LETTRE APOSTOLIQUE
SALVIFICI DOLORIS
DU SOUVERAIN PONTIFE
JEAN-PAUL II
AUX éVÊQUES, AUX PRÊTRES,
AUX FAMILLES RELIGIEUSES
ET AUX FIDÈLES
DE L'éGLISE CATHOLIQUE
SUR LE SENS CHRéTIEN
DE LA SOUFFRANCE HUMAINE
Vénérables Frères dans l'épiscopat,
Chers Frères et Sœurs,
INTRODUCTION
1. En expliquant
la valeur salvifique de la souffrance, l'Apôtre Paul écrit: « Je complète
en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ
pour son Corps, qui est l'Eglise »(1).
Ces paroles
semblent se trouver au terme du chemin qui parcourt longuement
les détours de la souffrance
inscrite dans l'histoire de l'homme et éclairée
par la Parole de Dieu. Elles ont presque la valeur d'une
découverte définitive qui s'accompagne de
la joie; aussi l'Apôtre écrit-il: « Je
trouve ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous »(2).
La joie vient de la découverte du sens de la souffrance,
et même si Paul de Tarse, qui écrit ces paroles,
y participe d'une manière très personnelle,
cette découverte vaut en même temps pour les
autres.
L'Apôtre fait part de sa propre découverte
et il s'en réjouit à cause de tous ceux qu'elle
peut aider — comme elle l'a aidé lui-même — à pénétrer
le sens salvifique de la souffrance.
2. Le thème de la souffrance — précisément
du point de vue de ce sens salvifique — semble s'intégrer
profondément dans le contexte de l'Année
de la Rédemption, le Jubilé extraordinaire
de l'Eglise; et cette circonstance même paraît
inviter directement à y être plus attentif
durant cette période. Indépendamment de cela,
c'est un thème universel qui accompagne l'homme
sous toutes les longitudes et toutes les latitudes: en
un sens, il est présent avec lui dans le monde,
et il exige donc d'être constamment repris. Même
si Paul, dans sa lettre aux Romains, a écrit que « toute
la création jusqu'à ce jour gémit
en travail d'enfantement »(3), même si les
souffrances du monde animal sont connues de l'homme et
lui sont proches, ce que nous exprimons par le mot « souffrance » semble
cependant particulièrement essentiel à la
nature de l'homme. Le sens en est aussi profond que l'homme
lui-même précisément parce qu'il manifeste à sa
manière la profondeur propre à l'homme, et à sa
manière la dépasse. La souffrance semble
appartenir à la transcendance de l'homme; c'est
un des points sur lesquels l'homme est en un sens « destiné » à se
dépasser lui-même, et il y est appelé d'une
façon mystérieuse.
3. Si le thème de la souffrance doit être
abordé tout particulièrement dans le contexte
de l'Année de la Rédemption, cela tient avant
tout à ce que la Rédemption s'est accomplie
par la Croix du Christ, c'est-à-dire par sa souffrance.
Et justement, au moment de l'Année de la Rédemption,
nous repensons à la vérité exprimée
dans l'encyclique Redemptor hominis: dans le Christ, « tout
homme devient la route de l'Eglise »(4). On peut
dire que l'homme devient la route de l'Eglise particulièrement
quand la souffrance entre dans sa vie. Cela arrive, on
le sait, à diverses étapes de la vie, cela
se produit de diverses manièrès et prend
des dimensions différentes; mais, que ce soit sous
une forme ou sous une autre, la souffrance semble être,
et elle est, quasi inséparable de l'existence terrestre
de l'homme.
Puisque donc,
au cours de sa vie terrestre, l'homme marche d'une façon ou de l'autre sur le chemin de la souffrance,
l'Eglise devrait en tout temps — et spécialement
peut-être en l'Année de la Rédemption — rencontrer
l'homme précisément sur ce chemin. L'Eglise,
qui naît du mystère de la Rédemption
dans la Croix du Christ, a le devoir de rechercher la rencontre
avec l'homme d'une façon particulière sur
le chemin de sa souffrance. C'est dans cette rencontre
que l'homme « devient la route de l'Eglise » et
cette route-là est l'une des plus importantes.
4. De là découle aussi la présente
réflexion, entreprise justement en cette Année
de la Rédemption: la réflexion sur la souffrance.
La souffrance humaine inspire la compassion, elle inspire également
le respect et, à sa manière, elle intimide.
Car elle porte en elle la grandeur d'un mystère
spécifique. Ce respect particulier pour toute souffrance
humaine doit être exprimé au début
de tout ce qui va être développé ici
et qui provient du besoin le plus profond du coeur comme
aussi de l'impératif profond de la foi. Ces deux
motifs semblent se rapprocher particulièrement l'un
de l'autre et s'unir autour de ce thème de la souffrance:
le besoin du cœur nous ordonne de vaincre la timidité,
et l'impératif de la foi — formulé par
exemple dans les paroles de saint Paul citées au
début — indique les motivations au nom et
en vertu desquelles nous osons toucher ce qui semble si
inaccessible en chaque homme; car l'homme, dans sa souffrance,
reste un mystère inaccessible.
II
LE MONDE DE LA SOUFFRANCE HUMAINE
5. Même si dans sa dimension subjective, comme fait
personnel enfoui au plus intime de l'homme concret et unique,
la souffrance semble quasi inexprimable et incommunicable,
il n'est peut-être rien qui ne demande en même
temps comme elle, dans sa « réalité objective »,
d'être traité, médité, conçu
en donnant au problème une forme explicite; il n'est
donc rien qui ne demande autant que l'on pose à son
sujet des questions de fond et que l'on en cherche les
réponses. Il ne s'agit pas seulement ici, on le
voit, de donner une description de la souffrance. Il y
a d'autres critères qui dépassent le domaine
de la description et que nous devons introduire si nous
voulons pénétrer le monde de la souffrance
humaine.
La médecine, en tant que science et en même
temps comme art de soigner, découvre sur le vaste
terrain des souffrances de l'homme leur aspect le plus
connu, celui qui est identifié avec le plus de précision
et est relativement le mieux combattu par les méthodes
de « réaction » (c'est-à-dire
de la thérapeutique). Toutefois, ce n'est là qu'un
aspect. Le terrain de la souffrance humaine est beaucoup
plus vaste, beaucoup plus diversifié, il a de multiples
dimensions. L'homme souffre de diverses manières
qui ne sont pas toujours observées par la médecine,
même dans ses branches les plus avancées.
La souffrance est quelque chose d'encore plus ample que
la maladie, de plus complexe et en même temps plus
profondément enraciné dans l'humanité elle-même.
Une première approche de ce problème nous
vient de la distinction entre la souffrance physique et
la souffrance morale. Cette distinction se fonde sur la
double dimension de l'être humain, et elle désigne
l'élément corporel et spirituel comme le
sujet immédiat ou direct de la souffrance. Dans
la mesure où l'on peut, jusqu'à un certain
point, employer comme synonymes les mots « souffrance » et « douleur »,
il y a souffrance physique lorsque « le corps fait
mal » d'une façon ou d'une autre, tandis que
la souffrance morale est une « douleur de l'âme ».
Il s'agit en effet de la douleur de nature spirituelle,
et pas seulement de la dimension «psychique » de
la douleur qui accompagne la souffrance morale comme la
souffrance physique. L'ampleur de la souffrance morale
et la multiplicité de ses formes ne sont pas moindres
que celles de la souffrance physique; mais en même
temps, il semble que la thérapeutique ait plus de
mal à l'identifier et à l'atteindre.
6. L'Ecriture
Sainte est un grand livre sur la souffrance. Citons seulement,
d'après les Livres de l'Ancien
Testament, quelques exemples de situations qui portent
les marques de la souffrance, et avant tout de la souffrance
morale: le danger de mort(5), la mort de ses propres enfants(6),
en particulier la mort du fils premier-né et unique(7);
et puis aussi: la privation de descendance(8), la nostalgie
de sa patrie(9), la persécution et l'hostilité du
milieu(10), la raillerie et la dérision à l'égard
de celui qui souffre(11), la solitude et l'abandon(12);
et encore: les remords de conscience(13), la difficulté de
comprendre la prospérité des méchants
et la souffrance des justes(14), l'infidélité et
l'ingratitude des amis et des voisins(15); enfin, les malheurs
de sa propre patrie(16).
L'Ancien Testament,
traitant l'homme comme un « ensemble » psychophysique,
associe souvent les souffrances « morales » à la
douleur ressentie dans telle partie précise de l'organisme:
les os(17), les reins(18), le foie(19), les entrailles(20),
le coeur(21). On ne peut nier en effet que les souffrances
morales ont aussi une composante « physique »,
ou somatique, et qu'elles affectent souvent l'état
général de l'organisme.
7. On voit par
ces exemples que nous trouvons dans l'Ecriture Sainte
une grande variété de situations douloureuses
pour l'homme. Cette liste déjà très
diverse n'épuise pourtant pas tout ce qu'en fait
de souffrance a déjà dit, et redit constamment,
le livre de l'histoire de l'homme (il s'agit plutôt
d'un « livre non écrit ») et plus encore
le livre de l'histoire de l'humanité lu à travers
l'histoire de chaque homme.
On peut dire
que l'homme souffre lorsqu'il éprouve
un mal, quel qu'il soit. Dans le vocabulaire de l'Ancien
Testament, le rapport entre souffrance et mal se présente
clairement comme une identité. En effet, ce vocabulaire
ne possédait pas de mot spécifique pour désigner
la « souffrance »; aussi définissait-il
comme « mal » tout ce qui était souffrance(22).
Seule la langue grecque — et, avec elle, le Nouveau
Testament (et les traductions grecques de l'Ancien Testament) — se
sert du verbe « pasko = je suis affecté de
..., j'éprouve une sensation, je souffre »,
et grâce à ce terme, la souffrance n'est plus
directement identifiable au mal (objectif), mais elle désigne
une situation dans laquelle l'homme éprouve le mal
et, en l'éprouvant, devient sujet de souffrance.
Celle-ci, à vrai dire a un caractère à la
fois actif et passif (de « patior »). Même
lorsque l'homme s'inflige à lui-même une souffrance,
lorsqu'il en est l'auteur, cette souffrance reste quelque
chose de passif dans son essence métaphysique.
Cela ne veut
pas dire toutefois que la souffrance, au sens psychologique,
soit dépourvue d'un caractère « actif » spécifique.
Il y a là en effet une « activité » multiple,
et subjectivement différenciée, de douleur,
de tristesse, de déception, d'abattement ou même
de désespoir, selon l'intensité de la souffrance,
selon sa profondeur, et, indirectement, selon toute la
structure du sujet qui souffre et sa sensibilité spécifique.
Au sein de ce qui constitue la forme psychologique de la
souffrance se trouve toujours une expérience du
mal qui entraîne la souffrance de l'homme.
Ainsi donc,
la réalité de la souffrance
fait surgir la question de l'essence du mal: qu'est-ce
que le mal?
Cette question
paraît en un sens inséparable
du thème de la souffrance. La réponse chrétienne à ce
sujet diffère de celle qui est donnée par
certaines traditions culturelles et religieuses, pour lesquelles
l'existence est un mal dont il faut se libérer.
Le christianisme proclame que l'existence est fondamentalement
un bien, que ce qui existe est un bien; il professe la
bonté du Créateur et proclame que les créatures
sont bonnes. L'homme souffre à cause du mal qui
est un certain manque, une limitation ou une altération
du bien. L'homme souffre, pourrait-on dire, en raison d'un
bien auquel il ne participe pas, dont il est, en un sens,
dépossédé ou dont il s'est privé lui-même.
Il souffre en particulier quand il « devrait » avoir
part — dans l'ordre normal des choses — à ce
bien, et qu'il n'y a pas part.
Ainsi donc,
dans la conception chrétienne, la réalité de
la souffrance s'explique au moyen du mal, qui, d'une certaine
façon, se réfère toujours a un bien.
8. La souffrance
humaine constitue en soi comme un « monde » spécifique
qui existe en même temps que l'homme, qui apparaît
en lui et qui passe, et qui parfois au contraire ne passe
pas mais s'établit et s'approfondit en lui. Ce monde
de la souffrance, étendu à de nombreux, de
très nombreux sujets, existe pour ainsi dire dans
la dispersion. Tout homme, par sa souffrance personnelle,
constitue une petite partie de ce « monde »;
mais aussi ce « monde » est en lui comme une
entité finie et unique. Toutefois, la dimension
inter-humaine et sociale va de pair avec cela. Le monde
de la souffrance possède comme une solidarité qui
lui est propre. Les hommes qui souffrent se rendent semblables
les uns aux autres à cause de l'analogie de leur
situation, de l'épreuve de leur destinée,
ou à cause du besoin de compréhension et
d'attention, et peut-être surtout à cause
du problème persistant du sens de la souffrance.
Bien que le monde de la souffrance existe dans la dispersion,
il est donc aussi par lui-même un singulier appel à la
communion et à la solidarité. Nous essaierons
de répondre à cet appel dans la présente
réflexion.
En pensant au
monde de la souffrance dans sa signification personnelle
et en même termps collective, on ne peut
enfin éviter de noter aussi que ce monde, à certaines époques
et dans certains espaces de l'existence humaine, prend
pour ainsi dire une densité particulière.
Cela se produit, par exemple, dans les cas de calamités
naturelles, d'épidémies, de catastrophes
et de cataclysmes, de divers fléaux sociaux: que
l'on pense entre autres au cas d'une mauvaise récolte
et, en lien avec elle — à moins qu'il ne soit
dû à diverses autres causes —, au fléau
de la faim.
Pensons enfin à la guerre. J'en parle avec quelque
insistance. Je parle des deux dèrnières guerres
mondiales, dont la seconde a fauché un total beaucoup
plus élevé de vies et entraîné une
accumulation plus lourde de souffrances humaines. A son
tour, la deuxième moitié de notre siècle — comme
en proportion des erreurs et des transgressions de notre
civilisation contemporaine — porte en soi une menace
si horrible de guerre nucléaire que nous ne pouvons
penser à cette période qu'en termes d'accumulation
incomparable de souffrances jusqu'à l'éventualité d'une
auto-destruction de l'humanité. De cette façon,
ce monde de souffrance, qui, en définitive, a son
sujet en chaque homme, semble se transformer à notre époque — peut-être
plus qu'à aucun autre moment — en une particulière « souffrance
du monde »: du monde qui est plus que jamais transformé par
le progrès grâce à l'action de l'homme,
et qui, en même temps, est plus que jamais en danger à cause
des erreurs et des fautes de l'homme.
III
RECHERCHE
DE LA RéPONSE À LA QUESTION
SUR LE SENS DE LA SOUFFRANCE
9. Au coeur
de toute souffrance éprouvée
par l'homme, et aussi à la base du monde entier
des souffrances, apparaît inévitablement la
question:pourquoi? C'est une question sur la cause, la
raison; c'est en même temps une question sur le but
(pour quoi?) et, en définitive, sur le sens.
Non seulement
elle accompagne la souffrance humaine, mais elle semble
aller jusqu'à en déterminer le
contenu humain, ce pour quoi la souffrance est à proprement
parler une souffrance humaine.
Evidemment,
la douleur, spécialement la douleur
physique, est largement répandue dans le monde des
animaux. Mais seul l'homme, en souffrant, sait qu'il souffre
et se demande pour quelle raison; et il souffre d'une manière
humainement plus profonde encore s'il ne trouve pas de
réponse satisfaisante. C'est là une question
difficile, comme l'est cette autre question, très
proche, qui porte sur le mal. Pourquoi le mal? Pourquoi
le mal dans le monde? Quand nous posons le problème
de cette façon, nous posons toujours aussi, du moins
dans une certaine mesure, une question sur la souffrance.
Ces questions
sont l'une et l'autre difficiles, quand l'homme les pose à l'homme, les hommes aux hommes,
et aussi quand l'homme les pose à Dieu. L'homme,
en effet, ne pose pas cette question au monde, bien que
la souffrance lui vienne souvent de lui, mais il la pose à Dieu
comme Créateur et Seigneur du monde. Et l'on sait
bien que, sur ce terrain, non seulement on arrive à de
multiples frustrations et conflits dans les rapports de
l'homme avec Dieu, mais il peut se faire aussi que l'on
arrive à la négation même de Dieu.
Si, en effet, l'existence du monde ouvre pour ainsi dire
le regard de l'âme humaine à l'existence de
Dieu, à sa sagesse, sa puissance et sa magnificence,
le mal et la souffrance semblent obscurcir cette image,
parfois de façon radicale, et plus encore lorsqu'on
voit le drame quotidien de tant de souffrances sans qu'il
y ait eu faute, et de tant de fautes sans peines adéquates
en retour. Aussi cette situation — plus qu'aucune
autre peut-être — montre-t-elle combien importe
la question du sens de la souffrance et avec quelle acuité il
faut examiner la question elle-même et toute réponse
possible.
10. Cette question,
l'homme peut l'adresser à Dieu
avec toute l'émotion de son coeur, l'esprit saisi
d'étonnement et d'inquiétude; et Dieu attend
la demande et l'écoute, comme nous le voyons dans
la Révélation de l'Ancien Testament. Dans
le Livre de Job, la question a trouvé son expression
la plus vive.
On connaît l'histoire de cet homme juste, qui, sans
aucune faute de sa part, est éprouvé par
de multiples souffrances. Il perd ses biens, ses fils et
ses filles, et finalement il est lui-même atteint
d'une grave maladie. Dans cette horrible situation, il
voit arriver chez lui trois vieux amis qui — chacun
avec des mots différents — cherchent à le
convaincre que, puisqu'il a été frappé par
des souffrances aussi variées et aussi terribles,
il doit avoir commis quelque faute grave. Car la souffrance — disent-ils — atteint
toujours l'homme comme peine pour un délit. Elle
est envoyée par Dieu, qui est absolument juste,
et elle trouve sa motivation dans l'ordre de la justice.
On dirait que non seulement les vieux amis de Job veulent
le convaincre de la justesse morale du mal, mais qu'en
un certain sens ils tentent de défendre à leurs
propres yeux le sens moral de la souffrance. Pour eux,
celle-ci ne peut avoir de sens que comme peine pour le
péché, en se plaçant donc exclusivement
sur le terrain dè la justice de Dieu, qui récompense
le bien par lé bien et punit le mal par le mal.
Le point de
référence, dans ce cas, est
la doctrine exprimée en d'autres écrits de
l'Ancien Testament qui nous montrent la souffrance comme
une peine infligée par Dieu pour les péchés
des hommes. Le Dieu de la Révélation est
Législateur et Juge à un degré qu'aucune
autorité temporelle ne peut atteindre. En effet,
le Dieu de la Révélation est avant tout le
Créateur de qui vient, en même temps que l'existence,
le bien qui est qualité essentielle de la création.
En conséquence, la violation consciente et libre
de ce bien de la part de l'homme est non seulement une
transgression de la loi mais en même temps une offense
au Créateur, qui est le Premier Législateur.
Cette transgression a le caractère de péché,
au sens exact, c'est-à-dire biblique et théologique,
de ce terme. Au mal moral du péché correspond
la punition qui garantit l'ordre moral au sens transcendant
où cet ordre est établi par la volonté du
Créateur et Législateur suprême. De
là découle aussi l'une des vérités
fondamentales de la foi religieuse, fondée également
sur la Révélation: Dieu est un juge juste
qui récompense le bien et punit le mal: « Tu
es juste, Seigneur, en toutes les choses que tu as faites
pour nous, toutes tes œuvres sont vérité,
toutes tes voies droites, tous tes jugements vérité.
Tu as porté une sentence de vérité en
toutes les choses que tu as fait venir sur nous... Car
c'est dans la vérité et dans le droit que
tu nous a traités à cause de nos péchés »(23).
Dans l'opinion
exprimée par les amis de Job se
manifeste une conviction que l'on trouve aussi dans la
conscience morale de l'humanité: l'ordre moral objectif
requiert une peine pour la transgression, pour le péché et
pour le délit. A ce point de vue, la souffrance
apparaît comme un « mal justifié ».
La conviction de ceux qui expliquent la souffrance comme
punition du péché s'appuie sur l'ordre de
la justice, et cela correspond à l'opinion exprimée
par un ami de Job: « Je parle d'expérience,
ceux qui labourent l'iniquité et sèment le
malheur, les moissonnent »(24).
11. Toutefois,
Job conteste la vérité du
principe qui identifie la souffrance avec la punition du
péché. Et il le fait en se fondant sur sa
propre réflexion. Il est en effet conscient de ne
pas avoir mérité une telle punition; il montre
au contraire le bien qu'il a fait dans sa vie. A la fin,
Dieu lui-même reproche aux amis de Job leurs accusations
et reconnaît que Job n'est pas coupable. Sa souffrance
est celle d'un innocent; elle doit être acceptée
comme un mystère que l'intelligence de l'homme n'est
pas en mesure de pénétrer à fond.
Le Livrè de Job n'attaque pas les bases de l'ordre
moral transcendant fondé sur la justice, telles
qu'elles sont proposées dans toute la Révélation,
dans l'ancienne comme dans la nouvelle Alliance. Mais simultanément
ce Livre montre avec la plus grande fermeté que
les principes de cet ordre ne peuvent pas s'appliquer de
façon exclusive et superficielle. S'il est vrai
que la souffrance a un sens comme punition lorsqu'elle
est liée à la faute, il n'est pas vrai au
contraire que toute souffrance soit une conséquence
de la faute et ait un caractère de punition. La
figure de Job le juste en est une preuve spéciale
dans l'Ancien Testament. La Révélation, parole
de Dieu même, pose en toute franchise le problème
de la souffrance de l'homme innocent: la souffrance sans
faute. Job n'a pas été puni, il n'y avait
pas de fondement pour lui infliger une peine, même
s'il a été soumis à une très
dure épreuve. De l'introduction du Livre, il ressort
que Dieu a permis cette épreuve en raison de la
provocation de Satan. Celui-ci avait en effet contesté devant
le Seigneur la justice de Job: « Est-ce pour rien
que Job craint Dieu? ... Tu as béni toutes ses entreprises,
ses troupeaux pullulent dans le pays. Mais étends
la main et touche à ses biens; je te jure qu'il
te maudira en face! »(25). Et si le Seigneur consent à éprouver
Job par la souffrance, il le fait pour montrer la justice
de ce dernier. La souffrance a un caractère d'épreuve.
Le Livre de
Job ne représente pas le dernier mot
de la Révélation sur ce thème. Il
est en un sens uné annonce de la passion du Christ.
Mais il est déjà par lui-même un argument
suffisant pour que la réponse à la question
sur le sens de la souffrance ne soit pas liée sans
réserve à l'ordre moral fondé sur
la seule justice. Si une telle réponse a en elle-même
une raison d'être et une valeur fondamentales et
transcendantes, en même temps non seulement elle
paraît insatisfaisante dans des cas analogues à la
souffrance de Job le juste mais, en plus, elle semble vraiment
réduire et appauvrir le concept de justice que nous
rencontrons dans la Révélation.
12. Le Livre
de Job soulève de manière aiguë le « pourquoi » dè la
souffrance, il montre également que celle-ci frappe
l'innocent, mais il ne donne pas encore la solution du
problème.
Déjà dans l'Ancien Testament, nous remarquons
une tendance qui cherche à dépasser l'idée
selon laquelle la souffrance n'a de sens que comme punition
du péché, car on souligne en même temps
là valeur éducative de cette peine qu'est
la souffrance. Ainsi donc, dans les souffrances infligées
par Dieu au Peuple élu est contenue une invitation
de sa miséricorde, qui châtie pour amener à la
conversion: « Ces persécutions ont eu lieu
non pour la ruine mais pour la correction de notre peuple »(26).
Ainsi est affirmée la dimension personnelle de
la peine. Selon cette dimension, la peine a un sens non
seulement parce qu'elle sert à répondre au
mal objectif de la transgression par un autre mal, mais
avant tout parce qu'elle crée la possibilité de
reconstruire le bien dans le sujet même qui souffre.
C'ést là un aspect extrêmement important
de la souffrance. Il est profondément enraciné dans
toute la Révélation de l'ancienne et surtout
de la nouvelle Alliance. La souffrance doit servir à la
conversion, c'est-à-dire à la reconstruction
du bien dans le sujet, qui peut reconnaître la miséricorde
divine dans cet appel à la pénitence. La
pénitence a pour but de triompher du mal, qui existe à l'état
latent dans l'homme sous diverses formes, et de consolider
le bien tant dans le sujet lui-même que dans ses
rapports avec les autres et surtout avec Dieu.
13. Mais pour être en mesure de percevoir la vraie
réponse au « pourquoi » de la souffrance,
nous devons tourner nos regards vers la révélation
de l'amour divin, source ultime du sens de tout ce qui
existe. L'amour est également la source la plus
riche du sens de la souffrance, qui demeure toujours un
mystère: nous sommes conscients de l'insuffisance
et du caractère inadéquat de nos explications.
Le Christ nous fait entrer dans le mystère et nous
fait découvrir le « pourquoi » de la
souffrance, dans la mesure où nous sommes capables
de comprendre la sublimité de l'amour divin.
Pour découvrir le sens profond de la souffrance,
en suivant la Parole révélée de Dieu,
il faut s'ouvrir largement au sujet humain dans sa potentialité multiple.
Il faut surtout accueillir la lumière de la Révélation,
non seulement parce qu'elle exprime l'ordre transcendant
de la justice mais parce qu'elle éclaire cet ordre
par l'amour, source définitive de tout ce qui existe.
L'amour est aussi la source la plus complète de
la réponse à la question sur le sens de la
souffrance. Cette réponse a été donnée
par Dieu à l'homme dans la Croix de Jésus-Christ.
IV
JéSUS-CHRIST:
LA SOUFFRANCE VAINCUE PAR L'AMOUR
14. «Dieu, en effet, a tant aimé le monde
qu'il a donné son Fils unique pour que tout homme
qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (27).
Ces paroles, prononcées par le Christ au cours de
son entretien avec Nicodème, nous introduisent au
cœur même de l'actionsalvifique de Dieu. Elles
expriment aussi l'essence de la « sotériologie » chrétienne,
c'est-à-dire de la théologie du salut. Sauver
signifie libérer du mal; le salut est donc par là même
lié étroitement au problème de la
souffrance. Selon les paroles adressées à Nicodème,
Dieu donne son Fils au « monde » pour libérer
l'homme du mal, qui comporte en lui-même la perspective
définitive et absolue de la souffrance. En même
temps, le mot «donne » (« il a donné »)
signifie que cette libération doit être accomplie
par le Fils unique à travers sa propre souffrance.
En cela se manifeste l'amour, l'amour infini tant de ce
Fils unique que du Père qui « donne » pour
cela son Fils. Tel est l'amour envers l'homme, l'amour
envers le « monde »: c'est l'amour sauveur.
Nous nous trouvons
ici — il faut s'en rendre compte
clairement dans notre réflexion commune sur ce problème — dans
une dimension complètement nouvelle de notre thème.
C'est une dimension différente de celle qui déterminait
la recherche de la signification de la souffrance et, en
un sens, l'enfermait dans les limites de la justice. C'est
là la dimension de la Rédemption que semblaient
déjà annoncer dans l'Ancien Testament, du
moins selon le texte de la Vulgate, les paroles de Job
le juste: « Je sais, moi, que mon rédempteur
est vivant, et qu'au dernier jour... je verrai mon Dieu... »(28).
Si, jusqu'ici, nos considérations se sont concentrées
avant tout et, en un sens, exclusivement sur la souffrance
dans sa forme temporelle multiple (comme aussi les souffrances
de Job le juste), les paroles de l'entretien de Jésus
avec Nicodème rappelées ci-dessus concernent
au contraire la souffrance dans son sens fondamental et
définitif. Dieu donne son Fils unique afin que l'homme « ne
périsse pas », et la signification de ce « ne
périsse pas » est soigneusement précisée
par les mots qui suivent: « mais ait la vie éternelle ».
L'homme « périt » quand il perd « la
vie éternelle ». Le contraire du salut n'est
donc pas seulement la souffrance temporelle, une souffrance
quelconque, mais la souffrance définitive: la perte
de la vie éternelle, le fait d'être rejeté par
Dieu, la damnation. Le Fils unique a été donné à l'humanité pour
protéger l'homme avant tout contre ce mal définitif
et contre lasouffrance définitive. Dans sa mission
salvifique, il doit donc atteindre le mal jusqu'en ses
racines transcendantes à partir desquelles ce mal
se développe dans l'histoire de l'homme. Ces racines
transcendantes du mal sont ancrées dans le péché et
dans la mort; elles se trouvent en effet à la base
de la perte de la vie éternelle. La mission du Fils
unique consiste à vaincre le péché et
la mort. Il triomphe du péché par son obéissance
jusqu'à la mort, et il triomphe de la mort par sa
résurrection.
15. Quand on
dit que le Christ, par sa mission, atteint le mal jusqu'en
ses racines, nous pensons non seulement
au mal et à la souffrance définitifs, eschatologiques
(pour que l'homme « ne périsse pas mais ait
la vie éternelle »), mais aussi — au
moins indirectement — au mal et à la souffrance
dans leur dimension temporelle et historique. Le mal reste
en effet lié au péché et à la
mort. Et même si c'est avec une grande prudence que
l'on doit juger la souffrance de l'homme comme une conséquence
de péchés concrets (comme le montre précisément
l'exemple de Job le juste), on ne peut cependant pas la
séparer du péché des origines, de
ce qui, chez saint Jean, est appelé « le péché du
monde »(29), de l'arrière-plan pécheur
des actions personnelles et des processus sociaux dans
l'histoire de l'homme. S'il n'est pas permis d'appliquer
ici le critère restreint de la dépendance
directe (comme le faisaient les trois amis de Job), on
ne peut non plus renoncer au critère selon lequel, à la
base des souffrances humaines, il y a des compromissions
de toutes sortes avec le péché.
Il en est de
même quand il s'agit de la mort. On
va jusqu'à l'attendre, bien souvent, comme une libération
des souffrances de cette vie. Et en même temps, il
ne saurait nous échapper qu'elle constitue comme
une synthèse définitive de leur oeuvre destructrice,
tant dans l'organisme corporel que dans la vie psychique.
Mais la mort comporte avant tout la désagrégation
de toute la personnalité psychophysique de l'homme.
L'âme survit et subsiste séparée du
corps tandis que le corps est soumis à une décomposition
progressive conformément aux paroles prononcées
par le Seigneur Dieu, après le péché commis
par l'homme au début de son histoire terrestre: « Tu
es poussière et tu retourneras en poussière »(30).
Ainsi donc, même si la mort n'est pas une souffrance
au sens temporel du mot, même si, d'une certaine
façon, elle se trouve au-delà de toutes les
souffrances, le mal que l'être humain expérimente
en elle a un caractère définitif et totalisant.
Par son oeuvre salvifique, le Fils unique libère
l'homme du péché et de la mort. Il commence
par effacer de l'histoire de l'homme la domination du péché qui
s'est enraciné sous l'influence de l'Esprit du mal
dès le péché originel, puis il donne à l'homme
la possibilité de vivre dans la Grâce sanctifiante.
Dans le sillage de la victoire sur le péché,
il enlève aussi à la mort son pouvoir, ouvrant
la porte, par sa Résurrection, à la future
résurrection des corps. L'une et l'autre sont des
conditions essentielles de la « vie éternelle »,
c'est-à-dire du bonheur définitif de l'homme
en union avec Dieu; cela signifie, pour les sauvés,
que dans la perspective eschatologique, la souffrance est
totalement effacée.
En conséquence de l'oeuvre salvifique du Christ,
l'homme, au long de son existence sur terre, a l'espérance
de la vie et de la sainteté éternelles. Et
même si la victoire sur le péché et
sur la mort, remportée par le Christ grâce à sa
Croix et à sa Résurrection, ne supprime pas
les souffrances temporelles de la vie humaine, et ne libère
pas de la souffrance l'existence humaine dans la totalité de
sa dimension historique, elle jette cependant une lumière
nouvelle — la lumière du salut — sur
toute cette dimension historique et sur toute souffrance.
Et cette lumière est celle de l'Evangile, c'est-à-dire
de la Bonne Nouvelle. Au centre de cette lumière
se trouve la vérité énoncée
lors de l'entretien avec Nicodème: « Dieu,
en effet, a tant aimé le monde qu'il a donné son
Fils unique »(31). Cette vérité bouleverse
jusqu'en ses fondements le cadre de l'histoire de l'homme
et de sa situation terrestre: malgré le péché qui
s'est enraciné dans cette histoire, et comme héritage
originel et comme « péché du monde » et
comme somme des péchés personnels, Dieu le
Père a aimé son Fils unique, c'est-à-dire
qu'il l'aime toujours; puis dans le temps, en raison précisément
de cet amour qui surpasse tout, il « donne » ce
Fils afin qu'il atteigne les racines mêmes du mal
humain et qu'ainsi, porteur du salut, il se rende proche
du monde de la souffrance tout entier auquel l'homme participe.
16. Dans son
activité messianique au sein d'Israël,
le Christ s'est sans cesse fait proche du monde de la souffrance
humaine. « Il est passé en faisant le bien »(32),
et son action le portait en premier lieu vers ceux qui
souffraient et ceux qui attendaient de l'aide. Il guérissait
les malades, consolait les affligés, donnait à manger
aux affamés, délivrait les hommes de la surdité,
de la cécité, de la lèpre, du démon,
de divers handicaps physiques, trois fois il a rendu la
vie à un mort. Il était sensible à toute
souffrance humaine, tant du corps que de l'âme. En
même temps, il enseignait; et au centre de son enseignement
se trouvent les huit béatitudes, qui sont adressées
aux hommes éprouvés par différentes
souffrances dans la vie temporelle. Ce sont ceux qui ont « une âme
de pauvre » et « les affligés », « les
affamés et assoiffés de la justice » et « les
persécutés pour la justice », ceux
que l'on insulte, que l'on persécute, contre lesquels
on dit faussement toute sorte de mal à cause du
Christ(33)... Ceci selon saint Matthieu; Luc mentionne
encore explicitement ceux qui ont « faim maintenant »(34).
De toute façon, le Christ s'est fait proche du
monde de la souffrance humaine surtout en prenant sur lui-même
cette souffrance. Durant son activité publique,
non seulement il a éprouvé la fatigue, l'absence
de maison, l'incompréhension, même de ses
plus proches, mais, par-dessus tout, il a été de
plus en plus hermétiquement enfermé dans
un cercle d'hostilité, et les préparatifs
pour le faire disparaître du monde des vivants sont
devenus de plus en plus manifestes. Le Christ en est conscient
et bien souvent il parle à ses disciples des souffrances
et de la mort qui l'attendent: « Voici que nous montons à Jérusalem,
et le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres
et aux scribes; ils le condamneront à mort et le
livreront aux païens, ils le bafoueront, cracheront
sur lui, le flagelleront et le tueront, et après
trois jours il ressuscitera »(35). Le Christ va audevant
de sa passion et de sa mort en pleine conscience de la
mission qu'il doit accomplir précisément
de cette manière. C'est précisément
par cette souffrance qu'il doit faire en sorte « que
l'homme ne périsse pas mais ait la vie éternelle ».
C'est précisément par sa Croix qu'il doit
atteindre les racines du mal enfoncées dans l'histoire
de l'homme et dans l'âme humaine. C'est précisément
par sa Croix qu'il doit accomplir l'oeuvre du salut . Cette
oeuvre, dans le dessein de l'Amour éternel, a un
caractère rédempteur.
Et c'est pourquoi
il reprend sévèrement
Pierre lorsque celui-ci veut lui faire abandonner ses pensées
sur la souffrance et sur la mort en croix(36). Et quand
le même Pierre, au moment de l'arrestation à Gethsémani,
tente de le défendre par l'épée, le
Christ lui dit: « Rentre ton épée...
Comment alors s'accompliraient les Ecritures d'après
lesquelles il doit en être ainsi? »(37). Et
il dit aussi: « La coupe que m'a donnée le
Père, ne la boirai-je pas? »(38). Cette réponse — comme
d'autres qui reviennent en divers points de l'Evangile—montre
combien le Christ était profondément pénétré de
la pensée qu'il avait déjà exprimée
lors de son entretien avec Nicodème: « Dieu,
en effet, a tant aimé le monde qu'il a donné son
Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse
pas mais ait la vie éternelle »(39). Le Christ
s'achemine vers sa propre souffrance, conscient de sa force
salvifique; il va, obéissant à son Père,
mais surtout il est uni à son Père dans l'amour
meme dont le Père a aimé le monde et l'homme
dans le monde. Et c'est pourquoi saint Paul écrira
du Christ: il « m'a aimé et s'est livré pour
moi »(40).
17. Les Ecritures
devaient s'accomplir. Nombreux étaient
les textes messianiques de l'Ancien Testament qui annonçaient
les souffrances du futur Oint de Dieu. L'un d'entre eux
est particulièrement touchant, celui que l'on appelle
habituellement le quatrième chant du Serviteur de
Yahvé, contenu dans le Livre d'Isaie. Le prophète,
appelé à juste titre « le cinquième évangéliste »,
présente dans ce chant l'image des souffrances du
Serviteur avec un réalisme aigu, comme s'il les
voyait de ses propres yeux, les yeux du corps et ceux de
l'esprit. A la lumière des versets d'Isaïe,
la passion du Christ devient presque plus expressive et émouvante
encore que dans les descriptions des évangélistes
eux-mêmes. Voici comment se présente devant
nous le vrai Homme de douleur:
« Il n'avait ni beauté ni éclat
pour attirer nos regards...
Objet de mépris, abandonné des hommes,
homme de douleur, familier de la souffrance,
comme quelqu'un devant qui on se voile la face,
méprisé, nous n'en faisions aucun cas.
Or ce sont nos souffrances qu'il portait
et nos douleurs dont il était chargé.
Et nous, nous le considérions comme puni,
frappé par Dieu et humilié.
Mais lui, il a été transpercé à cause
de nos crimes,
é
crasé à cause de nos fautes.
Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui,
et dans ses blessures nous trouvons la guérison.
Tous, comme des moutons, nous étions errants,
chacun suivant son propre chemin,
et le Seigneur a fait retomber sur lui
nos fautes à tous »(41).
Le chant du
Serviteur souffrant contient une description dans laquelle
on peut, en un sens, identifier les étapes
de la passion du Christ dans tous leurs détails:
l'arrestation, l'humiliation, les soufflets, les crachats,
le mépris de la dignité même du prisonnier,
le jugement inique, puis la flagellation, le couronnement
d'épines et la dérision, le chemin de croix,
la crucifixion, l'agonie.
Ce qui nous
touche dans les paroles du prophète,
plus encore que cette description de la passion, c'est
la profondeur du sacrifice du Christ. Bien qu'innocent,
voici qu'il se charge des souffrances de tous les hommes
parce qu'il se charge des péchés de tous. « Le
Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à tous »:
tout le péché de l'homme dans son étendue
et sa profondeur devient la véritable cause de la
souffrance du Rédempteur. Si la souffrance se « mesure » en
fonction du mal enduré, les paroles du prophète
nous permettent de comprendre la mesure du mal et de la
souffrance dont le Christ s'est chargé. On peut
dire que c'est une souffrance de « substitution »;
mais elle est surtout une souffrance de « rédemption ».
L'Homme de douleur de cette prophétie est vraiment « l'agneau
de Dieu qui enlève le péché du monde »(42).
Dans sa souffrance, les péchés sont effacés
précisément parce que lui seul, comme Fils
unique, a pu les prendre sur lui, les assumer avec un amour
envers le Père qui surpasse le mal de tout péché;
en un certain sens, il anéantit ce mal dans l'espace
spirituel des rapports entre Dieu et l'humanité,
et il remplit cet espace avec le bien.
Nous touchons
ici la dualité de nature d'un unique
sujet personnel de la souffrance rédemptrice. Celui
qui, par sa passion et sa mort sur la Croix, opère
la Rédemption est le Fils unique que Dieu « a
donné ». Et en même temps, ce Fils de
même nature que le Père souffre en tant qu'homme.
Sa souffrance a des dimensions humaines, elle a aussi — à un
degré unique dans l'histoire de l'humanité — une
profondeur et une intensité qui, bien qu'humaines,
peuvent être également une profondeur et une
intensité incomparables de souffrance du fait que
l'Homme qui souffre est en personne le Fils unique: « Dieu
de Dieu ». Lui seul par conséquent — lui,
le Fils unique — est capable d'étreindre l'étendue
du mal contenu dans le péché de l'homme:
dans tout péché et dans le péché « total »,
selon les dimensions de l'existence historique de l'humanité sur
la terre.
18. On peut
dire qu'à présent les considérations
ci-dessus nous mènent directement à Gethsémani
et sur le Golgotha, où s'est réalisé le
chant du Serviteur souffrant contenu dans le Livre d'Isaïe.
Mais avant d'y aller, lisons les versets suivants du chant,
qui donnent une anticipation prophétique de la passion
de Gethsémani et du Golgotha. Le Serviteur souffrant — et
cela est à son tour essentiel pour une analyse de
la passion du Christ — se charge d'une manière
totalement volontaire des souffrances dont on a parlé:
« Maltraité,
il s'humiliait,
il n'ouvrait pas la bouche,
comme l'agneau qui se laisse mener à l'abattoir,
comme devant les tondeurs une brebis muette,
il n'ouvrait pas la bouche.
Par contrainte et jugement il a été saisi.
Parmi ses contemporains, qui s'est inquiété
qu'il ait été retranché de la terre
des vivants,
qu'il ait été frappé pour le crime
de son peuple?
On lui a donné un sépulcre avec les impies
et sa tombe est avec le riche,
bien qu'il n'ait pas commis de violence
et qu'il n'y ait pas eu de tromperie dans sa bouche »(43).
Le Christ souffre
volontairement et c'est innocent qu'il souffre. Il accueille
par sa souffrance la question — posée
nombre de fois par les hommes — qui a été exprimée
en un sens d'une manière radicale par le Livre de
Job. Toutefois, non seulement le Christ porte en lui l'interrogation
elle-même (et cela d'une façon encore plus
radicale puisque, s'il est homme comme Job, il est aussi
le Fils unique de Dieu), mais il apporte également
la plus complète des réponses possibles à cette
question. La réponse vient, peut-on dire, de la
matière même dont est faite la demande. La
réponse à l'interrogation sur la souffrance
et sur le sens de la souffrance, le Christ la donne non
seulement par son enseignement, c'est-à-dire par
la Bonne Nouvelle, mais avant tout par sa propre souffrance
qui est complétée d'une manière organique
et indissoluble par cet enseignement de la Bonne Nouvelle.
Et c'est là le mot ultime, la synthèse, de
cet enseignement: « le langage de la Croix »,
comme le dira un jour saint Paul(44).
Ce « langage de la Croix » charge d'une réalité définitive
l'image de la prophétie antique. Bien des textes,
bien des discours, dans l'enseignement public du Christ,
témoignent que celui-ci accepte d'emblée
cette souffrance, qui est la volonté du Père
pour le salut du monde. Mais ici, le point décisif
est la prière à Gethsémani. « Mon
Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin
de moi! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu
veux »(45), et un peu plus loin: « Mon Père,
si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que
ta volonté soit faite! » (46): ces paroles
sont expressives à plus d'un titre. Elles prouvent
la vérité de l'amour que le Fils unique donne à son
Père par son obéissance. En même temps,
elles attestent la vérité de sa souffrance.
Les paroles de la prière du Christ à Gethsémani
prouvent la vérité de l'amour par la vérité de
la souffrance. Les paroles du Christ confirment en toute
simplicité cette vérité humaine de
la souffrance, jusqu'au fond: la souffrance, c'est subir
le mal, devant lequel l'homme frémit. Il dit: « Qu'elle
passe loin de moi! », précisément comme
le Christ l'a dit à Gethsémani.
Ses paroles
attestent en même temps la profondeur
et l'intensité uniques et incomparables de la souffrance
que seul l'Homme qui est le Fils unique a pu expérimenter;
elles attestent cette profondeur et cette intensité que
les termes prophétiques cités ci-dessus aident, à leur
manière, à comprendre: pas à fond,
certes (il faudrait pour cela pénétrer le
mystère divin et humain de celui qui en est le sujet),
mais au moins à comprendre la différence
(et en même temps la ressemblance) qui se vérifie
entre toute souffrance possible de l'homme et celle du
Dieu-Homme. Gethsémani est le lieu où précisément
cette souffrance, dans toute la vérité exprimée
par le prophète sur le mal qu'elle fait ressentir,
s'est révélée quasi définitivement à l'âme
du Christ.
Après les paroles de Gethsémani viennent
les paroles prononcées sur le Golgotha: elles témoignent
de la profondeur — unique dans l'histoire du monde — du
mal que représente l'épreuve de la souffrance.
Lorsque le Christ dit « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi
m'as-tu abandonné? », ses paroles ne sont
pas seulement l'expression de l'abandon qui s'exprimait
souvent dans l'Ancien Testament, spécialement dans
les Psaumes, et en particulier dans ce Psaume 22 [21] d'où vient
la phrase citée(47). On péut dire que ces
paroles d'abandon naissent au plan de l'union indissoluble
du Fils à son Père, et qu'elles naissent
parce que le Père « a fait retomber sur lui
nos fautes à tous »(48), dans la ligne de
ce que dira saint Paul: « Celui qui n'avait pas connu
le péché, Dieu l'a pour nous identifié au
péché »(49). En même temps que
ce poids horrible, mesurant « tout » le mal — contenu
dans le péché — qui consiste à tourner
le dos à Dieu, le Christ, par la profondeur divine
de l'union filiale à son Père, perçoit
d'une façon humainement inexprimable la souffrance
qu'est la séparation, le rejet du Père, la
rupture avec Dieu. Mais c'est justement par cette souffrance
qu'il opère la Rédemption et qu'il peut dire
en expirant: « Tout est accompli »(50).
On peut dire
aussi que l'Ecriture s'est accomplie, que se sont définitivement réalisées les
paroles du chant du Serviteur souffrant: « Le Seigneur
a voulu l'écraser par la souffrance »(51).
La souffrance humaine a atteint son sommet dans la passion
du Christ. Et, simultanément, elle a revêtu
une dimension complètement nouvelle et est entrée
dans un ordre nouveau: elle a été liée à l'amour, à l'amour
dont le Christ parlait à Nicodème, à l'amour
qui crée le bien, en le tirant même du mal,
en le tirant au moyen de la souffrance, de même que
le bien suprême de la Rédemption du monde
a été tiré de la Croix du Christ et
trouve continuellement en elle son point de départ.
La Croix du Christ est devenue une source d'où coulent
des fleuves d'eau vive(52). C'est en elle aussi que nous
devons reposer la question du sens de la souffrance et
trouver jusqu'au bout la réponse à cette
question.
suite et fin du document >>>
|