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coeur de l‘été, une de mes amies a
fait sa profession solennelle de carmélite. Nous étions
bien une centaine à la cérémonie, à la
fois touchés et bouleversés par cet engagement
permanent. Louise — appelons-la ainsi, puisque sa
modestie m’empêche de parler précisément
d’elle — faisait la promesse, ce jour-là,
de vivre en communauté avec ses soeurs jusqu’à la
mort, et même au-delà. Qui sait ?
Les
carmélites sont des religieuses contemplatives
de l’ordre de Mont-CarmeL Elles vivent cloîtrées
: personne ne pénètre le monastère au-delà de
la clôture, et ces femmes ne la traverseront pas non
plus. Leur vie est faite de silence et d’oraison. Et
de joie aussi. On connaît si peu les carmélites
qu’on ne soupçonne pas leur joie. On les imagine
austères, sévères même. Beaucoup
associent leur engagement au sacrifice. alors qu’il
est un appel profond et vivant. Vivant comme un oiseau qui
s’ébroue au bord d'une rivière comme
un tournesol qui se tourne vers le soleil, comme le cri de
joie que pousse un enfant qu’on lance dans les airs
et qu’on rattrape à bout de bras. Ne rentre
pas au Carmel qui veut. La préparation de Louise aura
duré près de huit ans. Louise a suivi la même
route que toutes les carmélites. Après 18 mois
de rencontres hebdomadaires au parloir avec la maîtresse
des novices, elle a fait un stage de trois mois à l’intérieur
du cloître. Après ces trois mois, on lui a suggéré de
réfléchir encore pendant un mois au cours duquel
elle ne devait avoir aucun contact avec le Carmel. Et Louise
y est retournée pour commencer ses six années
de noviciat.
À mi-chemin, elle aura prononcé ses voeux
temporaires, premier pas vers l’engagement permanent.
On lui aura souvent rappelé au cours de cette période
que sa vocation peut s’exprimer de bien des façons
et dans des engagements très différents. On
lui aura expliqué longuement la vie quotidienne des
carmélites et les rigueurs qu’elle comporte.
Sans doute lui aura-t-on suggéré d’aller
voir d’autres communautés, juste pour comparer.
La maîtresse des novices lui aura répété que
Dieu n’aime pas plus les carmélites que les
mères de famille et que l’important, c’est
que chacun trouve sa propre route. On lui permettra ensuite
de prononcer ses voeux solennels. Ce sont ceux-ci que Louise
a prononcés par une chaude journée de l'été dernier
: voeux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance à Dieu.
Ce jour-là, durant la fête qui a suivi, j’ai
entendu une des invitées se désoler de tous
les renoncements qu’elle avait accepté de vivre.
Oui, cela nous apparaît si étrange de renoncer à l’amour
d’un homme ou d'une femme. étrange aussi de
vivre avec si peu, en fait rien qui ne nous appartienne vraiment. étrange
enfin ce voeux d’obéissance à Dieu. Comme
si cela voulait dire renoncer à nos opinions et à nos
aspirations. Voilà pourquoi nous sommes bouleversés
d’assister à de tels voeux solennels.
Et pourtant,
comme nous sommes proches de ces carmélites. À la
naissance de chacun de mes enfants, ne me suis-je pas engagée
jusqu’à la mort auprès d’eux ?
Cette maternité n’est-elle pas un engagement
que j’approfondis chaque jour en réfléchissant à ce
qui est le mieux ? Chaque fois que je me suis levée
au milieu de la nuit, n’ai-je pas obéi à un
amour plus grand que moi ? En ayant trois enfants, j’ai
renoncé à faire la fête chaque soir avec
des amis pour la faire avec eux. J’ai aussi choisi
d’être moins riche en argent et en biens. J’ai
renoncé à posséder des choses qui ne
soient qu’à moi. Tous ceux qui ont des enfants
savent bien que la vie de famille oblige au partage de tout.
Les magnifiques bibelots de porcelaine n’ont pas la
vie bien longue avec des petits qui grimpent et grandissent
en renversant leur verre de lait quotidien. Tout comme les
carmélites, je dois vivre avec d’autres personnes
qui ont leurs humeurs, leurs peines et leurs colères.
Je dois partager ma vie avec un conjoint qui ne fait pas
toujours ce que je veux et qui a ses manières à lui.
Pour vivre avec le père de mes enfants, n’ai-je
pas renoncé à tous les autres amoureux que
j’aurais pu rencontrer ?
Je crois
que des renoncements surgissent dans la vie de chacun et
chacune,
tout simplement parce qu’ils viennent
avec nos engagements. Mais peu d’entre nous se préparent
aussi bien qu’une carmélite. Les renoncements
nous tombent dessus, parfois douloureusement.
L’évêque qui prononçait l’homélie
durant la célébration des voeux de Louise a
dit tout haut ce que chacun pensait tout bas : « Pourquoi
un tel engagement ? De tels renoncements servent à quoi
? » Bonnes questions. Peut-être était-il
temps que je me les pose pour moi-même. À quoi ça
sert que j’aie des enfants ? Que je vive avec leur
père ? Que je me lève tous les matins pour
aller travailler ? Que je console mon petit qui pleure ?
La réponse me semble aussi vitale que pour une carmélite.
La difficile vie de couple ne m’apporte-t-elle pas
la joie de partager l’intimité de quelqu’un
? La présence exigeante de mes enfants ne m’a-t-elle
pas permis de connaître des fous rires inattendus,
l’immense tendresse de l’allaitement et le plaisir
tout simple de construire un château de sable ?
Je me
sens si proche de mes petites soeurs carmélites.
Moi aussi, j’ai des engagements qui en stupéfient
certains. Et je renonce à beaucoup de choses qui paraissent
si importantes à d’autres. Comme Louise, j’ai
cherché une communauté de personnes qui vivent
les mêmes choix que moi. Et la joie que j’y trouve
me bouleverse. (Guide Ressources. Oct. 2000, p.70) 
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