| CHAPITRE
10 : LA SOLITUDE FéCONDE.
régoire est encore en début de parcours,
et pas au bout de ses peines. Le souvenir des félicités
d’autrefois vient le tourmenter, ce qui n’est
pas pour surprendre. Ses premières années à l’abbaye
ne l’exposaient pas à la tentation puisqu’il était
isolé du monde. Mais il est des sollicitations anciennes
qui se moquent des clôtures. Les commencements ne sont
pas les plus simples, car les terrains de l’être
ne sont pas tous assurés. Peut-on dire d’ailleurs,
qu’ils le deviennent avec l’âge ? Un jour
Grégoire écrira une belle page sur la chasteté,
mais en attendant, il doit d’abord se consolider. « Etre
chaste, souligne-t-il plus tard, ce n’est pas le rester
mais le devenir ».
Le doute s’insinue en lui,
alors qu’il en est encore à la période
probatoire, avant ses vœux solennels en tout cas. De
manière obsessionnelle quasiment, l’envie de
partir le prend. Son Père Maître auquel il s’ouvre
de cette tentation est stupéfiait. Grégoire
est prêt à partir sur le champ. Son interlocuteur
lui demande de se donner au moins un temps de réflexion.
Comme il connaît la dévotion à Marie
de Grégoire, il lui conseille de la prier intensément,
une semaine durant. Grégoire accepte et remplit scrupuleusement
son contrat dans la prière. Au long des heures, on
le voit souvent devant la statue de Marie. Rien ne se passe,
l’envie de partir est toujours là. Tous ses
Ave Marie semblaient avoir été vains. Le dernier
jour, il s’adresse à Marie, en termes plus pressants,
et surtout plus personnels : « Marie, dis-moi si je
suis vraiment fait pour cette vie-là, sinon, je pars ».
A peine a-t-il eu le temps de formuler sa requête,
une paix imprévisible s’empare de lui. Le calme
se fait. C’est la réponse à la mise en
demeure qu’il avait adressée à la Vierge.
Son Père Maître n’en est pas surpris,
mais il doit aider Grégoire à comprendre. Depuis
son retournement en prison, Grégoire est habité par
la présence de Dieu. Soudain, un effacement s’opère.
Il est comme laissé à lui-même, orphelin
spirituellement en somme. A la vérité, Grégoire
vit quelque chose de la situation des Apôtres quand
leur Maître leur dit : « il est bon que je m’en
aille ». Souvent, par la suite, on demandera à frère
Grégoire pourquoi il est à la trappe. « La
question, répondait-il, se pose autrement. « Ce
n’est pas pourquoi je suis ici, mais pour qui ? En
arrivant, confie-t-il encore, j’ai senti que Dieu me
voulait dans cette maison, tellement je m’y sentais
chez moi. Le marin, revenu de loin, éprouve sans doute
le même sentiment quand il arrive au port. Une trappe,
c’est quelque chose du genre, mais c’est un port
où l’on ne jette jamais l’ancre. » Même
s’ils sont immobiles, les voyages intérieurs
mènent très loin ceux qui embarquent. Il n’est
pas étonnant qu’il y ait de la houle. Grégoire
qui avait connu de grands déchaînements n’a
pas accosté pour se mettre à l’abri.
C’est le risque de la foi qu’on prend quand on
entre dans une trappe. Ce risque-là, bien sûr,
tous les chrétiens ont à le courir. Grégoire
parle souvent du « tout ou rien de la foi ».
C’est bien précisément parce qu’il
veut en faire le tout de sa vie qu’il est là,
et pas pour se replier sur lui-même.
[….]
CHAPITRE 11 : NON EXPRIMER MAIS POUR AIMER.
Un événement extérieur met frère
Grégoire en porte-à-faux à l’endroit
de ses frères. La société civile, et
c’est un bonheur, consulte les citoyens dans les votes
auxquels participent les moines évidemment. Par petits
groupes, on les voit sortir pour gagner les bureaux de vote à la
Mairie de leur village. Parmi eux, il y en a toujours un
qui manque ; c’est Grégoire pour cause de casier
judiciaire. Ses frères ne peuvent le deviner puisqu’ils
n’en savent rien. Seuls le Père Abbé et
le Père Maître sont au courant, et ils gardent,
bien entendu le secret. Un frère qui n’apprécie
pas les abstentions, en fait reproche à Grégoire.
Le Père Maître met les choses au point, en défendant
le droit de tout frère de ne pas voter. Ce n’est
pas le plus grave pour frère Grégoire qui mesure
les conséquences sur sa propre vie, des interdits
civils dont il est l’objet. Tant que son casier judiciaire
ne sera pas redevenu vierge, il ne pourra aller plus loin
dans son engagement définitif, ses vœux solennels
précisément. Il se voit contrarié dans
ce qui est chez lui l’élan même de son âme.
Depuis sa sortie
de prison, Grégoire est suivi par
une assistante sociale qui l’a pris en amitié,
et lui fait confiance. Mais une fois par mois, il doit se
rendre à la gendarmerie de Cadours, la plus proche
de l’abbaye, pour faire signer son carnet d’interdit
de séjour. Le temps qui passe n’a pas atténué les
soupçons. « Tiens-toi pénard, ne fais
pas l’imbécile », lui répète-t-on.
Les gendarmes en restent à la classification portée
sur son carnet : « individu dangereux ». A la
différence de Dieu, la société a la
mémoire longue et très dure. Le Père
Abbé qui est sûr de son frère, finit
pas obtenir des gendarmes qu’ils viennent à l’abbaye.
Il est présent lui-même à toutes leurs
visites et se voit régulièrement mis en garde
: « Faites attention, cet homme peut vous tromper ».
Sans se démonter, le Père Abbé leur
répond : « je sais à quoi m’en
tenir, c’est moi qui l’ai accueilli ».
Frère Grégoire souffre de ces remarques désobligeantes,
mais il ne s’y attarde pas. Il attend toutefois une
réhabilitation qui le libèrera de ces servitudes.
Un jour où il passait à l’abbaye, un
gendarme dubitatif s’adresse à frère
Grégoire qu’il reconnaît : « depuis
combien de temps êtes-vous ici ? », lui demande-t-il.
Le ton n’est plus le même, le vouvoiement en
témoigne. Le Frère lui répond : « dis
ans ». Sans doute, avait-il vraiment cru, se dit-il
en lui-même, que j’allais retomber. Arrivent
enfin les délais prescrits par l’autorité judiciaire
pour le rétablissement des droits civils des condamnés.
Renseignement pris, frère Grégoire adresse
une demande au tribunal de Toulouse. Peu après, il
reçoit une convocation pour se rendre au Palais de
justice, où il devra passer devant un tribunal ; date
prévue : le 2 février, jour de la Présentation
de Jésus au Temple. Jour mémorable, en vérité,
que cette séance au tribunal pour l’ex Jean
Bernier, dont les fréquentes comparutions devant tant
d’autres tribunaux avaient toujours eu lieu dans le
passé au titre d’accusé. Nous sommes
en 1963. Durant cinq années, les gendarmes ont mené enquête,
l’assistante sociale a établi des rapports,
alors même qu’elle sympathisait de plus en plus
avec l’ancien détenu, elle était garante
du sérieux de ses aspirations à une vie complètement
nouvelle au service de Dieu.
Frère Grégoire se sent maintenant empli d’une
paix immense, dans la certitude que tout est bien et que
de son passé trop chargé, il ne restera rien
sur ses papiers. Ce jour-là, tout est signe positif
sur le chemin de réconciliation avec les hommes qui
suit son retour à Dieu. En compagnie de son Père
Abbé, frère Grégoire arrive au tribunal
vêtu de ses habits religieux. Ils entrent dans la salle
dont la porte se ferme sur eux. La séance, en effet,
doit se dérouler à huis clos. Même l’assistante
sociale ne peut y assister. Le tribunal a la même composition
que pour un passage en correctionnel : le président
et ses deux assesseurs, le procureur, et son greffier. Mais
cette fois, ce n’est plus un être dur et fermé,
révolté et prêt à bondir qui leur
fait face sur le banc des accusés. C’est à la
barre des témoins que se tient Grégoire, droit,
calme, sérieux, attentif. Le Président prend
la parole et lui demande ce qu’il désire.
« Etre relevé des peines qui figurent dans
mon casier judiciaire », répond-il calmement.
Commence alors la lecture de l’acte d’accusation,
en vue de la réhabilitation. C’est la longue évocation
de toutes les fautes accumulées au cours d’une
de délinquance. Le Président fait lecture à voix
basse d’une façon à peine audible, comme
gêné devant ce moine au regard clair qui lui
fait face en ce jour, avec une humilité tranquille.
Lecture achevée, il se tourne vers le Procureur et
lui demande : « Monsieur le Procureur, voyez-vous un
inconvénient à la réhabilitation du
Frère ? » Le Procureur se lève et prenant
alors la parole d’un ton solennel : « Messieurs
de la Cour, en ce jour de la Purification de la Vierge Marie,
on ne peut refuser cela au Frère ». Le Président
se tourne vers lui et lui demande s’il a quelque chose à dire.
Non sans émotion contenue, la réponse jaillit,
vraie et sincère : « Je remercie la Cour de
sa bienveillance ». Jean Bernier est réhabilité,
frère Grégoire peut lui succéder à part
entière. La séance est levée. Tout le
monde sort, et frère Grégoire retrouve l’assistante
sociale qui attendait dans le couloir pour le féliciter. « C’est
un beau jour », lui dit-elle en partageant sa joie.
[…]
Cette réhabilitation faite, c’est le retour
au monastère où la messe est célébrée à 11
heures. Frère Grégoire est empli de reconnaissance
envers son Dieu, et aussi envers celui qui a bien voulu lui
faire confiance ici-bas, son Père Abbé, qui
l’a accompagné jusqu’à ce moment
du pardon terrestre. Il peut enfin se tourner maintenant
vers ce qui lui tient le plus à cœur : ses vœux
définitifs et la profession solennelle. Même
si le changement était déjà effectué dans
son âme, le voici officiellement né à une
nouvelle vie où l’extérieur est en accord
avec l’intérieur. Il se sent désormais
pleinement l’égal de tous ses frères
moines, aussi bien que des hommes de l’extérieur
qui n’ont pas connu semblable épreuve.
[…]
Grégoire peut enfin s’engager dans la voie
cistercienne à Sainte-Marie-du-Désert. Jour
solennel pour frère Grégoire. La date a son
importance. C’est un 8 septembre, jour où l’on
célèbre la Nativité de la Vierge que
Grégoire vénère tendrement.
Grégoire est malgré tout très entouré,
par ses frères cisterciens bien entendu, mais également
par ceux qui ont été les proches témoins
du travail de Dieu en lui. Parmi ceux-là, il y a l’assistante
sociale de Toulouse, le Président de la Cour d’appel
de cette même ville et son épouse. Le voici
maintenant revêtu de la même coule que ses frères.
Prosterné la face contre terre, Grégoire, à cette
heure, est l’image du consentement. Songe-t-il alors à cette
phrase de saint Augustin : « En adhérant à Toi
de tout moi-même, ma vie vivra d’être pleine
de Toi ». Pour quelques mois encore seulement, Dom
Jean de la Croix est encore Père Abbé. Il est
bien placé pour rendre grâces, lui qui avait
pris le risque de la foi avec cet homme dont il connaissait
le passé et ses passifs. Sa jeunesse, il le confesse,
n’était pas pour peu dans la confiance dont
il faisait preuve. 
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