ous
le pont Mirabeau coule la Seine… et
l’agitation des vagabonds couvre le bruit
des flots.
Intrigués par ce remue-ménage, deux
gendarmes marquent une pause dans leur tournée
matinale.
- Eh bien, c'est quoi ce raffut ? Vous avez bu ?
Vous connaissez le tarif...
-Vous
inquiétez pas, m sieur l'agent.
On
a pas plus bu que mangé ce matin ! On
chahute un peu Marcel. Il nous propose de déménager
ce soir... dans une maison. On voudrait juste savoir
s'il se moque vraiment de nous.
-Mais, intervient Marcel, j'dis pas n'importe quoi,
c'est du côté des
Invalides y paraît.
Marcel
n'affabule pas. Comme beaucoup d'autres, ces hommes
errent depuis longtemps au cœur d'une
France convalescente, après cinq année
de conflit, victimes d'événements qui
les
dépassent. D'abord la guerre, et maintenant
la paix ; ils ont tout perdu, travail, famille, maison.
Leur histoire est ordinaire, comme celle de tous
ceux dont l'usine a été détruite,
dont la maison a été bombardée,
qui ont perdu leur famille, ou ,que leur femme a
quittés, fatiguée d'attendre le retour
improbable d'un prisonnier, dont elles ont oublié jusqu'au
visage.
Pour
certains, la France du lendemain de la guerre est
un vaste
chantier, une nation à reconstruire,
une immense jachère à cultiver. Mais
pour eux, la terre n’est pas généreuse,
les champs sont des déserts stériles,
les villes sont en ruine et, les souvenirs sont à vifs.
Après avoir constitué des armées
de soldats, ils forment des légions de sans-abris.
Affames, sans ressources et sans famille, ils affluent
en masse vers la capitale où on leur proposera
peut-être un peu de travail. Mais, là comme
ailleurs, la misère est au coin
des rues, et le froid et la faim...
Pourtant,
ce matin, la nouvelle se répand
comme une traînée de poudre chez ces
abonnés de la « belle » étoile
: une maison d'accueil ouvre ses portes aujourd’hui.
Devant l'enthousiasme de Marcel, les plus sceptiques
ne sont pas longs à se laisser convaincre.
- Allons, venez et voyez si vous ne me croyez pas.
Je les ai croisés
tout à l’heure. Tout un tas de jeunes avec des cartons sur la
tête. Y’avait écrit dessus : « Ne bouffez
pas vos briques, donnez-les au Secours catholique pour faire de taudis des
logements... »
Je
leur ai demandé, quoi que c'était.
Une « Campagne du Logis », ils disent,
pour nous fournir des vraies maisons,
La
campagne initiée par le Secours catholique
en 1952 n'est pas un coup d'essai. Depuis 1946, le
mouvement met tout en œuvre pour soulager la
détresse des oubliés de la reconstruction.
Avec une incroyable énergie, son fondateur,
le père Jean Rodhain, ne cesse de multiplier
les initiatives avec un seul mot d'ordre : « Allumer
le feu 3e la charité. »
Sa
santé n'est pourtant pas florissante, À dix-huit
ans, quelques mois avant la fin de la Première
Guerre, le jeune homme, qui est né dans les
Vosges et dont la famille a dû fuir l'Alsace
en 1870, ne rêvait que de s'engager; les médecins
militaires, qui ne faisaient pourtant pas les difficiles
en cette période de pertes massives, le jugèrent
en trop mauvaise santé pour en faire un soldat.
Il décida donc d'anticiper son entrée
au séminaire. Il fut ordonné en 1924.
Pendant les dix premières années de
sacerdoce, qu'il passa d'abord à épinal,
puis dans une paroisse rurale, son état de
santé s'améliora. Offices, prédication,
visites aux malades, aumônerie, cercles d'étude,
groupes de jeunes,… on le disait «
infatigable et débordant d'activité,
d'imagination et d’initiative », au point
que son évêque le traitait de « vicaire
agité ».
Nommé aumônier de la fédération
jociste féminine de Paris, il se fit remarquer
par les 45 000 adhérents lors de la veillée
du congrès de 1937, en organisant d'abord
un spectacle magnifique, puis en s'évanouissant
d'épuisement pendant la soirée pour
avoir trop donné de lui-même. C'était
la première alerte que son corps lui adressait.
-
Si Marcel le dit, pourquoi n'irions-nous pas voir
un peu ça, les gars.
Les
locataires du pont Mirabeau s'ébranlent
en désordre en direction des Invalides, empruntant
les quais sous l'œil goguenard des deux policiers,
soulagés de voir leur secteur retrouver son
calme.
-
Le Secours catholique, c'est le truc du père
Rodhain, j'crois. Un type bien. Quand j'étais
prisonnier, pendant la guerre, c'est incroyable le
nombre de « valoches » qu'il a pu faire
parvenir aux curés des camps. Les « valises
chapelles », ils appelaient ça, et puis
il y avait aussi les « colis liturgiques ».
Il est même venu un Noël, pour dire la
messe, dans mon camp de prisonniers au fin fond de
la Prusse orientale.
Marcel
a raison, si la Première Guerre mondiale
s'est passée de Jean Rodhain, il a été mobilisé pour
la Seconde. Le 2e classe Rodhain participa aux combats
en 1940, donnant « à tous le plus magnifique exemple de courage et d’abnégation,
se portant sans cesse au secours des blessés dans les endroits les plus
exposés au feu de l’ennemi » dit sa citation militaire.
Prisonnier, puis évadé avec l’autorisation de ses chefs spirituels
et militaires en 1940, il se lança à corps perdu dans l’aumônerie
des prisonniers de guerre qu’il installa au siège de la fédération
jociste féminine.
Cet
engagement du père Rodhain en faveur
des prisonniers de guerre, malgré les risques
encourus, lui valut le surnom d '«aumônier
des barbelés ». Il lui permit aussi
de constituer un réseau de relations, bien
utile lors de la création du Secours catholique.
Cette institution vit d'ailleurs le jour à l'occasion
du pèlerinage à Lourdes de mille cent
prisonniers de guerre et déportés en
1946.
Cinq
années ont passé, et les chantiers
sont toujours aussi nombreux, les besoins toujours
aussi pressants. Constatant que les préoccupations
des gouvernants ne prennent pas toujours en compte
l'urgence sociale, Jean Rodhain, n'hésite
pas à les stimuler. « En pratiquant
certaines, formes de charité, on prépare
les lois sociales de demain. Quand les politiques
sont muets, c'est la charité qui crie. »
-
Oh! Surprise, la troupe interrompt sa marche joyeuse
aux portes de ce qui semble être le
refuge promis.
- Dis donc, Marcel. T'es sûr qu’il va t'accueillir, ton curé ?
Tu vas jamais à la messe... D'ailleurs t'es même pas baptisé.
Une
voix sentencieuse répond à l'impétrant: « Nous
ne sommes pas une société de bienfaisance
légèrement colorée d’un
peu de religion. La Croix est au centre de notre
insigne. Mais c’est à tous, quelles
que soient leurs opinions politiques ou religieuses à 1'exclusion
de tout particularisme national ou confessionnel,
que le Secours catholique veut apporter son aide.»
Les
propos du père Rodhain surprennent les
visiteurs. Ses mots sont si rares que sa parole est
d'or... Ses discours sont si sobres que ses actes
sont féconds. Et c'est avec un grand sourire
qu il accueille les nouveaux arrivants. II en sera
toujours ainsi, à Lourdes, où il crée
en 1955 la cité Saint-Pierre afin d'accueillir
les pèlerins les plus démunis, ou dans
les projets internationaux qu’il initie comme
président Caritas Internationalis de 1965 à 1972.
Son intuition majeure consiste à stimuler
les « chômeurs de la charité », à leur
faire comprendre qu’il ne suffit pas de faire
la charité mais de la découvrir à travers
les malheurs d’autrui.
Du
pain, des soins, du réconfort, Jean Rodhain
en a offert toute sa vie sans ménager ni sa
peine ni sa santé. Cet homme de culture qui
aimait, comme il l'avouait volontiers, la musique
et le jardinage, a laissé derrière
le fabuleux héritage d’une association
caritative de plusieurs milliers de bénévoles,
association sans frontière géographique,
politique, sociale ou religieuse, dont la seule vocation
est d’aider les plus démunis à retrouver
leur dignité. Il a su
donner à son œuvre les moyens nécessaires
en développant une intense politique de communication.
Le mensuel du Secours catholique, Message, est aujourd’hui
tiré à 1400 000 exemplaires. Jean Rodhaim
disait lui-même : « Si j’avais à choisir
entre un chèque et un micro, je choisirais
le micro, car la vérité est la première
des charités » . 