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Saints et saintes sur les routes du monde et de l'histoire.

Responsable : Suzanne Demers, o.p.

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Février 2003

Quand les chrétiens japonais sortent des catacombes

Le livre des Merveilles

AGASAKI, le vendredi 17 mars 1865. Le Père Petitjean, prêtre des Missions étrangères, se recueille dans l’église des Vingt-Six Martyrs, inaugurée moins d’un mois auparavant en souvenir des ecclésiastiques et des laïcs crucifiés à Nagasaki en 1587. Balayant l’édifice du regard, il songe avec une fierté mêlée de tristesse que cette construction est la seule œuvre missionnaire accomplie depuis son arrivée au Japon en novembre 1862. Tant d’impatience, tant d’excitation avaient précédé son arrivée. En 1854, le Japon avait enfin ouvert ses portes aux échanges commerciaux avec les Occidentaux, après que les Américains eurent imposé sous la menace du canon le traité de Kanagawa. Les missions étrangères attendaient ce moment depuis près de trois siècles. Elles allaient enfin pouvoir envoyer à nouveau des missionnaires sur l’île. À partir du XV11e siècle en effet, le Japon s’était fermé à tout contact extérieur. Le régime autoritaire du Shogun muselait ses sujets, pourchassait les quelques Occidentaux encore présents sur l’île et menaçait les chrétiens.

Du feu allumé par saint François Xavier, trois siècles plus tôt, il ne reste plus que cendres, songe tristement le père Petitjean. Comment croire qu’il y avait en 1605 près de deux millions de catholiques au Japon? Une des pages les plus lugubres s’est écrite, depuis lors, en lettres de sang. En 1614, un édit a ordonné l’exil de tous les prêtres, la destruction de toutes les églises et le reniement de la foi catholique sous peine de mort ! En 1622, quarante-cinq chrétiens eurent à souffrir pour le nom de Jésus-Christ sur le bûcher de Nagasaki. Le père Petitjean pense à cet homme qui a vendu son habit pour acheter le poteau de son supplice, avant d’expirer dans les flammes en criant : « Jésus »! Et à cette jeune fille qui ramassait les braises de son bûcher pour les poser sur sa tête, comme une couronne, en l’honneur de son époux du Ciel.

Après la terrible insurrection de Shimbara en 1628, trente-cinq mille chrétiens furent massacrés. Le père Petitjean les porte souvent dans sa prière. Il supplie ces âmes martyres d’intercéder pour le renouveau de l’église au Japon. Car le père Petitjean ne peut s’empêcher de croire qu’il reste un embryon de foi sur l’île malgré les deux siècles de persécutions. Il espère découvrir, en cette terre si abondamment ensemencée par le sang des martyrs, les quelques racines du christianisme qui doivent y subsister. Après deux ans de réclusion sur l’île la plus méridionale du Japon, l’île Oukiga, dans l’archipel de Riou-Kiou, avec interdiction formelle de prêcher et pour seul recours la prière, il est arrivé à Nagasaki. Cela fait maintenant trois ans qu’il attend. Malgré la récente autorisation octroyée aux Occidentaux de construire des églises, le missionnaire est souvent au bord du découragement. Il est bon d’avoir des lieux de culte, mais comment annoncer l’évangile quand on n’a pas le droit de prêcher, que les gardes surveillent constamment les moindres faits et gestes des prêtres, que l’emprisonnement et la peine de mort menacent quiconque voudrait se convertir, et que le simple fait d’être occidental constitue un danger ?

Alors, comme chaque jour depuis son arrivée, le père Petitjean prie. Il ne peut qu’espérer, prier et attendre. Il est bientôt midi. Rien ne vient troubler le calme de l’église. Pourtant, quelques chose intrigue le père Petitjean. Il va jusqu’à la porte et découvre une quinzaine d’hommes, de femmes et d’enfants devant l’église. Troublé, il laisse la porte ouverte et se dirige vers le tabernacle. Le missionnaire commence à réciter le Notre Père. À peine a-t-il fini sa prière que trois femmes du groupe, âgées d’une cinquantaine d’années, s’agenouillent devant lui. L’une d’entres elles murmure :
- Notre cœur à nous tous qui sommes ici ne diffère point du vôtre.
- Vraiment, mais d’où êtes-vous donc? demande le père Petitjean.
- Nous sommes tous d’Urukami. À Urukami, presque tous ont le même cœur que nous.
Le père Petitjean n’ose pas encore espérer. C’est alors que l’une des trois femmes demande dans un souffle : Où est l’image de sainte Marie? Le missionnaire les conduit devant la statue de la Vierge Marie. À la vue de la statue, l’un d’entre eux s’écrie; « Oui, c’est bien Sancta Maria ! Voyez sur son bras On ko Jesu Sama son auguste fils. » Voilà que les questions fusent de toutes parts. Le père Petitjean ne sait plus comment répondre à tant d’empressement. Ses visiteurs lui racontent avec excitation, en montrant l’Enfant Jésus dans les bras de la Vierge, qu’ils célèbrent la fête de On Aruji Jesu Sama, « le vingt-cinquième jour des gelées blanches » et que l’on a enseigné qu’il était né dans une étable, avait vécu dans la pauvreté avant de mourir pour les hommes sur une croix. Les Japonais demandent ensuite au missionnaire s’ils sont bien au dix-septième jour de Tristesse. Le père leur confirme en souriant qu’il s’agit bien du dix-septième jour du carême. Sa joie est comble. Il n’a plus de doute; il vient enfin de rencontrer des descendants des premiers chrétiens du Japon.

Le père Petitjean décide alors de se rendre chez les chrétiens d’Urukami. La ville n’est qu’à deux lieues de Nagasaki, mais la route est éprouvante. Suivant le chemin qui serpente dans les monts Tateyama et Kompira avant de s’enfoncer dans la vallée, le prêtre traverse la rizière et arrive exténué au village. Là, au détour de pauvres maisonnettes à demi cachées par les arbres, il rencontre quelques paysans et les salue avec enthousiasme. Mais ces chrétiens, qui n’avaient pas vu de missionnaire en soutane depuis plus de deux siècles, loin de se précipiter à sa rencontre, le regardent avec méfiance. Quelle déception ! Aurait-il rêvé ou trop follement espéré ? Il repart dépité, mais dès le lendemain, le père Petitjean est rassuré. La nouvelle de la présence d’un prêtre « qui a le même cœur » qu’eux s’est répandue de chaumière en chaumière et les chrétiens d’Urukami viennent alors, chaque jour plus nombreux, à Nagasaki pour lui parler et lui poser une question, en dépit des dangers qu’ils encourent. Les officiers japonais intrigués par ce va-et-vient, redoublent de vigilance. Mais le père ne s’en inquiète pas, tout à sa joie d’avoir découvert cette église cachée.

Ces chrétiens ont réussi depuis plus de deux siècles, sans le secours des sacrements, à se transmettre de génération en génération la foi reçue des premiers missionnaires. Depuis les persécutions, ils demandaient inlassablement à la vierge d’intercéder pour le retour des prêtres. Et, comme cela n’arrivait pas, ils s’étaient organisés. Dans toutes les communautés, un chrétien administrait le sacrement du baptême. Bien conscientes qu’il leur fallait un prêtre pour conférer les autres sacrements, les communautés se contentaient de choisir un autre chrétien qui, chaque dimanche, dirigeait en cachette les prières. Le père Petitjean découvre, à chaque rencontre, que ces chrétiens partagent une foi parfaitement conforme à celle de leurs ancêtres. De jour en jour, il connaît un peu mieux ces chrétiens aux noms d’apôtres : les jeunes Petero et Jiwano, l’adorable petit Domingo ou encore le vieux Paolo. Puis il découvre d’autres villages chrétiens, émerveillé par la puissance de la grâce du baptême qui, depuis deux cents ans, n’a pas cessé d’agir.

Cette église souterraine du Japon, dont personne n’imaginait l’existence, commence alors lentement à refaire surface, malgré les dangers qui ne cesseront de la menacer jusqu’à la fin du X1Xe siècle, où la liberté de culte sera enfin accordée aux chrétiens du Japon.
Le Livre des Merveilles Mame/Plon pp. 921-923


Le Livre des Merveilles Mame/Plon. 2000. pp 921-923


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