’image
de l’enfant dans les bras de sa mère a toujours
frappé l’imagination et suscité des
sentiments. Il a été facile de l’appliquer à diverses
attitudes ou expériences religieuses. Un tout petit
psaume de trois versets seulement le fait audacieusement.
1 Seigneur,
je n’ai pas le cœur fier
ni le regard ambitieux ;
je ne poursuis ni grands desseins,
ni merveilles qui me dépassent.
2 Non, mais je tiens mon âme
tranquille et silencieuse ;
mon âme est en moi comme un enfant,
comme un petit enfant contre sa mère.
3 Attends le Seigneur, Israël,
maintenant et à jamais.
Texte
•
Le titre du psaume porte : « Cantique des montées.
De David ». Il s’agit ici du douzième
psaume des montées (cf. Ps 120-134) qui étaient
chantés par les pèlerins se rendant à Jérusalem.
•
v.2a Le texte hébreu commence avec « si ne...
pas », qui introduit une formule de serment (cf. Ps
89,36 ; 95,11). Il conviendrait donc de traduire à l’aide
d’une périphrase : « Qu’il m’arrive
malheur si je ne tiens mon âme... ».
•
v.2d littéralement : « comme cet enfant sevré,
mon âme est en moi ». Certains ont traduit « comme
un bébé repu ( !) ».
•
Il n’est pas certain que le v.3 faisait partie du poème à l’origine.
La plupart des commentateurs le considère comme un
ajout liturgique visant à adapter une profession de
confiance individuelle à une situation collective.
Genre
littéraire
Il s’agirait d’un psaume de confiance. Les Psaumes
de supplication constituent la majorité des poésies
du Psautier. Mais la confiance, qui est le motif de la supplication,
constitue le thème principal de quelques psaumes :
Ps 3 ; 4 ; 11 ; 16 ; 23 ; 27 ; 62 ; 121 ; 131. Ces chants
sont d’une haute portée spirituelle et sont
souvent les plus connus et les plus aimés des croyants.
Il n’y a pas vraiment de structure associée
au genre littéraire, tout au plus rencontre-t-on une
invocation du nom divin et de sa divine puissance suivie
de l’expression du sentiment de confiance que ce nom
puissant inspire. Le psalmiste chante sa sécurité en
Dieu, sa paix et sa joie (cf. Ps 3,7 ; 4,9 ; 23,4-5 ; 27,1.3),
son intimité avec le Seigneur (cf. Ps 16,5-11). Le
Ps 131 est un des psaumes les plus doux, les plus détendus
dans un psautier rempli de lamentations et d’hymnes
parfois grandiloquents.
Structure
La structure du psaume repose sur deux tableaux antithétiques
qui correspondent aux deux premiers versets. Le premier tableau
est négatif et décrit ce que n’est pas
la confiance en Dieu (v.1) : pas d’orgueil, pas d’arrogance,
pas d’ambition démesurée. Le second est
positif et décrit ce qu’est la confiance en
Dieu (v.2). Ils convergent tous les deux dans le v.3 qui
fait la synthèse du message et exprime la confiance
d’Israël en Dieu.
Commentaire
•
v.1 Le psaume s’ouvre avec un aveu d’humilité d’une
grande simplicité mais aussi d’une grande intensité.
Aussi certains commentateurs ont-ils voulu identifier le
psalmiste à un grand personnage assagi par les épreuves
et les mauvaises expériences de la vie. Le psaume
laisserait entendre à mi-mots que les projets et les
actes du psalmiste n’ont pas toujours été aussi
sages et modérés dans le passé. Sans
doute même a-t-il beaucoup lutté soit pour recouvrer
sa situation première particulièrement florissante,
soit pour acquérir tel avantage important devant améliorer
sa condition. Mais l’expérience l’aurait
instruit de la vanité de telles recherches.
De toutes
façons il sait désormais que la vie ne donne
pas ce qu’on attend d’elle ; il reste donc à changer
de tactique, avec le Seigneur.
On remarque
dans ce premier verset le développement
ascendant de la pensée. En premier lieu, à l’intérieur
de l’homme, il y a le cœur (v.1a) siège
de la réflexion dans la Bible (et non pas des sentiments,
comme dans nos cultures !) ; en deuxième lieu, l’attitude
extérieure manifestée par les yeux (v.1b) qui
expriment la décision prise (cf. Ps 18,28 ; 101,5
; Pr 6,17 ; 21,4); en troisième lieu, l’image
du chemin (v.1c) indique les démarches entreprises.
En effet, cette dernière partie du verset serait mieux
traduite par : « Je n’ai pas pris un chemin de
grandeurs ». L’orgueilleux s’illusionne
en voulant accomplir les œuvres de Dieu et réaliser
le salut par ses propres forces. Sur l’orgueil humain
et l’humilité, la Bible a de beaux passages
: Si 3,17-27 ; Is 2,11-17 ; Nb 12,3 et Si 45,4 sur l’humilité et
la douceur de Moïse.
•
v.2 C’est la partie positive du psaume. L’ambiance
de confiance en Dieu est évoquée par les images
de paix et de silence qui contrastent avec les attitudes
hautaines et tapageuses auxquelles faisait allusion le v.1.
Ici, l’âme est comparée à un enfant
sevré qui, pour cette raison, repose en paix sur sa
mère. L’idée est aussi simple et naturelle
que celle d’un enfant qui, après la tétée
repose tranquillement, repu, sur le sein de sa mère,
avec laquelle il vit une intimité toute spéciale.
Instruit
par l’expérience et travaillé par
la grâce, le psalmiste en est même venu à renoncer à toute
revendication excessive et il s’est établi dans
un climat de calme et de silence intérieur (cf. Ps
37,7 ; 62,2), d’attente paisible (Is 30,15). L’image
de l’enfant est d’autant plus parlante que celui-ci
est dit « sevré ». L’auteur déclare
en être venu à sevrer son âme de toutes
ses aspirations naturelles, de sorte qu’elle demeure
en lui, non plus comme le nourrisson qui réclame de
sa mère qu’elle l’allaite – et cela
avec toute l’avidité que l’on sait ! – mais
comme l’enfant sevré qui n’éprouve
plus de faim instinctive et inquiète et qui s’abandonne
blotti dans les bras de sa mère, comme un enfant qui
ne désire plus rien. Le psalmiste s’est rendu
maître de lui-même et, faisant désormais
confiance à la providence, s’est remis à elle
en tout. Il y a gagné la sérénité et
la paix, qui sont le lot des chercheurs de Dieu.
•
v.3 Une probable addition en vue de l’emploi liturgique
du psaume. Comme c’est le cas pour d’autres psaumes
(cf. Ps 130,7-8), où l’on passe du singulier
au pluriel, l’exhortation finale du petit Ps 131 s’adresse également à Israël
dont la prière est le plus souvent communautaire. À l’exemple
des individus, le peuple de l’alliance constitue une
création fragile qui doit s’abandonner à son
Seigneur, de qui il reçoit vie, énergie, espérance
et sécurité. Le message individuel du poème
est donc appliqué à tout Israël. Sans
chercher la gloire humaine ou le succès, sans s’agiter
fébrilement pour réparer ses revers ou satisfaire
ses désirs de vengeance et de suprématie politique,
le peuple de Dieu doit faire totalement confiance au Seigneur
qui est comme une mère qui prend soin de ses fidèles.
Enseignement
Le charme
de ce psaume provient du fait qu’il décrit
en quelques mots la scène d’une mère
qui tient dans ses bras son bébé endormi qu’elle
vient d’allaiter. La relation amoureuse qui unit la
mère à son enfant illustre à merveille
le rapport entre Dieu et le fidèle. La même
idée est exprimée dans quelques passages bibliques
: Is 49,15 ; 66,11-14 ; Os 11,3-4. Davantage encore, le charme
du symbolisme de l’enfant pour la spiritualité et
l’importance de l’abandon à Dieu constituent
deux motifs constants dans la littérature religieuse.
Le croyant, en paix désormais, renonçant à toute
recherche de grandeur humaine, s’abandonne au Seigneur
avec la simplicité d’un enfant, sans inquiétude
ni ambition. La même confiance filiale est demandée à tout
le peuple de Dieu (v.3).
Le psalmiste
a misé toute sa vie, symbolisée
par l’emploi du mot « âme » ou « souffle » (v.2),
entre les mains du Seigneur. L’image de l’enfant
vise à exprimer plusieurs sentiments : sérénité,
repos, acceptation de sa propre dépendance, abandon.
Le bébé sevré n’a plus besoin
de sa mère uniquement pour satisfaire son besoin primaire
et instinctif de nourriture ; retourner sur le sein de sa
mère répond au besoin encore plus fondamental
de sécurité, d’intimité, d’affection.
Transposé, comme c’est le cas ici, dans l’ordre
des relations de l’homme avec Dieu, ce langage décrit
les bases mêmes de toute spiritualité basée
non pas sur la simple satisfaction des besoins ou l’exaucement
des prières, mais sur une relation vivante, confiante
et amoureuse.
Pour
en arriver ainsi à un total abandon,
il faut avoir longuement digéré, approfondi
et intériorisé ses propres questions, ses crises,
ses épreuves et ses remises en question. Ce psaume
ne parle pas d’une connaissance spéculative
et abstraite de notre petitesse, mais d’acceptation
des limites de la vie et de la dépendance de Dieu,
de l’abandon filial à la conduite du Seigneur
qui est comme une mère...
Citation dans le Nouveau Testament
On pense
tout de suite, à cause de l’image de
l’enfant, à Mt 18,3-5//Mc 9,36-37//Lc 9,47-48
(devenir comme des enfants pour entrer dans le royaume des
cieux) et Mt 19,13-14//Mc 10,13-15//Lc 18,16-17 (le royaume
des cieux est à ceux qui sont comme les enfants).
Mais on peut aussi considérer l’humilité du
publicain (Lc 18,13-14) ou des premiers chrétiens
(1 Co 1,26-29). Quant à la confiance en Dieu, voir
Mt 6,25-34//Lc 12,22-32 ou encore Jn 14,27 :« Que votre
cœur ne se trouble pas ». Dans
la théologie et la spiritualité chrétienne
On ne
sera pas surpris d’apprendre que certains Pères
de l’église ont appliqué le psaume à la
Vierge Marie, mère de Jésus. Mais on l’a
surtout appliqué à l’humilité, à la
confiance et au repos du croyant en Dieu. On pense à la
célèbre phrase de saint Augustin : « Tu
nous as fait pour toi, ô mon Dieu, et notre cœur
est sans repos tant qu’il ne repose en toi ».
Un peu
plus tard, la Règle de saint Benoît (5e
siècle), dans son long chapitre 7, fait de l’humilité une
base de l’institution monastique et cite le Ps 131.
Ce psaume illustre à merveille la spiritualité de
sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.
Sa doctrine a été qualifiée « d’enfance
spirituelle » ou, mieux, de « petite voie ».
L’image du repos en Dieu servira encore de base à toute
la spiritualité de plusieurs saints, dont saint Bernard, édith
Stein, élisabeth de la Trinité ou Henri Bergson. Dans la liturgie
Le Ps
131 est assez peu utilisé. À la liturgie
des Heures, on le prie le samedi de la 1re semaine du psautier à l’office
des lectures du temps ordinaire ainsi que le mardi de la
3e semaine aux vêpres. À l’Eucharistie,
le Ps 131 est le psaume responsorial du 31e dimanche de l’année
A où il répond à la première
lecture tirée de Malachie 1-2. C’est Mal 2,10
qui semble avoir motivé le choix du psaume : « Et
nous, le peuple de Dieu, n’avons-nous pas tous un seul
Père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a
créés ? » Durant la semaine, il est utilisé le
31e lundi des années paires, alors qu’il fait
office de psaume responsorial à Ph 2,1-4, où saint
Paul parle des dispositions qui doivent animer les chrétiens
; également, le 31e mardi des années impaires,
alors qu’il répond à Rm 12,5-16a qui
décrit la vie des communautés chrétiennes. 
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