I.
Section Tu – La supplication à Dieu
2
Yahvé, ne me châtie point dans ta colère,
ne me reprends point dans ta fureur.
3 Pitié pour moi, Yahvé, je suis à bout
de force,
guéris-moi, Yahvé, mes os sont bouleversés,
4 mon âme est toute bouleversée.
Mais toi, Yahvé, jusques à quand?
5 Reviens, Yahvé, délivre mon âme,
sauve-moi, en raison de ton amour.
6 Car, dans la mort, nul souvenir de toi:
dans le shéol, qui te louerait?
II.
Section Je – Au cœur de l’épreuve
7
Je me suis épuisé en gémissements,
chaque nuit, je baigne ma couche;
de mes larmes j'arrose mon lit,
8 mon oeil est rongé de pleurs,
j’ai vieilli entouré d’oppresseurs.
III.
Section Ils / Il – L’attente confiante
9
Loin de moi, tous les malfaisants!
Car Yahvé entend la voix de mes sanglots;
10 Yahvé entend ma supplication,
Yahvé accueillera ma prière.
11 Tous mes ennemis, honteux, bouleversés,
qu'ils reculent, soudain couverts de honte!
n
psaume en trois volets, où l’on passe de la deuxième
personne (section Tu, vv. 2-6) à la première
(section Je, vv. 7-8) puis à la troisième (section
Ils/Il, vv. 9-11).
Dans
le premier volet, un croyant qui n’en peut plus s’adresse
à Dieu en lui criant au secours. Dans le second, le
voilà qui parle de lui-même et de l’expérience
pénible qu’il traverse. Tout se termine, dans
le troisième, par un cri de confiance : Dieu interviendra
et les ennemis seront confondus.
Au cœur de la détresse
Sa situation de détresse, le priant l’évoque
à deux reprises. Au cœur du volet I (vv. 3-4),
tout d’abord, il manifeste que cette situation en est
une d’épuisement extrême. Plus loin, tout
au long du volet II (vv. 7-8), pour rendre compte de sa réaction
de souffrance, il multiplie les synonymes : « gémissements »,
« larmes », « pleurs »,
auxquels s’ajouteront encore les « sanglots »
au v. 9. Pour être sûr de bien exprimer l’ampleur
de son affliction, il ne craint pas de forcer le trait jusqu’à
la démesure : « je baigne ma couche »,
« j’arrose mon lit »; les larmes
n’ont pas seulement rougi son œil, elles l’ont
« rongé ».
Qu’est-ce donc qui le fait ainsi souffrir? Qu’est-ce
donc qui lui vaut ces nuits de tourments et d’insomnie?
Il n’est pas facile de voir exactement, même en
prêtant attention aux indices disséminés
tout au long du psaume.
En
butte à l’hostilité
Ce qu’on peut saisir de plus clair, c’est que,
pour une bonne part, l’épreuve découle
d’une difficulté de relations aux autres. Ne
croit-on pas entendre en effet le gémissement d’un
être traqué qui, ici encore, pour désigner
la source de sa souffrance, multiplie les synonymes, parlant
tantôt d’ « oppresseurs »
(v. 8), tantôt de « malfaisants »
(v. 9), tantôt d’ « ennemis »
(v. 11)? Pourquoi se trouve-t-il ainsi confronté à
l’opposition de certains? Il n’en dit rien. Est-ce
injustement qu’il subit ces traitements qui l’accablent?
Il ne le dit pas non plus clairement et à aucun moment
il ne proteste de son innocence. La fin du psaume (v. 11)
cependant exprime à deux reprises l’idée
que, lorsqu’il lui-même sera réhabilité,
ses opposants seront confondus et qu’ils connaîtront
la honte, devenus conscients peut-être de leur conduite
injuste à son égard.
Au
bout de ses ressources physiques et psychologiques
Faut-il
penser alors uniquement à une souffrance d’ordre
psychologique, découlant de l’incompréhension
et de l’inimitié d’autrui? Tel passage
le laisserait croire : « Mon âme est
toute bouleversée » (v. 4). Mais ne s’agit-il
que de cela? Ce trouble intérieur s’accompagne-t-il
d’une épreuve d’ordre physique? En confessant
qu’il est « à bout de force »
(v. 3), dans un langage imagé évoquant une herbe
qui vient d’être fauchée, ce croyant veut-il
dire simplement qu’il a épuisé ses ressources
psychologiques? Ou faut-il comprendre aussi qu’il est
éprouvé dans sa santé, exténué
jusque dans ses capacités de résistance physique?
Il semble bien.
En effet, ce n’est pas son âme seule qui est bouleversée,
mais ses os eux-mêmes, confie-t-il au v. 3, évoquant
ainsi l’ébranlement de ce qui, dans la Bible,
désigne la charpente solide et la constitution physique
de l’être humain. Ainsi donc, pour emprunter des
termes qu’emploiera saint Paul (2 Co 4,16), ce n’est
pas seulement l’ « homme intérieur »
qui s’en va en ruine, mais également l’ « homme
extérieur ». On s’explique mieux alors
qu’intervienne au v. 6 la perspective d’une mort
et d’un après-mort qui marquerait la fin de la
relation à Dieu : « dans la mort,
nul souvenir de toi; dans le shéol, qui te louerait? »
Confronté
au courroux et à l’abandon de Dieu
« Ne me châtie point dans ta colère,
ne me reprends point dans ta fureur » (v. 2) :
cette façon de s’adresser à Dieu ne témoigne-t-elle
pas, dès le point de départ, d’une épreuve
plus profonde encore, d’ordre spirituel celle-là?
Le croyant qui s’exprime dans ce psaume paraît
bien partager en effet, en même temps que la vieille
représentation du shéol comme lieu de l’après-mort,
l’antique vision selon laquelle la maladie, l’épreuve
et la souffrance sont à comprendre ici-bas comme des
châtiments de Dieu. À la différence de
Job, il ne conteste pas cette vision, pas plus qu’il
ne proteste de son innocence, demandant simplement à
Dieu d’avoir pitié de lui (v. 3).
« Reviens,
Seigneur » (v. 5): ce cri, enfin, ne trahit-il
pas ce qui, pour un croyant, constitue l’ultime épreuve
: le sentiment d’être abandonné de Dieu?
Ce Dieu auquel il reprochera de l’agresser et de foncer
sur lui (Jb 16,14), Job, du moins, obtiendra de lui une réponse.
Alors que le croyant du psaume, lui, se trouve confronté
à l’absence et à l’inertie apparente
d’un Dieu abandonnant au malheur l’un des siens.
Malgré
tout, la lumière
Et pourtant… Aussi silencieux et aussi absent qu’il
puisse sembler, Dieu reste un Dieu d’amour et de fidélité
(v. 5) et il ne peut pas ne pas intervenir. C’est cette
certitude que le psaume exprime en finale, en la soulignant
une fois encore à l’aide de trois formulations
synonymes :
Yahvé entend la voix de mes sanglots;
Yahvé entend ma supplication,
Yahvé accueillera ma prière. (vv. 9-10)
Et
ainsi, c’est sur un cri de confiance que s’achève
ce psaume de profonde détresse. Comme la prière
d’ézéchias et comme tant d’autres psaumes:
Tu me guériras, me feras vivre, et voici, ma détresse
tournera en bien-être. (Is 38,16-17)
Yahvé
n’a pas méprisé ni dédaigné
la pauvreté du pauvre,
il n’a pas caché de lui sa face,
mais invoqué par lui il écouta. (Ps 22,25)
Je
le crois, je verrai la bonté du Seigneur
sur la terre des vivants.
Espère en Dieu, prends cœur et prends courage,
espère en Dieu. (Ps 27,13-14)
« Sur
la terre des vivants » : c’est là
aussi, semble-t-il, que, pour le priant de notre psaume, se
manifestera le résultat positif de l’intervention
de Dieu, plutôt que dans un bonheur eschatologique auquel
sa foi ne lui permet pas encore de s’ouvrir. Ce qu’il
espère, n’est-ce pas une guérison (v.
3) à travers laquelle il sera en quelque sorte réhabilité,
pour la confusion de ses ennemis (vv. 9 et 11)?
Vieilles
outres, vin nouveau
Un psaume dépassé, penseront nombre de chrétiens.
Dépassé dans sa conception d’un Dieu courroucé
châtiant le mal à travers la souffrance. Dépassé
dans sa conception de l’au-delà et d’une
représentation myope de la rétribution. Dépassé
dans le ton revanchard que, même discrètement,
il ne peut s’empêcher de laisser gronder en finale.
Autant de vestiges que la nouveauté évangélique
fera apparaître comme décombres.
Néanmoins, les vieilles outres, pour l’essentiel,
résistent. Même disciples de Jésus, des
croyants et des croyantes n’en continueront pas moins
de se reconnaître dans ce que ce psaume exprime devant
Dieu du tragique de l’expérience humaine. Même
disciples de Jésus, ils n’en continueront pas
moins de ressentir parfois cruellement le silence de Dieu.
Même disciples de Jésus, ils ne peuvent oublier
le cri que, face à la mort, lui-même devait proférer
en s’inspirant d’un psaume semblable : « Mon
Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? ».
Même disciples de Jésus, ils continueront de
considérer comme une grâce inappréciable
de savoir, comme le croyant du psaume, espérer contre
toute espérance. 
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