Malgré cette splendeur, la jeune fille a
grande hâte que s’achève la période
de repos que lui inflige la tuberculose. Elle voudrait
retourner à Tokyo, parmi les chiffonniers
de la Cité des fourmis… Si l’infirmière
qui la soigne se doutait que cette fille de grands
bourgeois venue faire une cure en face du mont Fuji
pense avec amour aux habitants d’un bidonville
de la capitale, elle aurait des raisons de s’étonner.
Satoko elle-même est encore stupéfaite
quand elle songe au chemin qui l’a menée
d’une riche demeure aux baraques des chiffonniers.
Tout a commencé un jour où la
jeune fille a croisé dans la rue le frère
Zénon. Avec sa robe de bure, son chapelet,
son chapeau mou cabossé, ses yeux pervenche
et sa longue barbe blanche, il ne passait pas inaperçu.
Satoko l’avait vu en photo dans les journaux.
Que savait-elle de lui sinon qu’on l’appelait « l’apôtre
des bidonvilles » ?
« Bonjour, Père! » La jeune fille s’incline
très bas. Le franciscain la regarde en souriant. De toute évidence,
cette jeune fille raffinée ne sort pas des nombreux bidonvilles dont il
s’occupe en ces années rudes d’après-guerre.
Satoko interroge le frère Zénon sur
son travail. Il lui parle de la Cité des fourmis,
où il se rend pour la première fois.
C’est un bidonville qui vient de s’installer
sur des terrains municipaux. Il a été créé par
un entrepreneur ruiné du nom d’Ozawa,
qui paie au poids chiffons, papiers et bouts de ferraille
que ramassent les chiffonniers. Ozawa est assisté d’un
conseiller juridique rompu aux affaires, Matsui. « Sont-ils
chrétiens? » demande la jeune fille. « Non,
répond le franciscain. Matsui est, je crois,
un intellectuel amer qui a tâté du bouddhisme
et du christianisme sans trouver de réponse à sa
révolte »
Quelques jours plus tard, le franciscain fait faire à Satoko
bouleversée, le tour de cette misère
qui baigne dans la boue de la rivière Sumida. À la
demande de Matsui et d’Ozawa, elle commence à préparer
Noël avec les enfants débraillés
qui l’adoptent d’emblée et l’appellent « Maîtresse ».
Les sœurs de la Merci acceptent de l’aider
jusqu’au jour où sur la foi d’un
article de presse mensonger, l’aumônier
espagnol des sœurs discrédite la Cité des
fourmis en affirmant qu’il s’agit d’un
repaire de voleurs.
Matsui s’emporte… et déverse
le trop plein de sa colère sur Satoko et ses
amis. « Si vous étiez des disciples
sincères du Christ, vous seriez pauvres et
partageriez la vie pleine de souffrances des pauvres… Vous
dans votre maison raffinée à deux étages,
vous ne comprenez rien de la misère des gens
vivant dans le dénuement 365 jours par an! « Sous
l’algarade, Satoko reste sans voix. Matsui
conclut : « On a parlé d’implanter
une église à la Cité des fourmis.
Si vous et vos pareils voulez toujours voir se réaliser
ce projet, il y a une condition. Vous la trouverez
dans la deuxième lettre au Corinthiens. »
Satako fatiguée depuis plusieurs jours,
rentre chez elle, abasourdie et brûlante de
fièvre. Le médecin diagnostique un
début de tuberculose et la contraint à prendre
du repos. Elle en profite pour méditer longuement
la fameuse lettre aux Corinthiens. « Le
Seigneur Jésus-Christ, de riche qu’il était,
s’est fait pauvre, pour vous enrichir de sa
pauvreté. »
À la fin de sa convalescence, l’un
des jeunes du bidonville passe prendre de ses nouvelles
en tirant derrière lui sa charrette de poubelles. « Laisse-moi
essayer moi aussi supplie-t-elle» Mais
elle est faible, et les brancards lui échappent
très vite. Qu’à cela ne tienne!
La jeune fille se contente de la deuxième
place, et pousse par l’arrière en riant.
C’est dans ce fier équipage qu’elle
fait son entrée à la Cité des
fourmis après une longue absence.
Quelques jours plus tard, accompagnée d’une
bande d’enfants, elle entreprend la tournée
des poubelles. Ses premières sorties font
scandale. La fille du professeur Kitahara assister
les chiffonniers! Matsui en reste bouche bée,
et Ozawa en a les larmes aux yeux.
Le jour de la Pentecôte, au beau milieu de
son petit déjeuner, deux enfants viennent
la chercher. « Maîtresse, monsieur
Matsui veut vous montrer quelque chose. Venez vite! » Satoko
ne se le fait pas dire deux fois : laissant
là riz et poisson cru, elle se précipite
derrière les gamins. Une église se
dresse à l’entrée de la Cité de
fourmis. Les chiffonniers l’on construite dans
le secret, en deux jours, avec des matériaux
apportés par frère Zénon. Matsui
a donc tenu parole. Pour lui, à dire vrai,
il s’agit d’un calcul. Le bidonville
est menacé de démolition par la municipalité;
or, jamais celle-ci n’osera détruire
un édifice religieux, ni donc raser la Cité des
fourmis. Ozawa, lui, pense aux enfants des chiffonniers.
Il voudrait que cette bâtisse devienne un foyer
pour ces gamins livrés à eux-mêmes.
Le rez-de-chaussée sera donc un réfectoire
où tous les chiffonniers pourront se réunir,
et l’étage servira de salle de classe
et de chapelle.
Satoko accepte avec joie le rôle qui lui
est alors confié : elle accueille les
enfants à la sortie de l’école,
les aide à faire leurs devoirs, et part avec
eux faire les poubelles jusqu’à la tombée
du jour.
Peu après, les gamins décident à l’unanimité de
participer à une grande campagne d’entraide
nationale. Ils vont solennellement porter à la
préfecture l’argent gagné pendant
des semaines à faire les poubelles. Le « don
des enfants de la Cité des fourmis » s’élève à 12000
yens. Satoko est retombée malade, et ne voit
que les photos des journaux.
Cette fois, l’alerte est sérieuse,
et on l’envoie prendre l’air au pied
du mont Fuji. Elle y reste six mois. Quand enfin
on l’autorise à regagner Tokyo, elle
entend s’installer définitivement dans
la cité des fourmis.
Oui, mais… son retour n’a rien à voir
avec les beaux rêves qu’elle formait
devant les neiges du Fuji. Une jeune femme compétente
a pris sa place auprès des enfants. Matsui
souffre pour elle, mais n’aime pas montrer
ses sentiments. Aussi lui parle-t-il durement : « Jusqu’à maintenant
vous aviez joué ici le premier rôle.
Vous avez dû l’abandonner. Une autre
jeune femme l’a repris. Une actrice doit suivre
son texte. Votre ancien texte a changé. Les
metteurs en scène l’ont réécrit
pour la nouvelle actrice. »
Aux larmes de Satoko succède la colère.
- Si vous pensez que tout cela n’est que du
théâtre, je ne vais pas gaspiller mes
larmes, je vous laisse, vous et votre pièce.
- Ce n’est pas ma pièce et je n’y
joue, moi aussi qu’un rôle.
- Qui alors est le metteur en scène?
Matsui dissimule son émotion et lui répond :
Thenshu-sama, le Seigneur du Ciel !
Satoko, vaincue, le remercie humblement pour cette
leçon, s’incline respectueusement et
rentre chez elle.
Son état de santé s’aggrave,
et la certitude que Dieu la destinait à de
grandes choses s’estompe. Elle a tout raté.
Elle n’a gagné personne à l’évangile.
Les visites sont rares, car on craint la contagion;
Satoko, livrée à la solitude, entre
dans une nuit de l’âme.
Pourtant, son exemple est justement en train de
convertir Ozawa. Bouleversé de la voir donner
sa vie jusqu’au bout pour ses frères,
il convoque un jour Matsui pour lui annoncer qu’il
pense devenir chrétien comme elle. Matsui
est déjà ébranlé, et
cette nouvelle achève de le faire tomber du
haut du cynisme où il s’était
réfugié. Il répond à son
patron qu’il désire lui aussi le baptême.
Ils courent aussitôt au chevet de Satoko, mais
y trouvent ses parents et son médecin, profondément
inquiets. Le médecin suggère un autre
changement d’air. Pourquoi ne pas l’installer
dans cette Cité de fourmis qu’elle aime
tant? Les chiffonniers lui construisent une chambre
en contreplaqué dans un coin de l’entrepôt.
Satoko peut se lever, marcher un peu et aider Matsui
dans ses taches administratives. Sa dernière
lutte sera d’obtenir de la municipalité un
autre terrain pour la Cité des fourmis. Il
y en a un dans la partie de Tokyo conquise sur la
mer. Il leur faut 25 millions de yens. Satoko affiche
dans sa chambre une grande banderole : « 25
millions » et prie inlassablement.
Quand un employé de la municipalité vient
en janvier annoncer que le prix a baissé,
Matsui n’hésite pas à en attribuer
le mérite à Satoko. « Ça
y est, nous avons réussi et c’est grâce à vos
prières. Maintenant tout ce que vous avez à faire
c’est de demander votre guérison pour
pouvoir venir avec nous organiser la nouvelle Cité des
fourmis sur notre nouveau terrain. » La
réponse est simple : « Non,
cela ne sera pas nécessaire. Dieu nous a accordé tout
ce que nous lui avions demandé. Cela est suffisant. »