Le 8 octobre
1669, Rembrandt Van Rijn. Bière avec six porteurs;
laisse deux enfants. Frais perçus; vingt florins. Voilà
ce l’on peut lire sur le registre des enterrements.
Une note marginale précise : « Enterré
dans l’église; on ne sait plus sous quelle dalle.»
Même dans la rigueur d’une inscription administrative,
Rembrandt s’échappe. « On ne sait plus
sous quelle dalle »! Voilà qui dissuade d’entreprendre
un pèlerinage jusqu’à la Westerkerk. Les
détails de la biographie de Rembrandt ne sont guère
plus éloquents. Il naît en 1606 à Leyde,
aux Pays-Bas, huitième enfant d’un meunier qui
broie le malt pour les brasseries de la ville. Le pays est
calviniste. Quelques années d’études,
et il entre dans l’atelier de Jacob Isaacz van Swanneburgh,
puis chez Pieter Lastman à Amsterdam. Tous deux sont
des peintres d’histoire catholique. En 1625, Rembrandt
s’installe comme peintre indépendant. Dès
1633, sa réputation est telle qu’on lui commande
une série d’œuvres. Jusqu’en 1646,
il livrera sept tableaux qui lui seront payés six cents
florins chacun.
Le
filon est lucratif, sa fortune semble faite. En 1639, il achète
une maison pour treize florins. Il épouse Saskia la
fille de son associé, le marchand d’art elle
lui donne trois enfants, dont un seul survit, un fils nommé
Titus. Un an après la naissance de ce fils, Saskia
meurt. Il engage une gouvernante dont il se débarrassera
cinq ans plus tard en la faisant interner à l’hospice
de Gouda. Les raisons de Rembrandt sont mal connues et la
solution manque pour le moins d’élégance
et d’humanité. Pendant ce temps, Rembrandt n’a
cessé de peindre des œuvres, souvent d’inspiration
biblique, qui lui sont payées un bon prix, et il dépense
ses abondants revenus en achetant sans compter œuvres,
tableaux et objets d’art. Il compte si peu qu’en
1656, ses créanciers le font déclarer en faillite,
tous ses biens sont vendus à l’encan, y compris
la maison qu’il n’a pas fini de payer.
Depuis
1649, il vit avec Hendrickje Stoffels, une petite paysanne
qu’il n’épousera jamais malgré les
réprimandes du consistoire protestant qui s’offusque
d’une vie si notoirement immorale. Depuis sa faillite,
le train de vie de Rembrandt s’est réduit, mais
il continue à peindre, et une « société
écran » dont son fils et sa compagne sont les
gérants, le met à l’abri des créanciers.
Rien de bien édifiant dans tout cela, et l’on
chercherait en vain dans les écrits ou les propos de
l’artiste une quelconque déclaration de portée
spirituelle. Marchand, jouisseur, individualiste, peu embarrassé
de moralité, le portrait serait convaincant s’il
n’y avait pas son oeuvre, toute son œuvre, et particulièrement
son dernier tableau achevé, Le Retour de l’enfant
prodigue, qu’il peint un an avant sa mort. Des proportions
imposantes (2,62 m de haut, 2,05 m de large) une dimension
intérieure qui révèle ce « quelqu’un
en moi plus moi-même que moi », selon l’expression
de saint Augustin. Car ce que révèle ce tableau,
ce n’est ni l’art, pourtant à son sommet
de l’artiste, ni même l’artiste, qui s’est
si souvent peint dans ses œuvres, mais quelque chose
d’autre, qui échappe à l’analyse
et qui parle au cœur.
Ils sont deux. Deux, le chiffre magique du tableau : deux
hommes, le père et le fils; deux mains, celles du père;
deux pieds, ceux du fils. Bien sûr, plus de la moitié
de la toile est emplie de trois autres hommes, figures inutiles,
qui ne sont là que pour n’être pas, qui
ne sont là que pour accentuer l’intensité
de la rencontre du père et du fil, de ces deux figures
qu ine se regardent pas et dont les corps seuls se rencontrent.
Le fils, jeune encore, à la nuque rasée de bagnard,
est lové au sein du père. Le père voûté
de tendresse, est penché sur ce fils à genoux,
qu’il a cru perdre. Son vêtement ample et pourpre
enveloppe le pauvre en haillons. Le père retient des
deux mains le corps brisé de ce fils; la main gauche,
puissante, protectrice, paternelle; la main droite, longue,
caressante, maternelle. Tout le corps du père semble
s’être creusé dans l’attente, s’être
usé de patience, et enfin, il tient dans ses bras cet
homme éprouvé par une si longue errance.
Le
père l’a si longtemps attendu, le fils a si longtemps
marché. Ses chaussures n’ont pas résisté
à la brûlure du chemin, il en a les talons meurtris.
Il revient de si loin. Il avait demandé sa part d’héritage
à son père, raconte Jésus dans l’évangile
selon saint Luc, et il était parti dans un pays étranger,
où il avait dilapidé son argent dans une vie
de désordre. Ruiné, abandonné par ses
amis, il avait dû garder des porcs, pour gagner le droit
de manger plus mal qu'eux. Alors rentrant en lui-même,
il dit, combien d’ouvriers de mon père ont du
pain en abondance, tandis que moi, ici, je meurs de faim!
Je vais aller vers mon père, et je lui dirai : «
Père, j’ai péché contre le ciel
et contre toi, je ne mérite plus d’être
appelé ton fils. Trait- moi comme un de tes ouvriers.
» C’est cet homme, qui revient comme un esclave,
qui est accueilli en fils : « Comme il était
encore loin, le père l’aperçut et fut
pris de pitié. Il courut se jeter à son cou.»
Et le père dit à ses serviteurs : « Mon
fils que voici était mort et il est revenu à
la vie, il était perdu et il est retrouvé.
Le fils revenait comme un vaincu, « Père, j’ai
péché contre le ciel et contre toi, je ne mérite
plus d’être appelé ton fils », et
c’est en fils qu’il renaît dans les bras
du père. Ce retour est une nouvelle naissance. La tête
de l’enfant s’appuie sur les entrailles du père
qui lui rend la vie. Le vieil homme épuisé d’amour
est tout à la fois la mère qui donne la vie,
et le père qui nomme l’enfant « fils ».
Tout l’art du peintre se fait humble devant le mystère
de tendresse et de miséricorde qui s’accomplit.
Fallait-il que Rembrandt confessât par les mots ce que
sa peinture donne si bien à voir ? Le sage Nicodème
avait interrogé Jésus : « Comment un homme
peut-il naître étant déjà vieux
? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère
et naître ? »
Plus de mille six cents ans plus tard, au soir de sa vie,
le vieux peintre hollandais offre une réponse lumineuse.
Pourquoi demander à l’artiste des raisons, quand
son œuvre parle pour lui ?
Le Livre des Merveilles Mame/Plon. 2000. pp
719-721