Accueil
Actualités
Aide spirituelle
Archives
Aventure
Billet
Célébrer
Dieu en famille
Documents
éditorial
Emmaüs
Galerie d'art
Jardin
Le psalmiste
Livres récents
Livre d'Or
Méditation
Parole et Vie
Patristique
Prières
Témoins
Trésors


Webmestre

 

 

L'ange et Tobie, de Rembrandt (Détail)

Logo de Spiritualité 2000L'aventure spirituelle

Saints et saintes sur les routes du monde et de l'histoire.

Responsable : Suzanne Demers, o.p.

Spiritualite2000.com  Page précédente  Page suivante

 

Janvier 2003

Le retour du Prodigue. Rembrandt

Le livre des Merveilles

Le 8 octobre 1669, Rembrandt Van Rijn. Bière avec six porteurs; laisse deux enfants. Frais perçus; vingt florins. Voilà ce l’on peut lire sur le registre des enterrements. Une note marginale précise : « Enterré dans l’église; on ne sait plus sous quelle dalle.» Même dans la rigueur d’une inscription administrative, Rembrandt s’échappe. « On ne sait plus sous quelle dalle »! Voilà qui dissuade d’entreprendre un pèlerinage jusqu’à la Westerkerk. Les détails de la biographie de Rembrandt ne sont guère plus éloquents. Il naît en 1606 à Leyde, aux Pays-Bas, huitième enfant d’un meunier qui broie le malt pour les brasseries de la ville. Le pays est calviniste. Quelques années d’études, et il entre dans l’atelier de Jacob Isaacz van Swanneburgh, puis chez Pieter Lastman à Amsterdam. Tous deux sont des peintres d’histoire catholique. En 1625, Rembrandt s’installe comme peintre indépendant. Dès 1633, sa réputation est telle qu’on lui commande une série d’œuvres. Jusqu’en 1646, il livrera sept tableaux qui lui seront payés six cents florins chacun.

Le filon est lucratif, sa fortune semble faite. En 1639, il achète une maison pour treize florins. Il épouse Saskia la fille de son associé, le marchand d’art elle lui donne trois enfants, dont un seul survit, un fils nommé Titus. Un an après la naissance de ce fils, Saskia meurt. Il engage une gouvernante dont il se débarrassera cinq ans plus tard en la faisant interner à l’hospice de Gouda. Les raisons de Rembrandt sont mal connues et la solution manque pour le moins d’élégance et d’humanité. Pendant ce temps, Rembrandt n’a cessé de peindre des œuvres, souvent d’inspiration biblique, qui lui sont payées un bon prix, et il dépense ses abondants revenus en achetant sans compter œuvres, tableaux et objets d’art. Il compte si peu qu’en 1656, ses créanciers le font déclarer en faillite, tous ses biens sont vendus à l’encan, y compris la maison qu’il n’a pas fini de payer.

Depuis 1649, il vit avec Hendrickje Stoffels, une petite paysanne qu’il n’épousera jamais malgré les réprimandes du consistoire protestant qui s’offusque d’une vie si notoirement immorale. Depuis sa faillite, le train de vie de Rembrandt s’est réduit, mais il continue à peindre, et une « société écran » dont son fils et sa compagne sont les gérants, le met à l’abri des créanciers. Rien de bien édifiant dans tout cela, et l’on chercherait en vain dans les écrits ou les propos de l’artiste une quelconque déclaration de portée spirituelle. Marchand, jouisseur, individualiste, peu embarrassé de moralité, le portrait serait convaincant s’il n’y avait pas son oeuvre, toute son œuvre, et particulièrement son dernier tableau achevé, Le Retour de l’enfant prodigue, qu’il peint un an avant sa mort. Des proportions imposantes (2,62 m de haut, 2,05 m de large) une dimension intérieure qui révèle ce « quelqu’un en moi plus moi-même que moi », selon l’expression de saint Augustin. Car ce que révèle ce tableau, ce n’est ni l’art, pourtant à son sommet de l’artiste, ni même l’artiste, qui s’est si souvent peint dans ses œuvres, mais quelque chose d’autre, qui échappe à l’analyse et qui parle au cœur.

Ils sont deux. Deux, le chiffre magique du tableau : deux hommes, le père et le fils; deux mains, celles du père; deux pieds, ceux du fils. Bien sûr, plus de la moitié de la toile est emplie de trois autres hommes, figures inutiles, qui ne sont là que pour n’être pas, qui ne sont là que pour accentuer l’intensité de la rencontre du père et du fil, de ces deux figures qu ine se regardent pas et dont les corps seuls se rencontrent. Le fils, jeune encore, à la nuque rasée de bagnard, est lové au sein du père. Le père voûté de tendresse, est penché sur ce fils à genoux, qu’il a cru perdre. Son vêtement ample et pourpre enveloppe le pauvre en haillons. Le père retient des deux mains le corps brisé de ce fils; la main gauche, puissante, protectrice, paternelle; la main droite, longue, caressante, maternelle. Tout le corps du père semble s’être creusé dans l’attente, s’être usé de patience, et enfin, il tient dans ses bras cet homme éprouvé par une si longue errance.

Le père l’a si longtemps attendu, le fils a si longtemps marché. Ses chaussures n’ont pas résisté à la brûlure du chemin, il en a les talons meurtris. Il revient de si loin. Il avait demandé sa part d’héritage à son père, raconte Jésus dans l’évangile selon saint Luc, et il était parti dans un pays étranger, où il avait dilapidé son argent dans une vie de désordre. Ruiné, abandonné par ses amis, il avait dû garder des porcs, pour gagner le droit de manger plus mal qu'eux. Alors rentrant en lui-même, il dit, combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, tandis que moi, ici, je meurs de faim! Je vais aller vers mon père, et je lui dirai : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Trait- moi comme un de tes ouvriers. » C’est cet homme, qui revient comme un esclave, qui est accueilli en fils : « Comme il était encore loin, le père l’aperçut et fut pris de pitié. Il courut se jeter à son cou.» Et le père dit à ses serviteurs : « Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé.

Le fils revenait comme un vaincu, « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils », et c’est en fils qu’il renaît dans les bras du père. Ce retour est une nouvelle naissance. La tête de l’enfant s’appuie sur les entrailles du père qui lui rend la vie. Le vieil homme épuisé d’amour est tout à la fois la mère qui donne la vie, et le père qui nomme l’enfant « fils ». Tout l’art du peintre se fait humble devant le mystère de tendresse et de miséricorde qui s’accomplit.

Fallait-il que Rembrandt confessât par les mots ce que sa peinture donne si bien à voir ? Le sage Nicodème avait interrogé Jésus : « Comment un homme peut-il naître étant déjà vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? »

Plus de mille six cents ans plus tard, au soir de sa vie, le vieux peintre hollandais offre une réponse lumineuse. Pourquoi demander à l’artiste des raisons, quand son œuvre parle pour lui ?


Le Livre des Merveilles Mame/Plon. 2000. pp 719-721


Retour en haut