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sa foi, en témoigner et la transmettre, c’est
la vocation de chaque chrétien. Pour André Gouzes,
la foi est d’abord un visage : celui du Christ
ressuscité. Jésus ne cesse de se révéler
à nous dans le geste inattendu d’un voisin, dans
la vie merveilleuse des saints, dans la splendeur de la Création,
dans la joie de la liturgie.
Avec son talent de poète, sa verve méridionale,
sa passion pour Dieu et sa délicatesse de pasteur,
le sage de Sylvanès nous invite à retrouver
les sources de la foi et le courage de courir au rendez-vous
d’amour avec Dieu.
André
Gouzes est dominicain. Depuis vingt-cinq ans, il restaure
et anime l’abbaye de Sylvanès, joyau de l’art
cistercien en Aveyron. Il est le créateur de la « Liturgie
du Peuple de Dieu » et l’un des principaux
acteurs contemporains d’un art liturgique de qualité.
Ph.V. : André Gouzes, n’êtes-vous
pas tombé dans la foi quand vous étiez petit ?
A.G. : Dans une chrétienté d’enfance
qui fut la mienne, on peut dire en effet qu’il « faisait
chrétien » comme il fait jour. La foi, était
« une évidence » pour un petit
garçon né en 1943 sur une terre chrétienne,
le Rouergue, dans une famille catholique fervente. Le soleil
se levait le matin comme les cloches sonnaient à l’église
et comme Dieu était parmi nous de l’angélus
du matin à l’angélus du soir. Nous étions
certains qu’une présence nous enveloppait et
nous portait. Avant d’être une foi en quelqu’un,
le premier sentiment que j’ai éprouvé,
enfantin peut-être, mais qui est loin d’être
léger ou superficiel, c’était que la foi
est une confiance de tout l’être, une confiance
en la vie.
Une
confiance dans la vie
On en soupçonne pas à quel point cette expérience
native et naïve en même temps, de la foi chrétienne
dans un contexte sociologique où elle était
communément partagée apportait aussi, non pas
la certitude raisonnable de l’existence de Dieu, mais
une fondamentale confiance en « l’être »,
en la capacité merveilleuse des choses à exister.
Les adultes autour de moi vivaient sans aller au-delà
de cette foi naturelle en un Dieu créateur bienveillant,
sans s’engager vers des questionnements élaborés
ou des raisonnements construits. Certains philosophes, Thomas
d’Aquin et ses héritiers, comme le cher Jacques
Maritain que j’ai connu à la fin de sa vie quand
il s’était retiré chez les petits Frères
de Jésus à Rangueil, près de Toulouse,
parlent de l’expérience de l’être
comme de cette confiance-là.
Peut-être
que le vertige de l’homme contemporain, indépendamment
de l’objet de la foi, vient de la perte de cette confiance
en soi-même, cette confiance en « l’être »
qui ouvre à l’acte de croire… Or, il ne
peut y avoir d’amour sans confiance. Il n’y a
pas d’amitié sans confiance, il n’y a pas
de vie sans confiance ! Et la confiance, c’est
la racine profonde de la foi. Autrement dit, peut-il y avoir
une existence humaine sans cette expérience gratuite
de confiance dans l’amour, confiance dans la vie, confiance
dans le jour qui vient ? La foi chrétienne se
construisait naguère sur cette merveilleuse attitude
de l’homme devant l’appel à la vie qu’il
entendait. Cet appel de la vie, ou à cette appel de
l’être , suscite en nous la générosité
d’une réponse. On peut appeler cela la confiance.
La foi n’est pas une notion a priori. Elle n’est
pas une attitude excentrée ou excentrique de l’homme ;
elle est au contraire cette attitude de confiance au cœur
de l’existence. Je ne peux pas penser que l’homme
puisse vivre sans cette forme première de la foi qui
est la confiance dans el don qu’il a reçu de
vivre. Et c’est vrai qu’avoir été,
quels que soient les drames – parce que mon enfance
a été marquée par des drames, des souffrances
– marqué par cette confiance en la vie m’a
merveilleusement préparé à accueillir
et à reconnaître la vie de Dieu en moi.
C’est une chose qu’on a besoin de rapprendre.
Trop de gens s’imaginent que croire, c’est adhérer
tout de suite à des concepts, difficiles, ésotériques.
Un fatras de convictions nous empêche de sentir que
la relation à Dieu passe par la simplicité de
s’accueillir comme vivant, comme fils de la vie, comme
fils de la terre, comme fils du jour. Comme fils aussi de
la tendresse. C’est charnellement déjà
le premier pas dans le mystère du Père.
Ph. .V : Est-ce que vous avez déjà douté
de la vie ?
A.G. : Dans la douleur certainement. La douleur, c’est
mystérieux. On ne peut pas savoir quelle sera la capacité
et la mesure de notre corps, de notre cœur, de notre
intelligence à l’épreuve de la douleur.
Il est des épreuves insoutenables. Je pense qu’on
ne peut que rester humble, silencieux, devant la douleur de
quelqu’un. La douleur est la chose la plus mystérieuse
qui soit dans l’existence de l’homme. Mais une
des choses qui me rend la foi chrétienne ô combien
précieuse est qu’elle ne dit rien – en
tout cas dans l’Evangile- pour expliquer le mal. Elle
n’a aucun mythe, aucune raison explicative. Elle n’a
que la merveilleuse invitation à la fraternelle présence
et à la profonde compassion. Le Christ n’expliquer
pas la douleur, la souffrance, il vient la partager avec nous.
L’extrême pudeur de Dieu, le silence de Dieu qui
se fait compassion pour nous me paraissent être l’attitude
la plus belle, la plus noble, la plus profonde, probablement
la plus divine qui soit.
La Bible, une Parole aux éclats
Ph.
V : « Comment croire sans d’abord entendre
la Parole ? » dit l’épître
aux Romains ? Lisez-vous la Bible ?
A.G. : Je la rumine chaque jour, comme saint Augustin
nous y invite. Dans son Commentaire des Psaumes, il compare
le sage à une fourmi, bien avant les fabulistes :
« regarde la fourmi de Dieu : elle se lève
chaque jour, elle court à l’église de
Dieu, elle prie, elle écoute la Parole, elle chante
l’hymne, elle rumine ce qu’elle a entendu, elle
réfléchit en elle-même, elle cache à
l’intérieur les grains de vie qu’elle a
rassemblés. » Vous remarquerez que c’est
exactement la vie à Sylvanès qui est décrite !
A l’image de la fourmi, ici nous tâchons de devenir
des sages…
Les Pères de l’Eglise, les grands spirituels,
les philosophes ont encouragé ce que le Père
Jousse appelle la « manducation de la Parole ».
Cet exercice de rumination montre bien que notre rapport à
l’Ecriture est un rapport existentiel. Pour connaître
Dieu, on peut faire de la théologie, et bien sûr
pour connaître la Bible, on peut faire de l’exégèse.
Mais la science religieuse n’empêche pas que la
relation du croyant à l’Ecriture soit une relation
particulière. On peut tout savoir de l’Ecriture
et ne pas avoir la foi. On peut démonter la Parole
pour elle-même, décortiquer ses principes historiques,
ses principes linguistiques, sans adhérer à
ce qu’elle révèle. Pour que la Parole
soit vraiment Parole de vie, il faut quand, dans la foi, on
la reconnaisse comme Parole de Dieu. C’est dans cette
perspective seulement que la Parole est nourricière.
On ne peut pas être un chrétien éclairé
sur les raisons profondes de son adhésion à
la révélation, on ne peut pas être un
chrétien « substanté »,
si on ne fréquente pas l’Ecriture et si l’on
ne se laisse pas fréquenter par elle. On doit établir
un rapport amoureux avec l’Ecriture. Parfois un verset
suffira pour illuminer le jour. Rien qu’une parabole
de l’Evangile peut être la mémoire de toute
la semaine.
Ph.
V : Votre relation avec la Parole de Dieu a-t-elle changé
maintenant que vous avez mis des milliers de versets bibliques
en musique pour la liturgie ?
A.G : Aujourd’hui, c’est vrai, je pratique
surtout la Bible dans la liturgie. Et parce que je suis musicien,
j’ai un rapport « enchanté »
avec l’Ecriture ! J’aimer chanter l’Ecriture,
parce que le chant donne à l’Ecriture toute son
énergie, toute sa puissance d’étreinte
intérieure, d’inhabitation en même temps
que de présence vivante. Rappelons que, pour le peuple
juif, il n’existe pas de parole lue, toute parole est
cantilée. En effet, lire l’Ecrire c’est
toujours faire advenir une présence dans l’énergie
amoureuse du chant. A travers la Parole, on entend quelqu’un.
L’aspect symbolique du chant rend sensible cette « pneumatisation
du Verbe », comme disent les chrétiens orientaux.
Je pense que l’Occident en général, aussi
bien les catholiques que les protestants, ont perdu cette
anthropologie du Verbe en perdant l’usage de la cantilation
ou de la psalmodie ininterrompue de la prière.
Ph.
V : N’est-ce pas entourer la Parole de Dieu d’émotionnel
subjectif ?
A.G. : Certains en effet critiquent ce type de rapport
à la Parole, parce qu’en chantant, on se grise,
on s’envoûte, on en scrute plus, on ne réfléchit
plus au message contenu dans les versets. Je crois que pour
ma part qu’il y a un temps pour chaque chose. J’aime
la Parole aux éclats, dans tous ses états. J’aime
la Parole en chantier, avec le constructeur qui creuse aux
fondements, qui va dénicher, mette au jour les structures :
c’est le travail admirable des exégètes.
En un siècle, ils ont renouvelé notre regard
en montrant que l‘Ecriture désigne un Dieu qui,
dès le départ, s’incarne par sa parole
en se livrant à l’histoire des hommes. Avec eux,
nous avons compris que l’Incarnation ne serait pas possible
sans le Dieu du Sinaï qui se risque déjà
dans l’histoire des hommes et fait de l’histoires
des hommes sa propre histoire. C’est une découverte
extraordinaire : à notre tour, nous pouvons faire
de l’histoire de Dieu notre propre histoire dans la
sienne. Il y a là un admirable échange, un commerce
d’amitié et une merveilleuse rencontre de l’histoire
de Dieu avec l’histoire de chaque homme, et avec notre
histoire collective de peuple élu.
L’exégèse
est le constructeur qui permet de retrouve les fondations,
de construire une échelle historique, de redonner les
proportions des textes. IL donne les clés sémantiques,
parce qu’il existe aussi un jeu de parole extraordinaire.
La parole joue en un écho permanent d’un livre
à l’autre de la Bible. Tel choix d’un mot
chez un évangéliste n’est compréhensible,
alors qu’il paraît anodin, que dans toute l’épaisseur
de la Bible, parce qu’il renvoie au Pentateuque. Ce
travail de scrutateur de l’Ecriture, vrai travail de
laboureur, de défricheur, est capital. Nous sommes
les premières générations chrétiennes
à disposer de ce trésor exégétique.
Mais
cela fit, et sans jamais perdre sa rigueur et sa cohésion,
l’Ecriture est aussi en situation d’événement
– elle crée l’événement.
Elle illustre notre histoire, elle la commente, ou tout simplement
elle l’éclaire. A certains moments de ma vie,
j’ai ouvert la Bible parce que je vivais une grande
souffrance, et j’ai lu un psaume de détresse.
Au cœur de ma peine, j’ai vu venir la mystérieuse
consolation de Dieu et la certitude de sa présence.
Dans ces cas-là, on a le sentiment que Dieu, parce
qu’il nous donne ses mots, compatit, partage notre épreuve
comme il a partagé la solitude, comme il a partagé
la détresse de son peuple, comme il a guidé
sa route. A ces moments-là, la Bible est une accompagnement
du Seigneur pour chacun. Pour comprendre cette expérience
de proximité, l’évangile d’Emmaüs
est un excellent pédagogue. Il illustre le mystère
de la « parole-compagne ». Le Verbe
fait compagnon.
La psalmodie, prière du cœur
Car
la psalmodie est la prière du cœur de l’Eglise.
La psalmodie, c’est la mémoire du cœur,
tout simplement. Elle offre un étonnant rapport à
l’Ecriture. J’irai même assez loin :
je crois que la profondeur de notre humanité, le substrat
inconscient de notre mémoire, notre âme profonde
trouve des échos dans les mots des psaumes. La psalmodie
avec son jeu poétique, métaphorique, dans ses
rythmes, ses assonances vient éclairer notre cœur.
Par la psalmodie, c’est le plus intime de nous-même
que Dieu rend sensible à son Verbe… le psalmiste
le confesse lui-même : « Avant qu’un
mot ne vienne à mes lèvres, déjà
Seigneur, tu le sais » ( Ps 138).
Un
poème comme un psaume, ça ne se fabrique pas
avec la tête. Un poème, c’est une construction
étrange, c’est un grand mystère. Les mots
viennent comme ça s’associer, s’entrelacer
au rythme de la vie : comment ne pas y voir l’action
mystérieuse et malicieuse du Verbe qui est vie ?
Gaston Bachelard nous a offert des pages magnifiques, dans
« L’Eau et les Rêves »,
sur cette « secrète présence »
chez le poète. André Breton a pu écrire
sans sourciller : « si l’on recherche
la signification originelle de la poésie, on constate
qu’elle le véritable souffle de l’homme,
la source de toute connaissance. En elle se condense toute
la vie spirituelle de l’humanité. Elle garde
perpétuellement en réserve les cristaux incolores
et les moissons de demain. La psalmodie, par le chant et le
souffle, s’inscrit dans une profondeur vitale de l’humanité
qui est exceptionnelle. Par la psalmodie, Dieu vient au plus
profond de moi-même. Il me révèle un monde
splendide, tendre et violent. La parole fonctionne comme le
songe inattendu dans mon cœur. Dans la psalmodie, l’âme
se met en état de veille et, dans cet état de
veille, il y a germination du Verbe, et des moissons nouvelles
de sa grâce.
Ph.
V : c’est une expérience incroyable, non ?
A.G : Oui, c’est très étrange. Quand
je chante, je sens cette opération en moi. C’est
la clé, à mon avis, pour comprendre pourquoi
la prière nocturne est unique, bouleversante et féconde.
La prière du soir se poursuit dans le sommeil, elle
n’a aucun rapport avec les autres expériences
de méditation. C’est un phénomène
qui opère ne moi de façon étrange, peut-être
parce que je suis une « primitif »,
un vieux sorcier et que je reçois la Parole de Dieu
dans les pieds !!!
Ph.V :
dans les pieds ?
A.G : Oui, j’éprouve la Parole de Dieu à
travers mon corps. Elle vibre dans tout mon corps à
travers le souffle et dilate tout mon être. 
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