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MARS 1586, fête de l’Annonciation.
es
habitants de York se sont rassemblés devant
la prison du pont Ouse pour assister à l'exécution
de la dernière des victimes des lois pénales
d'élisabeth 1ère qui condamnent ceux
de ses sujets qui veulent demeurer catholiques. Les
années précédentes, un bon nombre
de prêtres ont été exécutés.
Mais ce jour-là, ce n'est pas un prêtre
qui sort de la prison... C'est une femme... La première
femme condamnée à mort à la
suite des « lois pénales ». La
condamnée est l'épouse du boucher John
Clitherow, une mère de famille nombreuse,
une femme respectée et aimée dans toute
la ville. Officiellement, Margaret Clitherow n'est
pas exécutée pour avoir caché des
prêtres ou fait dire la messe chez elle - ce
qu'elle a pourtant fait -, mais pour avoir refusé de
plaider à son propre procès. Ce « mépris
de la Cour » lui vaut d'être condamnée à une « peine
forte et dure » : avoir les os broyés
jusqu'à ce que mort s'ensuive. Margaret
marche sereinement jusqu’au lieu de
son exécution, près de la barrière
de péage toute proche, où l'on perçoit
d'ordinaire les droits de passage pour la traversée
de l’Ouse. Elle est prête, elle a refusé d’abjurer
sa foi catholique et refusé aussi d’impliquer
sa famille et ses amis dans le jugement inique prononcé contre
elle. Si elle n’a pas voulu plaider à son
procès, c’est parce qu’elle sait
que ses enfants, et peut-être même son
mari, qui n’est pas catholique mais a toléré qu’elle
le demeure risquent d’être utilisés
contre elle. On aurait pu les contraindre à faire
des récits mensongers. Et puis, le jury est
composé de gens qu’elle connaît
bien, et qui cèdent à l’esprit
du temps non pas par méchanceté, mais
parce qu’ils sont incapables de résister
au pouvoir. Ignorance, peur, lâcheté ?
Margaret ne veut pas les juger. « Père
pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Dans
l’Angleterre élisabéthaine, le
gouvernement traite avec une grande attention, les
affaires de religion et de conscience et met en œuvre
des moyens de pression subtils.
On
a d’abord
utilisé la force contre Margaret : on l’a
menacée, on l’a emprisonnée à plusieurs
reprises. Puis on a tenté de la faire céder
avec douceur : on a essayé de la flatter, de
lui donner des conseils. Un pasteur protestant s’est
donné beaucoup de mal lors de son dernier séjour
en prison pour tenter de la convaincre, mais elle lui
a résisté avec intelligence et fermeté.
Un argument lui fut particulièrement cruel;
ne trahissait-elle pas ses devoirs d’épouse
et de mère en refusant d’abjurer pour
avoir la vie sauve ? Margaret avait alors répondu
que refuser que la justice intervienne dans le choix
de sa conscience était sa priorité d’épouse
et de mère chrétienne. Elle avait ajouté qu’elle
aurait été heureuse que « sa famille
eût le bonheur d’avoir à souffrir
pour la même raison qu’elle ». Cette
dernière folie avait exaspéré les
juges. Pourtant,
rien ne semblait destiner Margaret Middleton au martyre.
Cette fille du fabricant de cierges Thomas
Middleton était née entre 1553 et 1556.
C’était sous le règne de la fille
aînée d’Henri V111 et de Catherine
d’Aragon, Mary Stuart, qui avait tenté de
rétablir la foi catholique en Angleterre. Dans
son église de Saint-Martin-le-Grand à York,
où il était sacristain, Thomas Middleton
avait joué un rôle modeste dans la restauration
des rites catholiques. Toutefois, comme la plupart
de ses compatriotes, il s’était gardé d’aller à contre
courant et, quand élisabeth était montée
sur le trône et avait restauré le protestantisme,
il avait rapidement abandonné ses pratiques
catholiques pour assister aux cultes protestants, le
refus de s’y joindre étant passible de
lourdes amendes. Thomas n’était pas un
héros, il était de nature économe
et, de surcroît, commerçant. Margaret
fut donc élevée dans la toute nouvelle église
d’Angleterre.
Ce
n’est qu’après
son mariage avec John Clitherow, en 1571, qu’elle
s’était convertie au catholicisme, bien
que John ne fût pas catholique. Mais quelques-uns
de ses parents l’étaient, dont un de ses
frères qui devint prêtre. Il y avait en
outre nombre de catholiques fervents dans la communauté des
marchands de York. La décapitation de Thomas
Percy, comte de Northumberland (l’un des deux
chefs de la rébellion qui avait eu lieu dans
le Nord contre les lois religieuses de la reine élisabeth), à quelques
centaines de pas de la maison de Margaret, l’avait
sûrement frappée. Le comte avait défendu
sa cause jusqu’au bout avec un grand courage,
et donné avant de mourir ce témoignage
: « L’église, à travers toute
la Chrétienté, est une et indivisible … » Et
il avait ajouté : « Je quitte en catholique
ce monde malheureux. Quant à cette nouvelle église
d’Angleterre, je ne la reconnais pas. » Après la mort de Percy, Margaret avait rencontré un
prêtre catholique, et avait été reçue
au sein de l’église. On ne sait pas grand-chose
sur son cheminement spirituel, qu’elle garda
secret en raison du danger. Sa maison, située
dans la ruelle appelée Shambles, devint un refuge
sûr pour les prêtres catholiques. Elle
y avait aménagé une pièce secrète
pour qu’on pût y célébrer
la messe. Son refus d’assister aux services protestants
valut des amendes à son mari. Elle fit même
plusieurs séjours en prison au cours desquels
elle affermit sa foi auprès des autres catholiques
emprisonnés, et apprit à lire, chose
qu’on n’avait pas jugé utile de
lui enseigner quand elle était jeune fille.
Ses
séjours en prison la préparèrent
ainsi à ses épreuves futures, en la détachant
progressivement de la vie confortable dans laquelle
la fortune et la position de son mari l’entretenaient.
Margaret demeurait cependant une épouse et une
mère diligente et fidèle à ses
devoirs : elle assistait beaucoup John dans son métier,
aidait volontiers ses voisins et élevait ses
enfants avec rigueur. Une fois au moins, l’un
de ses séjours en prison fut écourté,
afin qu’elle pût accoucher.
Au
mois de mars 1586, John Clitherow, qui fermait les
yeux
sur les activités de sa femme, fut
convoqué devant le tribunal pour s’expliquer
sur le séjour de son fils à l’étranger.
Le jeune homme était en fait dans un collège
catholique en France. Pendant ce temps, une perquisition
eut lieu dans la maison du couple. La pièce
secrète, avec ses calices et ses ornements sacerdotaux, étaient
bien cachée, mais un jeune Flamand que la famille
avait accueilli prit peur et fit des aveux. Margaret
fut accusée d’avoir caché des prêtres
et d’avoir assisté à la messe et
on l’arrêta. Dès cet instant, elle
laissa éclater sa foi au grand jour.
Après la lecture de l’acte d’accusation,
elle mena avec le juge Clench un dialogue remarquable
au cours duquel elle refusa d’être jugée
: « N’ayant point commis d’offense,
je n’ai pas besoin de procès. » Elle
affirma ensuite qu’elle ne pouvait être
jugée que par Dieu. Contrairement à Thomas
More, son illustre prédécesseur, Margaret
ne connaissait rien aux lois, et pourtant ses arguments
furent les mêmes. Parmi ceux qui la jugèrent
se trouvait son propre beau-père, Henry May,
l’ambitieux maire de York, extrêmement
embarrassé par l’attitude intrépide
de sa belle-fille. Pourtant Margaret ne se laissa pas
démonter. Quand on exhiba devant elle deux « vils
compères » revêtus des ornements
découverts chez elle, et qu’on lui demanda
si elle aimait cet accoutrement, elle répliqua
avec sang-froid : « J’aimerais ces vêtements
s’ils étaient portés par ceux qui
savent s’en servir pour la gloire de Dieu, ce
pourquoi ils sont faits. »
Un
membre du conseil du Nord, acharné contre
la foi catholique, enrage tellement devant l’obstination
de Margaret, qu’il hurle en pleine audience du
tribunal : « Ce n’est pas pour le service
de la religion que tu caches des prêtres, c’est
pour des parties de débauche ! » Margaret
ne frémit même pas. Elle est déjà ailleurs,
là où ni la justice ni l’injustice
des hommes ne pourront plus l’atteindre.
Au
cours de la semaine qui précède l’exécution
de la sentence, Margaret se prépare à la
mort par la prière et le jeûne. Elle se
confectionne une tunique blanche, espérant qu’on
lui laissera porter ce vêtement tout simple afin
de ménager sa pudeur. Elle coud des rubans sur
les manches afin que l’on puisse aisément
lui lier les bras en croix, car elle souhaite mourir
comme son Maître. On accède à sa
demande. Pourtant, au moment où l’on va
poser les poids sur elle, elle oublie un instant son
intention, et se couvre le visage des mains tandis
qu’elle demande à Dieu une force suffisante.
Son bourreau lui sépare enfin les mains et les
attache. Et c’est ainsi qu’elle meurt,
ces derniers mots aux lèvres : « Jésus,
Jésus Jésus, prends pitié de moi. »
LE
LIVRE DES MERVEILLES Mame/Plon pp.614-617
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