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Saints et saintes sur les routes du monde et de l'histoire.

Responsable : Suzanne Demers, o.p.

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Mai 2003

L'abbé Pierre et l’insurrection de la bonté

Le livre des Merveilles

ans les studios de Radio-Luxembourg, un jour glacial de février 1954, rue Bayard à Paris, il est 12 h 59. Dans un instant, le journal va commencer. De quoi va-t-il être question ? De l'armée française, enfermée a Diên Biên Phu; du président Coty, récemment élu ; des championnats de France de ski à Barèges; et de la météo, -20 degrés au dessous de zéro.

Tout à coup, barbe de capucin, robe de bure, regard de feu, un prêtre surgit. À la place des reportages annoncés, une voix vibre dans le micro, haletante, pathétique : « Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit, à trois heures sur le trottoir du boulevard de Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel on l’avait expulsée » Le message dure une minute à peine. Il bouleverse la France entière. Dix minutes plus tard, le standard de la station croule sous les appels. Les dons affluent. Henri Grouès, dit l’ Abbé Pierre, a gagné son pari : toucher les cœurs, susciter «une insurrection de bonté ». En ces temps de reconstruction, de plein emploi, de confort des foyers, la tentation est grande d'oublier les exigences évangéliques : « J’étais nu et vous m’avez vêtu. »

L'auteur de ce « coup » n'est pas un inconnu. L'abbé Pierre est déjà une figure de l'église catholique et du monde politique. Ce capucin de quarante-deux ans est de la trempe des fraticelles, ces franciscains remuants du XIVe siècle, toujours révoltés contre la propriété et les richesses : des fous de l'évangile. Né en 1912 dans une famille aisée de Lyon, Henri a découvert la charité grâce à son père : toutes les semaines, AntoineGrouès se rendait à la cité Rambaud, un bas-fond lyonnais, pour accueillir des sans-abris, les laver, les raser, les vêtir. Quand Henri eut onze ans, son père l'emmena avec lui... pour qu'il voie. Les pauvres avaient cessé d'être un sujet de conversation en cour de récréation, pour devenir une réalité. Son père, ce « monsieur », s'abaissait devant eux, comme il l'eut fait devant le Christ. « Ce que vous faites au plus petit d’ entre les miens, c'est à moi que vous le faites. » Ce fut un choc pour cet enfant bouillonnant qui choisit très jeune de mettre son énergie, sa perpétuelle révolte au service de Dieu...

D'abord Henri a envie d'être missionnaire. Sitôt son bachot en poche, il prend l'habit franciscain, celui de la pauvreté absolue. En 1938, il est ordonné prêtre par le cardinal Gerlier. Incardiné à Grenoble, il entre en Résistance, et exerce son ministère au maquis des Glières, avant de rejoindre Alger. Dans la clandestinité, il devient l'abbé Pierre, un nom de guerre pour un combat qui, pour lui, ne s'achève pas en 1945. À la Libération, il est élu député de Meurthe-et-Moselle.

Le « curé député » prend la parole au nom des pauvres dans l'hémicycle du Palais-Bourbon. Il ne la rendra jamais. En chaire, en conférence, dans les beaux quartiers ou dans les taudis, il prêche la charité.

Dans l'hiver 54, l'abbé Pierre n'est plus parlementaire. Mais il est toujours sur la brèche. Depuis la libération, le pays manque de logements. Les programmes de construction sont prêts, mais il manque toujours une volonté politique, un vote à l'Assemblée. Les discussions s'éternisent. En plein mois de janvier, un homme débarque chez l'abbé. Dans ses bras, son bébé mort de froid dans un vieux car désaffecté d'une cité de Neuilly-Plaisance. Sous le coup du chagrin et de la colère l'abbé Pierre explose. Il s'empare d'une feuille et d'un stylo et écrit d'une traite au ministre du Logement, Maurice Lemaire, pour lui parler de l'enfant mort : « C'est à 14 heures, le jeudi 7 janvier, qu 'on va l'enterrer. Pensez à lui. Ce serait bien si vous veniez parmi nous à cette heure-là. On ne vous recevrait pas mal, croyez-moi. »

Le jour dit, le ministre est là, touché par le ton de cet abbé qui parle de la misère des hommes sans faire de mots, au nom du Christ. Le ministre suit le cercueil : comment rester insensible ? Bien sûr, nul ne veut la mort d'un enfant. Mais l'Administration est si lente... Ils sont si nombreux à coucher dehors. Que faire ? Le ministre promet 12 000 logements, mais dans deux mois, « délai de rigueur ». La rigueur de l'hiver, elle, ne connaissant pas de répit. L'abbé ne désarme pas. Un mois plus tard, c'est l'appel sur les ondes de Radio-Luxembourg, un électrochoc pour la France entière : une exceptionnelle chaîne de générosité se met en place.

À l'hôtel Rochester, où l'abbé Pierre a établi son QG, des enfants apportent leurs économies, un homme l'arrête dans la rue et lui tend sa chevalière, des éboueurs déposent le fruit de leurs étrennes, le général de Gaulle lui-même envoie un chèque. C'est une immense vague de charité qui déferle. Il aura suffi de la foi d'un seul, celle dont l'évangile dit qu'elle peut déplacer les montagnes.


Le livre des Merveilles Ed. Mame/Plon pp.808-810


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