es
longues heures d’entretien que le Père Jacques
Sommet m’a accordées représentent une
expérience et un souvenir d’une grande richesse.
C’est avec émotion et gratitude que j’évoque
la rencontre et l’amitié de cet homme si attachant.
Ceux qui ont le bonheur de le fréquenter le savent,
il vous met tout à fait à l’aise par son
accueil toujours fraternel et souriant alors même que
vous êtes saisi par sa vigueur intellectuelle ou sa
qualité spirituelle.
Dans
ces échanges, le Père Sommet est toujours resté
très modeste sur lui-même, mais communicatif
pour partager une pensée, une conviction. Evénements,
réflexion, témoignage constituent ensemble la
qualité de cette existence à tout moment. S’il
consent à quelques confidences sur s vie, c’est
pour mieux faire sentir les problèmes d’une époque
ou pour s’étonner avec vous du prix et des enjeux
de toute vie d’homme.
L’itinéraire de Jacques Sommes se partage en
trois périodes principales : le temps des appels,
c’est-à-dire les années de la jeunesse
et de la formation, le temps de l’épreuve, je
veux parler de l’expérience bouleversante de
Dachau, enfin le temps des activités et responsabilités
dans la Compagnie.
P
287 - Passion et espérance
Ce Jésus, premier né de toute créature,
révélation même de Dieu, Dieu lui-même,
Dieu humainement, est-il encore un frère ? N’est-il
pas tellement du coté de la manifestation de Dieu,
fût-elle la plus humaine possible, qu’il n’est
plus tellement du coté de l’expérience
humaine ?
Pour
moi, il est la révélation d’une fraternité
sans limite. Il m’importe beaucoup de le reconnaître
comme frère. Il a pu y avoir quelquefois, y compris
dans la théologie de la libération, une « apologie
du dernier », au point qu’il soit le premier
et le seul. Le Père de Foucault disait fort justement
que lui ne pouvait pas être le dernier puisque Jésus
avait pris la dernière place. Jésus est le dernier,
il se met à la place. C’est lui qui perce le
mur des résistances et de l’ignominie. Mais,
il le fait sans qu’il y ait une relativisation quelconque
de la dignité, de la grandeur de l’homme qui
n’est pas dans cette situation de puissance. C’est
tout autre chose que de faire simplement comme si le dernier
ou le plus pauvre devenait Jésus-Christ lui-même.
Jésus Christ ne se passe de ce dernier-là, c’est
clair. Mais il est présent aussi, quand il parle comme
ayant autorité. C’est-à-dire qu’il
exprime quelque chose qui est une lumière pour tous
ceux qu’il rencontre, quels qu’ils soient. Quand
Jésus dit des paroles de miséricorde à
la pécheresse, il ne prend pas seulement partir pour
elle en ce qu’elle est la dernière ; en
même temps il prend en charge sa dignité de femme
dans la dimension positive. Jésus est le témoin
de l’un et de l’autre. C’est en cela que
je le trouve frère. Je dirais volontiers que Jésus
me révèle la fraternité, la fraternité
sans faille, pas une fraternité qui consiste à
être avec l’un contre les autres nécessairement.
C’est difficile à formuler. Toujours est-il que
dans l’importance que je reconnais à Jésus
Dieu, Dieu m’est donné comme infiniment frère.
[…]
Si l’on nous a vraiment dépouillés de
tout, si à l’extrême de la souffrance s’est
ajoutée l’extrémité du mépris,
si l’on a tout fait pour nous déshonorer, et
si nous avons gardé notre liberté d’homme,
et cette honneur du dedans « plus dur »
et plus résistant que tout, alors, pourvu que nous
soyons restés simples, et purs de toute idolâtrie
d’orgueil – alors, que nous soyons chrétiens
ou non, tout chrétien devra dire que nous participons
à son mystère : à la ressemblance
et à la grâce de son Christ. Et, de fait, si
nous réfléchissons notre acte, nous y sentirions,
je croire une valeur qui dépasse toutes les valeurs
qui passent – et comme une obscure espérance.
Cependant,
cela ne serait pas encore la participation au sacerdoce du
Christ et à son sacrifice, et la préparation
directe d’aujourd’hui. Il y a autre chose qui
est d’un autre ordre et uniquement chrétien.
Il ne faut plus ici nomme seulement l’honneur, mais
son frère aîné, l’amour. Sommes-nous
jamais sûrs d’être vraiment sincères
et d’aimer vraiment Dieu ?
p.
291 - Le sens d’un sourire
Est-ce
là le secret du sourire serein de Jacques Sommet ?
On n’a pas le sentiment qu’il soit accablé
et j’imagine mal qu’il le soit en secret, que
son sourire inaltérable soit un trompe-l’œil.
Mort
où est ta victoire ! Non, je ne vis pas dans l’angoisse.
Cela ne signifie pas que je vive d’une façon
aussi souriante que j’en ai l’air. A beaucoup
de ceux avec qui je vis, les difficultés, la crise
d’aujourd’hui paraissent immenses. Je en suis
pas sur le même registre. Je ne suis pas porté
à désespérer des choses ou des gens.
L’expérience des camps ne m’a pas poussé
à désespérer, même si l’espoir
est souvent compromis. Ce qui domine pour moi, de ce point
de vue, au-delà du fait d’être souriant
ou non, c’est la question de l’espérance
à long terme. Le drame de ma faiblesse et de celle
des hommes me met dans une situation humiliée plutôt
qu’angoissante. La misère du monde n’est
pas rien à porter certes, mais elle est portée
par ceux qui ont donné leur vie pour nous en sauver
et rendre possibles les avenirs. A travers quoi le surgissement
gratuit des initiatives de Dieu dans les hommes n’est
jamais absent.
Je
rencontre parfois des réalités difficiles et
quotidiennes. J’ai perdu trois amis en trois mois. D’autres,
comme une jeune mère de famille, sont atteints de cancers
sans espoir. Que veut dire alors sourire ? Je ne dis
pas que je ne souris pas quand je rencontre les gens, même
ceux qui sont dans l’épreuve. Mais, qu’est-ce ?
Jésus-Christ ne souriait pas. Le sourire est un peu
la manifestation de ce que j’ai di bien simplement :
avec cette personne que je rencontre, avec cette personne
qui agonise même, nous sommes intérieurs à
une promesse. Mon sourire dit plutôt que je suis dans
une situation de faiblesse personnelle et de promesse qui
m’enveloppe. Ce sourire est – c’est un peu
ridicule de dire les choses ainsi – la blessure positive
de l’espérance par rapport à ce que je
suis. Il peut avoir l’air un peu convenu ou un peu fabriqué ;
j’espère que non ; mais il est le signe
que moi je ne suis que moi, et aussi que quelque chose nous
habite, celui qui est en face et, qui s’appelle promesse.
Et puis il y a, il faut que je le dise bien simplement, ce
souvenir réel et révélateur à
la fois, très fort pour moi ; je me vois encore
rentrant de Dachau et me retrouvant dans la rue ici dans ce
quartier, voyant les quartiers de Paris et me disant :
« je retrouve Paris ressuscité, je veux
dire au-delà de la mort ! ». C’est
comme le sentiment d’avoir passé par la mort.
Des amis m’ont dit quelquefois : « vous
êtes déjà mort ! ». Un
don reçu dépasse, dans les choses périssables,
leur matière passagère !
J’ai
l’impression que rien ni personne ne pourra plus vraiment
faire peur au Père Sommet !
Je
n’ose entendre ce propos. SI quelque chose en moi ressemble
à cela c’est que je sais pouvoir toujours trouver
un Autre plus courageux : du visage du Christ en agonie
à la joie que des chrétiens et des hommes m’ont
toujours apportée dans l’épreuve. La question
est alors que je ne sois pas une sorte de sourire béat,
mais que j’essaie de dire la conscience d’une
promesse qui a été si fortement reçue
à tels moments donnés. Malgré moi, il
faut bien que je dise que, dans cet univers, j’ai connu
la grâce, si la grâce est autre chose dans un
lieu de mort que de mourir à l’espoir. Etant
avec les derniers, je vois tout le cortège, devant
moi, des hommes qui ont tout éprouvé, et souvent
dans la force de la foi. 
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