ans
les studios de Radio-Luxembourg, un jour glacial de février
1954, rue Bayard à Paris, il est 12 h 59. Dans un instant,
le journal va commencer. De quoi va-t-il être question
? De l'armée française, enfermée a Diên
Biên Phu; du président Coty, récemment
élu ; des championnats de France de ski à Barèges;
et de la météo, -20 degrés au dessous
de zéro.
Tout à coup, barbe de capucin, robe de bure, regard
de feu, un prêtre surgit. À la place des reportages
annoncés, une voix vibre dans le micro, haletante,
pathétique : « Mes amis, au secours ! Une femme
vient de mourir gelée, cette nuit, à trois heures
sur le trottoir du boulevard de Sébastopol, serrant
sur elle le papier par lequel on l’avait expulsée
» Le message dure une minute à peine. Il bouleverse
la France entière. Dix minutes plus tard, le standard
de la station croule sous les appels. Les dons affluent. Henri
Grouès, dit l’ Abbé Pierre, a gagné
son pari : toucher les cœurs, susciter «une insurrection
de bonté ». En ces temps de reconstruction, de
plein emploi, de confort des foyers, la tentation est grande
d'oublier les exigences évangéliques : «
J’étais nu et vous m’avez vêtu. »
L'auteur de ce « coup » n'est pas un inconnu.
L'abbé Pierre est déjà une figure de
l'église catholique et du monde politique. Ce capucin
de quarante-deux ans est de la trempe des fraticelles, ces
franciscains remuants du XIVe siècle, toujours révoltés
contre la propriété et les richesses : des fous
de l'évangile. Né en 1912 dans une famille aisée
de Lyon, Henri a découvert la charité grâce
à son père : toutes les semaines, AntoineGrouès
se rendait à la cité Rambaud, un bas-fond lyonnais,
pour accueillir des sans-abris, les laver, les raser, les
vêtir. Quand Henri eut onze ans, son père l'emmena
avec lui... pour qu'il voie. Les pauvres avaient cessé
d'être un sujet de conversation en cour de récréation,
pour devenir une réalité. Son père, ce
« monsieur », s'abaissait devant eux, comme il
l'eut fait devant le Christ. « Ce que vous faites au
plus petit d’ entre les miens, c'est à moi que
vous le faites. » Ce fut un choc pour cet enfant bouillonnant
qui choisit très jeune de mettre son énergie,
sa perpétuelle révolte au service de Dieu...
D'abord Henri a envie d'être missionnaire. Sitôt
son bachot en poche, il prend l'habit franciscain, celui de
la pauvreté absolue. En 1938, il est ordonné
prêtre par le cardinal Gerlier. Incardiné à
Grenoble, il entre en Résistance, et exerce son ministère
au maquis des Glières, avant de rejoindre Alger. Dans
la clandestinité, il devient l'abbé Pierre,
un nom de guerre pour un combat qui, pour lui, ne s'achève
pas en 1945. À la Libération, il est élu
député de Meurthe-et-Moselle.
Le
« curé député » prend la
parole au nom des pauvres dans l'hémicycle du Palais-Bourbon.
Il ne la rendra jamais. En chaire, en conférence, dans
les beaux quartiers ou dans les taudis, il prêche la
charité.
Dans l'hiver 54, l'abbé Pierre n'est plus parlementaire.
Mais il est toujours sur la brèche. Depuis la libération,
le pays manque de logements. Les programmes de construction
sont prêts, mais il manque toujours une volonté
politique, un vote à l'Assemblée. Les discussions
s'éternisent. En plein mois de janvier, un homme débarque
chez l'abbé. Dans ses bras, son bébé
mort de froid dans un vieux car désaffecté d'une
cité de Neuilly-Plaisance. Sous le coup du chagrin
et de la colère l'abbé Pierre explose. Il s'empare
d'une feuille et d'un stylo et écrit d'une traite au
ministre du Logement, Maurice Lemaire, pour lui parler de
l'enfant mort : « C'est à 14 heures, le jeudi
7 janvier, qu 'on va l'enterrer. Pensez à lui. Ce serait
bien si vous veniez parmi nous à cette heure-là.
On ne vous recevrait pas mal, croyez-moi. »
Le
jour dit, le ministre est là, touché par le
ton de cet abbé qui parle de la misère des hommes
sans faire de mots, au nom du Christ. Le ministre suit le
cercueil : comment rester insensible ? Bien sûr, nul
ne veut la mort d'un enfant. Mais l'Administration est si
lente... Ils sont si nombreux à coucher dehors. Que
faire ? Le ministre promet 12 000 logements, mais dans deux
mois, « délai de rigueur ». La rigueur
de l'hiver, elle, ne connaissant pas de répit. L'abbé
ne désarme pas. Un mois plus tard, c'est l'appel sur
les ondes de Radio-Luxembourg, un électrochoc pour
la France entière : une exceptionnelle chaîne
de générosité se met en place.
À
l'hôtel Rochester, où l'abbé Pierre a
établi son QG, des enfants apportent leurs économies,
un homme l'arrête dans la rue et lui tend sa chevalière,
des éboueurs déposent le fruit de leurs étrennes,
le général de Gaulle lui-même envoie un
chèque. C'est une immense vague de charité qui
déferle. Il aura suffi de la foi d'un seul, celle dont
l'évangile dit qu'elle peut déplacer les montagnes.
Le
livre des Merveilles Ed. Mame/Plon pp.808-810