AGASAKI,
le vendredi 17 mars 1865. Le Père Petitjean, prêtre
des Missions étrangères, se recueille dans l’église
des Vingt-Six Martyrs, inaugurée moins d’un mois
auparavant en souvenir des ecclésiastiques et des laïcs
crucifiés à Nagasaki en 1587. Balayant l’édifice
du regard, il songe avec une fierté mêlée
de tristesse que cette construction est la seule œuvre
missionnaire accomplie depuis son arrivée au Japon
en novembre 1862. Tant d’impatience, tant d’excitation
avaient précédé son arrivée. En
1854, le Japon avait enfin ouvert ses portes aux échanges
commerciaux avec les Occidentaux, après que les Américains
eurent imposé sous la menace du canon le traité
de Kanagawa. Les missions étrangères attendaient
ce moment depuis près de trois siècles. Elles
allaient enfin pouvoir envoyer à nouveau des missionnaires
sur l’île. À partir du XV11e siècle
en effet, le Japon s’était fermé à
tout contact extérieur. Le régime autoritaire
du Shogun muselait ses sujets, pourchassait les quelques Occidentaux
encore présents sur l’île et menaçait
les chrétiens.
Du feu allumé par saint François Xavier, trois
siècles plus tôt, il ne reste plus que cendres,
songe tristement le père Petitjean. Comment croire
qu’il y avait en 1605 près de deux millions de
catholiques au Japon? Une des pages les plus lugubres s’est
écrite, depuis lors, en lettres de sang. En 1614, un
édit a ordonné l’exil de tous les prêtres,
la destruction de toutes les églises et le reniement
de la foi catholique sous peine de mort ! En 1622, quarante-cinq
chrétiens eurent à souffrir pour le nom de Jésus-Christ
sur le bûcher de Nagasaki. Le père Petitjean
pense à cet homme qui a vendu son habit pour acheter
le poteau de son supplice, avant d’expirer dans les
flammes en criant : « Jésus »! Et à
cette jeune fille qui ramassait les braises de son bûcher
pour les poser sur sa tête, comme une couronne, en l’honneur
de son époux du Ciel.
Après la terrible insurrection de Shimbara en 1628,
trente-cinq mille chrétiens furent massacrés.
Le père Petitjean les porte souvent dans sa prière.
Il supplie ces âmes martyres d’intercéder
pour le renouveau de l’église au Japon. Car le
père Petitjean ne peut s’empêcher de croire
qu’il reste un embryon de foi sur l’île
malgré les deux siècles de persécutions.
Il espère découvrir, en cette terre si abondamment
ensemencée par le sang des martyrs, les quelques racines
du christianisme qui doivent y subsister. Après deux
ans de réclusion sur l’île la plus méridionale
du Japon, l’île Oukiga, dans l’archipel
de Riou-Kiou, avec interdiction formelle de prêcher
et pour seul recours la prière, il est arrivé
à Nagasaki. Cela fait maintenant trois ans qu’il
attend. Malgré la récente autorisation octroyée
aux Occidentaux de construire des églises, le missionnaire
est souvent au bord du découragement. Il est bon d’avoir
des lieux de culte, mais comment annoncer l’évangile
quand on n’a pas le droit de prêcher, que les
gardes surveillent constamment les moindres faits et gestes
des prêtres, que l’emprisonnement et la peine
de mort menacent quiconque voudrait se convertir, et que le
simple fait d’être occidental constitue un danger
?
Alors, comme chaque jour depuis son arrivée, le père
Petitjean prie. Il ne peut qu’espérer, prier
et attendre. Il est bientôt midi. Rien ne vient troubler
le calme de l’église. Pourtant, quelques chose
intrigue le père Petitjean. Il va jusqu’à
la porte et découvre une quinzaine d’hommes,
de femmes et d’enfants devant l’église.
Troublé, il laisse la porte ouverte et se dirige vers
le tabernacle. Le missionnaire commence à réciter
le Notre Père. À peine a-t-il fini sa prière
que trois femmes du groupe, âgées d’une
cinquantaine d’années, s’agenouillent devant
lui. L’une d’entres elles murmure :
- Notre cœur à nous tous qui sommes ici ne diffère
point du vôtre.
- Vraiment, mais d’où êtes-vous donc? demande
le père Petitjean.
- Nous sommes tous d’Urukami. À Urukami, presque
tous ont le même cœur que nous.
Le père Petitjean n’ose pas encore espérer.
C’est alors que l’une des trois femmes demande
dans un souffle : Où est l’image de sainte Marie?
Le missionnaire les conduit devant la statue de la Vierge
Marie. À la vue de la statue, l’un d’entre
eux s’écrie; « Oui, c’est bien Sancta
Maria ! Voyez sur son bras On ko Jesu Sama son auguste fils.
» Voilà que les questions fusent de toutes parts.
Le père Petitjean ne sait plus comment répondre
à tant d’empressement. Ses visiteurs lui racontent
avec excitation, en montrant l’Enfant Jésus dans
les bras de la Vierge, qu’ils célèbrent
la fête de On Aruji Jesu Sama, « le vingt-cinquième
jour des gelées blanches » et que l’on
a enseigné qu’il était né dans
une étable, avait vécu dans la pauvreté
avant de mourir pour les hommes sur une croix. Les Japonais
demandent ensuite au missionnaire s’ils sont bien au
dix-septième jour de Tristesse. Le père leur
confirme en souriant qu’il s’agit bien du dix-septième
jour du carême. Sa joie est comble. Il n’a plus
de doute; il vient enfin de rencontrer des descendants des
premiers chrétiens du Japon.
Le père Petitjean décide alors de se rendre
chez les chrétiens d’Urukami. La ville n’est
qu’à deux lieues de Nagasaki, mais la route est
éprouvante. Suivant le chemin qui serpente dans les
monts Tateyama et Kompira avant de s’enfoncer dans la
vallée, le prêtre traverse la rizière
et arrive exténué au village. Là, au
détour de pauvres maisonnettes à demi cachées
par les arbres, il rencontre quelques paysans et les salue
avec enthousiasme. Mais ces chrétiens, qui n’avaient
pas vu de missionnaire en soutane depuis plus de deux siècles,
loin de se précipiter à sa rencontre, le regardent
avec méfiance. Quelle déception ! Aurait-il
rêvé ou trop follement espéré ?
Il repart dépité, mais dès le lendemain,
le père Petitjean est rassuré. La nouvelle de
la présence d’un prêtre « qui a le
même cœur » qu’eux s’est répandue
de chaumière en chaumière et les chrétiens
d’Urukami viennent alors, chaque jour plus nombreux,
à Nagasaki pour lui parler et lui poser une question,
en dépit des dangers qu’ils encourent. Les officiers
japonais intrigués par ce va-et-vient, redoublent de
vigilance. Mais le père ne s’en inquiète
pas, tout à sa joie d’avoir découvert
cette église cachée.
Ces chrétiens ont réussi depuis plus de deux
siècles, sans le secours des sacrements, à se
transmettre de génération en génération
la foi reçue des premiers missionnaires. Depuis les
persécutions, ils demandaient inlassablement à
la vierge d’intercéder pour le retour des prêtres.
Et, comme cela n’arrivait pas, ils s’étaient
organisés. Dans toutes les communautés, un chrétien
administrait le sacrement du baptême. Bien conscientes
qu’il leur fallait un prêtre pour conférer
les autres sacrements, les communautés se contentaient
de choisir un autre chrétien qui, chaque dimanche,
dirigeait en cachette les prières. Le père Petitjean
découvre, à chaque rencontre, que ces chrétiens
partagent une foi parfaitement conforme à celle de
leurs ancêtres. De jour en jour, il connaît un
peu mieux ces chrétiens aux noms d’apôtres
: les jeunes Petero et Jiwano, l’adorable petit Domingo
ou encore le vieux Paolo. Puis il découvre d’autres
villages chrétiens, émerveillé par la
puissance de la grâce du baptême qui, depuis deux
cents ans, n’a pas cessé d’agir.
Cette église souterraine du Japon, dont personne n’imaginait
l’existence, commence alors lentement à refaire
surface, malgré les dangers qui ne cesseront de la
menacer jusqu’à la fin du X1Xe siècle,
où la liberté de culte sera enfin accordée
aux chrétiens du Japon.
Le Livre des Merveilles Mame/Plon pp. 921-923
Le Livre des Merveilles Mame/Plon. 2000. pp
921-923