, compose des
manuels scolaires, forme les professeurs, traduit du français
des ouvrages
religieux, et écrit elle-même quelques traités
spirituels.
élisabeth
est rapidement rejointe par d’autres jeunes femmes désireuses,
comme elle, de servir le Christ en servant les pauvres. Elle
songe alors à fonder une communauté.
Mgr
Carroll, son directeur spirituel, évêque de Baltimore,
l'y encourage
en lui donnant une règle et l'autorisation d'accueillir
des membres dans
sa communauté. Il reçoit ensuite ses vœux
solennels, permet à
son petit groupe d'adopter une vie religieuse, et lui accorde
le titre de
« mère ». Et c'est ainsi que mère
Seton accompagne ses
« filles » dans leur nouvelle maison d'Emmitsburg.
L'amour que mère Seton porte à tous les démunis
l'incite à ouvrir un
premier orphelinat à Philadelphie en 1814, puis un
autre à New York en 1817.
Le célèbre coiffeur Pierre Toussaint rend souvent
visite au second , qui se
trouve en face de la cathédrale Saint-Patrick. Il apporte
aux sœurs les dons
qu'il reçoit de ses clients, les membres de cette société
new-yorkaise dont
élisabeth Seton avait jadis fait partie.
En 1821, la vie d'élisabeth Bayley Seton touche à
son terme. Elle n'a que quarante-six ans, mais s'est usée
à force de se dépenser sans compter.
Les épreuves qu'elle a traversées ont nui à
sa santé. Car, si elle a eu
la joie de voir entrer sa deuxième fille chez les Sœurs
de la Misé corde
et de savoir l'aîné de ses fils parfaitement
heureux dans la carrière de marin, elle s'est difficilement
remise de la mort précoce de ses trois autres enfants.
Au petit matin du 4 janvier 1821, entourée de ses sœurs
qui chantent le Magnificat à voix basse, élisabeth
Ann Seton part pour son dernier voyage,
vers la maison du Père. Le pape Jean XXIII la béatifia,
et le 14 septembre 1975, le pape Paul VI la proclama sainte.
Elle devint ainsi la première citoyenne des états-Unis
canonisée.
Après
la mort de mère Seton, la congrégation continua
de croître et de prospérer, acceptant de nouvelles
tâches apostoliques au fur et à mesure que les
besoins grandissaient. Aujourd'hui, les Sœurs de la Charité
ont en charge des collèges, des lycées, des
écoles élémentaires, des maternelles,
des garderies, des hôpitaux, des orphelinats, et des
projets d'hébergement pour sans-abri. Leur rayonnement
a largement dépassé les frontières des
états-Unis, et les filles de mère Seton, qui
sont maintenant plus de deux mille sept cents, poursuivent
leurs œuvres caritatives au Canada, au Guatemala, à
Porto Rico, aux Bermudes et dans les Bahamas.
Le
livre des Merveilles Ed. Mame/Plon pp.808-810