a
liturgie des Heures a beau ramener chaque semaine
cette formule qui ouvre le cantique d'éphésiens
1, elle nous frappe à chaque fois par son
caractère solennel : « Le
Dieu et Père de notre Seigneur, Jésus,
le Christ ». Presque lourde à force
de densité théologique, ce n'est
pas elle que nous emprunterions spontanément
dans une prière de notre cru. Elle paraît
pourtant avoir été l'une des préférées
de saint Paul. Et pas de lui seul, semble-t-il.
Tout se passe en effet comme si, assez tôt,
au moins dès la deuxième génération
chrétienne, la formule appartient à la
prière des communautés. À la
fin de sa Lettre aux Romains, Paul souhaite que,
d'un même coeur et d'une même bouche,
la communauté sache « glorifier
le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus
Christ » (15, 6). C'est d'ailleurs ce
qu'il fait lui-même, comme il le confie aux
Colossiens, lorsqu'il fait mémoire d'eux
dans ses prières (1, 3). « Béni
soit le Dieu et Père de notre Seigneur,
Jésus, le Christ » : cette
formule inaugurale de l'hymne d'éphésiens
se retrouve exactement sous la même forme,
non seulement chez Paul (2 Corinthiens 1, 3 ;
11, 31), mais encore dans la Première lettre
de Pierre (1, 3), ce qui est l'indice que d'autres
milieux chrétiens devaient la connaître
et l'utiliser couramment. Proclamer sous cette
forme l'identité de Dieu, c'était
proclamer du même coup l'identité propre
de la foi chrétienne. Dieu est Père ;
Dieu est notre Père ; et il l'est parce
que, d'abord et avant tout, il est le Père
de notre Seigneur Jésus Christ.
BéNI
En
débutant ainsi, l'hymne d'éphésiens
se fait simplement l'écho de l'Ancien Testament. « Béni
soit Dieu », « Tu es béni,
Dieu » : de telles formules s'y retrouvent
régulièrement soit au début,
soit à la fin de prières retraçant
les bienfaits ou les « merveilles » de
Dieu. « Béni soit le Seigneur,
le Dieu d'Israël » : c'est sur
cette proclamation que s'achève par exemple
le Psaume 105, après avoir détaillé les
multiples interventions de Dieu tout au long de l'histoire
de son peuple (v. 48). « Béni soit
le Seigneur depuis Sion », clame encore
le Psaume 134, après avoir proclamé pareillement
les interventions bienveillantes de Yahvé en
faveur des siens (v. 21).
Les
choses se présentent bien ainsi dans
notre hymne. La formule « Béni
soit Dieu... » est en effet suivie de
l'énoncé des bienfaits, ou pour parler
comme le verset 3, des « bénédictions » de
Dieu, depuis le début jusqu'au terme de son
dessein. D'abord celles qu'il a faites avant le temps
(v. 3-6), puis celles qu'il a faites dans le temps,
en Jésus Christ (v. 7-12), enfin celles qu'il
continue de prodiguer aux croyants dans le temps
postérieur à Jésus Christ (v.
13-14). Au total, six bénédictions...
et une septième ! Ce sont en effet six
bénédictions que proclament les versets
4-14 : l'appel à la communion (v. 4),
l'adoption filiale (v. 5-6), la libération
du péché (v. 7-8), la révélation
du mystère (v. 9-10), les horizons d'espérance
(v. 11-12), l'Esprit de la promesse (v. 13-14). Le
tout vient à la suite du verset 3 qui, en
proclamant que Dieu « nous a bénis
et comblés des bénédictions
de l’Esprit, au ciel, dans le Christ »,
fait figure d'introduction générale
plutôt que d'énoncé d'une première
bénédiction particulière.
« Qu’il soit béni », « Il
nous a bénis » : le peuple
nouveau se conforme aux habitudes du peuple ancien. À la
bénédiction descendante, qui vient
de Dieu vers les croyants et se traduit sous forme
de bénédictions au pluriel (faveurs,
grâces, bienfaits divers), répond la
bénédiction ascendante, admirative
et reconnaissante, qui monte du coeur des croyants
vers Dieu.
BéNI SOIT LE DIEU DE NOTRE SEIGNEUR JéSUS
CHRIST
Dans
la plupart des bénédictions de
l'Ancien Testament, auxquelles celle d'éphésiens
1 fait écho, Dieu est béni en tant
qu'il est le « Dieu de quelqu'un » : « Dieu
d'Israël », « Dieu de
nous » (« notre Dieu »), « Dieu
de nos Pères », « Dieu
d'Abraham », etc.
Dans
ces bénédictions, la formule « Béni
soit le Dieu de... » s’accompagne
de l'énoncé des bienfaits accordés
par Dieu au groupe ou à la personne. En Genèse
24, 27, après avoir proclamé: « Béni
soit Yahvé, Dieu de mon maître Abraham »,
le serviteur du Patriarche énumère
les bénédictions de Dieu à l'égard
de ce dernier. En 2 Samuel 18, 28, un familier de
David s’exclame « Béni soit
Yahvé ton Dieu », puis apprend
au roi ce que Dieu vient d'accomplir en sa faveur.
En Néhémie 9, 5, des lévites
proclament : « Bénissez Yahvé votre
Dieu », puis se mettent à retracer
les multiples interventions de celui-ci à travers
la longue histoire de son peuple. Au seuil de l'évangile
selon saint Luc, le Benedictus s'ouvre par « Béni
soit le Seigneur, Dieu d'Israël... » puis
enchaîne de même avec l'énoncé de
ce que Dieu vient d'accomplir de décisif en
faveur des siens : il « visite et
rachète son peuple. Il a fait surgir la force
qui nous sauve dans la maison de David, son serviteur... » (Luc
1, 67-79)
Là-dessus cependant, éphésiens
s'écarte de l'usage habituel et prend sa coloration
chrétienne. Après avoir proclamé: « Béni
soit le Dieu (...) de notre Seigneur Jésus
Christ », l'hymne, s'il se conformait à l'Ancien
Testament, devrait renvoyer à ce que Dieu
a fait pour Jésus Christ. Au lieu de cela,
la bénédiction renvoie à tout
ce que Dieu a fait pour nous en Jésus Christ.
Les initiatives et les bienfaits de Dieu ne s'arrêtent
pas à Jésus Christ, pour ainsi dire,
mais viennent nous rejoindre par son intermédiaire.
C'est à travers lui que, du début à la
fin du dessein de Dieu, passent les bénédictions
de ce dernier pour l'humanité, comme dans
un spectre qui décompose et redistribue la
lumière. Chacune des sept bénédictions
affirme au moins une fois cette médiation
du Christ. « En lui », « en
Christ », « dans le Bien-aimé », « dans
le Christ » : sous une forme ou l'autre,
la formule revient neuf fois au total. Tout s'est
accompli dans le Christ : l'insistance des mots
laisse déjà percevoir l'orientation
théologique. Avant même de s'être
révélé ainsi, Dieu était
le Dieu de Jésus Christ. Parvenus à la
plénitude des temps, les croyants saisissent
dans l'émerveillement que c'est « dans
le Christ » que déjà Dieu
agissait depuis toujours, avant même que se
mette en branle l'exécution de son dessein.
BéNI SOIT LE DIEU ET PÈRE DE NOTRE
SEIGNEUR JéSUS CHRIST
Celui
que célèbre éphésiens
1 n'est pas que le Dieu de Jésus Christ. Il
est le Père de Jésus Christ. Ainsi
s’affirme la nouveauté chrétienne
par excellence. Parce qu'il est le Père de
Jésus Christ, Dieu est devenu le Père
des croyants. C'est l’objet de la troisième
bénédiction : ...
destinant d'avance que nous serions pour lui des
enfants
adoptifs par Jésus Christ, selon
le bon plaisir de sa volonté, à la
louange de sa gloire, dont il nous a gratifiés
dans le Bien-Aimé. (1, 5-6 ; traduction
de l’auteur)
« Dans le Bien-Aimé »,
et non pas seulement « en lui » ou « dans
le Christ » comme dans l'énoncé des
autres bénédictions. La différence
est à coup sûr significative. « Bien-Aimé » est
en effet le titre que l’ensemble du Nouveau
Testament donne à Jésus en tant que
Fils de Dieu. La relation filiale est donc l'apanage
de Jésus. C'est lui le Fils, comme le proclamait
d'emblée la bénédiction : « Béni
soit le Dieu et Père de notre Seigneur, Jésus,
le Christ ! » (v. 3) Mais, précisément,
Dieu a voulu, à travers l'adoption, étendre
cette relation aux croyants. Si bien que ceux-ci, à leur
tour, pourront être désignés
comme les « bien-aimés » de
Dieu. Fils et filles dans le Fils, bien-aimés
dans le Bien-Aimé : voilà ce que
Dieu nous a destinés d'avance à devenir
(v. 5). Le même verbe traduit ici par « destiner
d'avance » revient en Romains 8, 29 à propos
du dessein de Dieu à l'égard des croyants.
Là, au lieu de filiation adoptive, Paul parle,
en termes équivalents, de reproduire l'image
du Fils.
N'est-il
pas frappant que, dans ce passage comme en éphésiens 1, le terme ultime, à savoir
la relation de communion et de filiation à établir,
soit posé en premier et comme commandant,
en quelque sorte, les étapes ultérieures
du dessein de Dieu ?
Béni soit Dieu.... : Tout en reprenant
la formule héritée de la piété juive,
les communautés chrétiennes y coulaient
le spécifique de la foi nouvelle : le
Père de notre Seigneur, Jésus, le Christ !
Vieilles outres, vin nouveau ! 
(N.B.
texte paru dans Célébrer les Heures
n. 20, hiver 1998)
Cet
article est tiré de la revue Célébrer
les Heures. On peut en savoir davantage sur
cette revue en écrivant à Célébrer
les Heures, 2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine,
Montréal (Québec) H3T 1B6, Canada.
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