I.
Toi si présent autrefois…
2
O Dieu, nous avons ouï de nos oreilles,
nos pères nous ont raconté
l'œuvre que tu fis de leurs jours,
aux jours d'autrefois, et par ta main.
Pour les planter, tu expulsas des nations,
pour les étendre, tu malmenas des peuples;
4 ni leur épée ne conquit le pays,
ni leur bras n'en fit des vainqueurs,
mais ce furent ta droite et ton bras
et la lumière de ta face, car tu les aimais.
5 C'est toi, mon Roi, mon Dieu,
qui décidais les victoires de Jacob;
6 par toi, nous enfoncions nos oppresseurs,
par ton nom, nous piétinions nos agresseurs.
7 Ni dans mon arc n'était ma confiance,
ni mon épée ne me fit vainqueur;
8 par toi nous vainquions nos oppresseurs,
tu couvrais nos ennemis de honte;
9 en Dieu nous jubilions tout le jour,
célébrant sans cesse ton nom.
II. …et
si absent maintenant
10
Et pourtant, tu nous as rejetés et bafoués,
tu ne sors plus avec nos armées;
11 tu nous fais reculer devant l'oppresseur,
nos ennemis ont pillé à cœur joie.
12 Comme animaux de boucherie tu nous livres
et parmi les nations tu nous as dispersés;
13 tu vends ton peuple à vil prix
sans t'enrichir à ce marché.
14 Tu fais de nous l'insulte de nos voisins,
fable et risée de notre entourage;
15 tu fais de nous le proverbe des nations,
hochement de tête parmi les peuples.
16 Tout le jour, mon déshonneur est devant moi
et la honte couvre mon visage,
17 sous les clameurs d'insulte et de blasphème,
au spectacle de la haine et de la vengeance.
III. Pourquoi nous fais-tu cela?
18
Tout cela nous advint sans t'avoir oublié,
sans avoir trahi ton alliance,
19 sans que nos cœurs soient revenus en arrière,
sans que nos pas aient quitté ton sentier:
20 tu nous broyas au séjour des chacals,
nous couvrant de l'ombre de la mort.
21 Si nous avions oublié le nom de notre Dieu,
tendu les mains vers un dieu étranger,
22 est-ce que Dieu ne l'eût pas aperçu,
lui qui sait les secrets du cœur?
23 C'est pour toi qu'on nous massacre tout le jour,
qu'on nous traite en moutons d'abattoir.
IV.
Réveille-toi!
24
Lève-toi,
pourquoi dors-tu, Seigneur?
Réveille-toi, ne rejette pas jusqu'à la fin!
25 Pourquoi caches-tu ta face,
oublies-tu notre oppression, notre misère?
26 Car notre âme est effondrée dans la poussière,
notre ventre est collé à la terre.
27 Debout, viens à notre aide,
rachète-nous en raison de ton amour!
(Traduction de
la Bible de Jérusalem)
oici
un psaume où s’exprime, non pas la prière
d’une personne individuelle, comme dans tant d’autres,
mais une prière collective, où se retrouve,
d’un bout à l’autre, le « nous » du
peuple de Dieu dans son ensemble. À vrai dire, comme
une lecture attentive ne manque pas de s’en rendre
compte, il se trouve trois versets (les vv. 5, 7 et 16, placés
en retrait dans le texte ci-dessus), où, furtivement,
le « nous » cède la place à un « je » qui
renvoie peut-être à un roi ou à un chef
du peuple, dont il est clair cependant qu’il parle
au nom de ce dernier.
D’un bout à l’autre, également,
le psaume s’adresse à Dieu, sauf aux vv. 21
et 22 (aussi en retrait dans le texte ci-dessus) où,
pour s’accorder au reste, la formulation devrait être : « Si
nous avions oublié ton nom, (…) est-ce que tu
ne l’eus pas aperçu, toi qui sais les secrets
du cœurs ». Ces versets où le « il » se
substitue momentanément au « tu »,
se présentent comme une sorte de réflexion
de sagesse glissée ou ajoutée par mode de parenthèse.
Le verset 9, contenait déjà, à peine
perceptible, un accroc semblable; là, en effet, la
même phrase, qui commence à la troisième
personne, se termine à la deuxième : « En
Dieu – au lieu de « en toi » -
nous jubilions tout le jour, célébrant sans
cesse ton nom ».
En plus de cette
présence du « nous » et
du « tu », ce qui frappe, dans ce psaume,
c’est un certain rythme binaire, résultant de
l’usage de la répétition et de la synonymie.
De façon régulière, ou bien une même
idée s’y trouve exprimée deux fois de
façon différente, ou bien deux idées
différentes s’y trouvent exprimée de
la même manière. Cela se vérifie dès
le premier verset :
Nous avons ouï de
nos oreilles,
nos pères nous ont raconté
l’œuvre
que tu fis / de leurs jours
aux jours d’autrefois / et par ta main
Ainsi en sera-t-il
presque constamment dans la suite :
3 Pour les planter, tu expulsas des nations
Pour les étendre, tu malmenas des peuples
4 Ni leur épée
ne conquit le pays
Ni leur bras n’en fit des vainqueurs.
Un double vécu, une double réaction
Le psaume comprend
deux parties, de dimensions inégales,
comportant chacune deux volets.
Dans la première partie, qui s’étend
du v. 2 au v. 17, il retrace une double expérience
vécue par le peuple. D’un volet à l’autre
se trouvent décrites deux situations contrastantes,
comme le suggèrent les titres ci-dessus : « Toi,
si présent autrefois» / « … et
si absent maintenant ». Entre les vv. 2-9 ou Volet
I, qu’on pourrait intituler aussi bien « Le
bon vieux temps », et les vv. 10-17 ou Volet II,
qu’on pourrait intituler « Rien ne va plus »,
on observe en effet tout un jeu d’opposition :
autrefois / maintenant
victoires / défaites
gloire / honte
Dieu agissant / Dieu absent
Plus brève, la deuxième partie du psaume,
qui comprend les vv. 18-27, rend compte d’une double
réaction à partir de ce revirement de situation.
Aux vv. 18-23,
ou Volet III, le peuple s’interroge
sur les causes de ce revirement et se livre à une
sorte d’examen de conscience. Aux vv. 24-27, ou Volet
IV, il supplie instamment son Dieu d’intervenir de
nouveau en faveur des siens comme autrefois en les tirant
de la misère et de l’oppression.
Voyons brièvement
chacun des quatre volets.
Volet
I (vv. 2-9) :
Le bon vieux temps
Ce premier volet
célèbre les multiples interventions
accomplies jadis par Dieu en faveur de son peuple. Quel temps
magnifique, celui où Dieu se révélait
tellement présent et agissant. « Ta main » (v.
3), « ta droite et ton bras » (v. 4),
la « lumière de ta face » (v.4) :
tout y souligne à l’envi cette activité merveilleuse
de Yahvé. Tantôt c’est à lui que
se rapportent les verbes d’action, comme si Dieu dirigeait
directement les opérations à la manière
d’un chef d’armée : « l’œuvre
que tu fis » (v. 2b), « tu expulsas » (v.
3a), « tu malmenas » (v. 4), « tu
les aimais » (v. 4b), « tu décidais
les victoires de Jacob » (v. 5), « tu
couvrais nos ennemis de honte » (v. 8b). Tantôt,
les actions sont attribuées au peuple, mais en prenant
soin de bien souligner que c’est grâce à Dieu
que tout s’est fait :
«
par toi, nous enfoncions nos adversaires » (v.
6a)
«
par toi, nous piétinions nos agresseurs » (v.
6b)
«
par toi, nous vainquions nos oppresseurs » (v.
8a) Quand donc ces
choses merveilleuses se sont-elles passées?
Quel est ce « bon vieux temps » dont
on fait ainsi mémoire? D’abord et avant tout,
de façon claire, c’est de la conquête
et de l’établissement en Canaan qu’on
se souvient : « pour les planter, tu expulsas
des nations » (v. 3); « ni leur épée
ne conquit le pays, ni leur bras n’en fit des vainqueurs » (v.
4). évoque-t-on ensuite d’autres périodes
de l’histoire où, une fois installé en
terre promise, Israël eut à faire face aux attaques
de ceux qu’il désigne comme « nos
oppresseurs » (v. 6 et 8), « nos agresseurs » (v.
6), « nos ennemis » (vv. 8 et 11)?
Fait-on référence, de façon globale, à toute
la période antérieure à l’exil,
en particulier aux victoires remportées au temps de
David et de la monarchie? Les indications du Volet I ne permettent
pas de le dire, mais certaines du Volet II, qui parlera de
la dispersion postérieure d’Israël au milieu
des nations, inclineraient à comprendre en ce sens.
Sans doute, cédant à la généralisation
et à une bonne part d’idéalisation, embrasse-t-on
d’un seul regard l’ensemble des opérations
victorieuses grâce auxquelles le peuple a pu réaliser
son implantation et son extension : « pour
les planter… pour les étendre » (v.
3).
Volet
II (vv. 10-17) : Rien ne va plus
« Que les temps sont changés »!
C’est dans ce volet, qui décrit par contraste
la défaite et l’humiliation du peuple, que certaines
expressions font penser à l’époque de
la prise de Jérusalem en 587 et à celle de
l’exil :
«
nos ennemis ont pillé à cœur joie » (v.
11b);
«
parmi les nations tu nous as dispersés » (v.
12b);
«
tu fais de nous le proverbe des nations » (v.
15a).
élans victorieux et conquêtes, domination et
jubilation : voilà maintenant passé du
côté des ennemis ce dont, au volet précédent,
se glorifiait Israël. Et voilà maintenant ce
dernier livré aux revers, à la défaite
et à l’humiliation, massacré comme animaux
de boucherie (v. 12).
Volet III : Pourquoi tout cela?
Après avoir évoqué la situation catastrophique
qu’il traverse, le peuple s’arrête à réfléchir,
essayant de comprendre pourquoi tout cela lui arrive.
D’emblée, il écarte l’idée
que ces malheurs pourraient lui être infligés
comme un châtiment de Dieu. À la manière
d’un Job collectif, Israël refuse de voir dans
son malheur la conséquence de son péché.
Le peuple s’estime en effet sans reproche, du moins
quant au péché d’idolâtrie, le
seul mentionné. Non, vraiment, on ne saurait l’accuser
de s’être écarté du Dieu de l’alliance
pour suivre d’autres dieux.
C’est même le contraire qui est vrai, insinue
le v. 23 . C’est en effet la fidélité à son
Dieu qui vaut au peuple les malheurs qui lui arrivent : « C’est
pour toi qu’on nous massacre tout le jour, qu’on
nous traite en moutons d’abattoir ». Il
ne s’agit donc plus seulement de défaites militaires,
mais de persécutions endurées au nom de la
foi.
Volet
IV : Réveille-toi
Mais alors, si
le peuple n’a pas oublié son
Dieu (v. 18), quelle explication reste-t-il, sinon que Dieu,
lui, a oublié son peuple (v. 25)? Cette idée
perçait déjà lorsqu’au Volet II,
on se plaignait de l’inaction et de l’inertie
de Dieu : « tu nous a rejetés » (
v. 10). La voilà qui refait surface au Volet final
: « Ne nous rejette pas jusqu’à la
fin » (v. 24).
Alors que le peuple
souffre, que son « âme
est effondrée dans la poussière » et
son « ventre collé à la terre » (v.
24), Dieu paraît se désintéresser, semblable à quelqu’un
qui dort et qui ne se préoccupe de rien. Par trois
fois, de trois manières différentes, on presse
Dieu de sortir de son sommeil : « lève-toi! » (v.
24a), « réveille-toi! » (v.
24b), « debout! » (v. 27a).
« Cela ne te fait rien que nous périssions? »
Lisant ou priant
ce psaume, plus d’un chrétien
sans doute pensera au récit évangélique
de la tempête apaisée (Mc 4,35-41). À un
cheveu du naufrage, épuisés et morts de peur,
les disciples se débattent dans la tempête;
Jésus, pendant ce temps, dort tout bonnement à l’arrière
de la barque. Et, comme dans la finale du psaume, les disciples,
sur le ton du reproche, le pressent de se réveiller
: « Maître, cela ne te fait rien que nous
périssions? » (Mc 4,38)
Comme on le sait,
des générations chrétiennes
ont vu dans ce récit de la tempête apaisée
l’évocation symbolique de situations de crise
par lesquelles passe périodiquement l’église.
La perspective se rapproche alors de celle de notre psaume.
Sans doute la situation difficile décrite dans ce
dernier est-elle d’abord d’ordre militaire et
politique, des ennemis soumettant le peuple à l’oppression, à l’humiliation
et à la défaite. Mais, par delà cette
situation particulière, l’expérience
fondamentale dont il est question dans ce psaume est celle
de l’absence apparente et de l’abandon de Dieu
au moment où, plongé au cœur de l’épreuve
et sur le point de perdre pied, son peuple souffre sans comprendre
ce qui lui arrive.
De telles situations
se présentent invariablement
dans la vie des communautés croyantes, celles d’aujourd’hui
comme celles d’hier, avec des visages aussi variés
que les contextes culturels et les époques historiques.
L’un de ces visages, tragique et extrême, pour
ainsi dire, pourra être celui de la persécution,
que le psaume paraît aussi évoquer au passage
(v. 23). Mais ne peut-on penser, de façon plus générale, à toutes
les formes d’expériences et d’évolutions,
culturelles ou autres, difficiles à comprendre et à vivre,
où le peuple de Dieu voit tomber subitement le vent
favorable qui gonflait ses voiles? De ces situations où,
bouleversée dans leurs habitudes et leurs sécurités,
les communautés croyantes auront le sentiment de végéter : « plus
d’églises en construction, plus de vocations,
plus d’intérêt pour l’évangile,
apparemment, en particulier chez les générations
plus jeunes ». De ces situations où, mises à l’épreuve
et ayant perdu une bonne part de leurs repères, de
leurs ressources et de leur assurance d’antan, les
communautés auront le sentiment que Dieu laisse aller
les choses sans se soucier de ce qui leur arrive. « Réveille-toi! » :
même proféré sur le ton du reproche,
ce cri manifeste que la foi et la confiance sont toujours
là malgré tout, prêtes à se relancer
dans l’aventure, même sans tout comprendre : « Je
vais où Dieu me mène, incertain de moi, mais
sûr de lui » (Lacordaire). 
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