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enthousiasme ! De toute évidence, l’équipée
que le Père Bernadino de Minaya vient d'accomplir
au Nicaragua a enchanté le dominicain Julian
Garces, évêque de Tlaxcala en Nouvelle-Espagne...
Les accents triomphants de sa lettre ne trompent pas.
Et le pape Paul III, dans la solitude de son bureau,
ne peut détacher ses yeux de ce message reçu
du Nouveau Monde. Est-ce parce qu'en cette année
1535, alors qu'il n’est pape que depuis un an,
de nombreux soucis l'assaillent et qu'il lui est bien
agréable de s'y soustraire un instant pour partager
l'allégresse d'un succès missionnaire
? Peut-être. Mais il y a, dans cette missive venue
des Indes occidentales, beaucoup plus que le simple
compte rendu d'une mission réussie. Sous les
mots se dessine, éclatante, la vérité
que Paul III pressentait avec force parce qu'elle est
inscrite dans la logique même de la foi : les
Indiens ne sont pas des êtres humains inférieurs,
ils sont capables de recevoir la foi catholique ; mieux,
ils la désirent.
Plus tard, à Rome, le père Minaya le rappellera
lui-même au pape de vive voix
lors de sa mission, les Indiens se pressaient en foule
pour entendre parler du Christ.
Sur la route de Mexico au Nicaragua, ce ne fut qu'une
procession triomphale. Non seulement beaucoup d'idoles
furent détruites et de nombreuses églises
fondées, mais de très nombreux Indiens
qui n'avaient jamais vu de missionnaires auparavant
se faisaient baptiser, recevant l'envoyé du Seigneur
avec des guirlandes de fleurs, lui offrant nourriture
et boisson en rendant grâce à Dieu, à
son départ, avec les mots mêmes qu'ils
venaient d'apprendre : « Benedictus qui venit
in nomineDomini. »
Comment
rester insensible à un signe aussi clair ? Face
à l'opinion de certains colonisateurs du Nouveau
Monde, selon laquelle il est juste de réduire
les Indiens en esclavage sous prétexte de l'incapacité
de leur nature, le pape comprend qu’il est temps
de confirmer avec force les positions prises par la
couronne espagnole. Et cela d'autant plus qu'un autre
signe est venu, du roi d'Espagne lui- même : en
1530, renouvelant l'interdiction d'Isabelle la Catholique,
Charles Quint a promulgué un édit interdisant
de réduire les Indiens en esclavage et de 1es
priver de leurs biens.
Le
29 mai 1537, le pape adresse au cardinal Jean de Tavera,
archevêque de Tolède, la lettre Pastorale
officium, qui approuve l'édit espagnol et va
même, au nom de l'église, beaucoup plus
loin puisqu'elle menace d'excommunication les contrevenants.
Apparemment Paul III n'a pas été informé
du fait que Charles Quint a abrogé partiellement,
en 1534, son édit de 1530...
Le mécontentement du gouvernement espagnol, et
les pressions qu'il exerce alors conduiront le pape
à retirer par une nouvelle lettre, le 19 juin
1538, sa menace d'excommunication. II reste que l'essentiel,
entre temps, aura été dit. En effet, quelques
jours à peine après Pastorale officium,
deux textes sont venus préciser la pensée
du pape : une nouvelle lettre à l'archevêque
de Tolède, le 2 Juin 1537, qui, cette fois, est
adressée à tous les chrétiens,
Veritas ipsa. Et, presque dans les mêmes termes,
le 9 juin, la bulle Sublimis Deus.
Si la bulle Sublimis Deus est restée célèbre,
si l'on a souvent daté, à tort, du 9 juin
1537 le début des efforts de l'église
contre l'esclavage dans le Nouveau Monde, cela tient
sans doute à la qualité du lien établi
dans ce texte entre l'affirmation intrépide de
l'espérance chrétienne et le jugement
sans appel qui en résulte. Car le pape inaugure
son propos par un acte de confiance dans la toute-puissance
d'Amour de Dieu : II a créé l'homme assez
sage pour atteindre l'inaccessible ; et donc, puisque
le bonheur de tout homme ne se peut trouver qu’à
travers la foi en Notre Seigneur Jésus-Christ,
tout homme doit être mis en mesure de recevoir
cette foi. Oui, même les Indiens ! Puisque le
Christ, qui est la Vérité, a dit : «
Allez et enseignez toutes les nations ! », «
II a confirmé que tous sans exceptions, sont
capables de recevoir les doctrines de la foi. »
Fort de cette certitude et de cette confiance, Paul
III use alors d'un langage très direct : c'est
« l'Ennemi de la race humaine » qui a inspiré
à « ses satellites » l'idée
que « Les Indien de l'ouest et du sud et tous
les autres peuples dont Nous avons eu connaissance récente
devraient être traités comme des brutes
imbéciles, créées pour notre service,
prétendant d'autre part qu'ils sont incapables
de recevoir la foi catholique ».
Conforté
dans la foi et l'espérance par les témoignages
venus à lui du Nouveau Monde, le pape l'affirme
sans ambages : « Les Indiens sont de vrais hommes
et [...] et ils sont non seulement capables de comprendre
la foi catholique, mais aussi, d'après nos informations,
désireux de la recevoir. »
La suite coule de source : « Que les dits Indiens
et les autres peuples découverts plus tard par
les chrétiens ne doivent être en aucun
cas privés de leur liberté ou de la jouissance
de leur propriété, même s’ils
sont en dehors de la foi de Jésus-Christ ; et
qu’ils peuvent et doivent librement et légitimement
jouir de leur liberté et de leur propriété
et qu’ils ne doivent en aucun cas être réduits
en esclavage. »
Quant à la conclusion, elle souligne une fois
de plus le lien entre les exigences temporelles et la
cohérence spirituelle de la mission :
«
Les dits Indiens et les autres peuples devront être
convertis à la foi de Jésus-Christ par
la prédication de la Parole de Dieu et par l'exemple
d'une vie sainte.» Encore une fois,
Paul III confirme Isabelle la Catholique, comme le soulignera
Jean-Paul II en 1992 : « La reine Isabelle avait
désiré sincèrement que ses fils,
les Indiens - comme elle les appelait- soient reconnus
et traités comme des êtres humains avec
la dignité d'enfants de Dieu, et comme des hommes
libres, à l'égard des autres citoyens
de ses royaumes. »
II fallait cette singulière audace de la foi
pour soutenir un tel texte, alors même que certains
catholiques s'autorisaient précisément
de leur mission pour soumettre, sans trop d'états
d'âme et d'ailleurs souvent de bonne foi, les
populations du Nouveau Monde... Cette intuition devait,
toutefois, se révéler très tôt
féconde. La célèbre controverse
de Valladolid, en 1550, lui devra beaucoup. Et même
si le texte de Paul III reste évasif sur la question
des autres peuples récemment découverts
- et n'aborde donc pas expressément la question
de la traite et de l'esclavage des Noirs -, même
s'il n'évoque pas la question traditionnelle
de la légitimité de l'esclavage pour les
prisonniers d'une guerre considérée comme
juste - et donc ne s'y oppose pas, - la cohérence
spirituelle et humaine de la bulle pontificale est telle
qu’elle servira de référence dans
ces domaines-là aussi.
Quant au sens même de la mission, il sera éclairé
de pape en pape jusqu’aux attendus de la fondation
de la Congrgatio de propaganda fide en 1622... Avec
Pau1 111, un fois de plus, le successeur de Pierre manifeste
avec éclat une liberté et une indépendance
de jugement et de pensée que seule la Grâce
divine pouvait lui inspirer : membre d’une famille
ambitieuse et puissante, fort libertin de mœurs
durant 1a première partie de sa vie, amateur
d'art et de luxe et pratiquant sans vergogne un népotisme
prononcé, Alexandre Farnèse en devenant
Paul III n’oublie certes pas son amour de la Renaissance.
Mais ses actes sont désormais, et d'abord, ceux
du gardien de 1’essentiel : avant la confirmation
de la Compagnie de Jésus en 1540 et la convocation
du concile de Trente en 1545, c'est la bulle Sublimis
Deus qui ouvre les grands actes de son pontificat. C'est-à-dire
la confirmation de l’éminente dignité
de tous les humbles, au-delà comme en deçà
des mers. 
LE
LIVRE DES MERVEILLES Mame/Plon pp.550-552
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