La parabole du fils prodigue est peut-être la
plus populaire de toutes les paraboles. Et elle est
peut-être celle dont le sens pro-fond est le plus
généralement méconnu. Le nom même
que nous donnons à ce récit indique ce
qui manque à notre compréhension. Nous
disons : la parabole du fils prodigue. Mais le fils
prodigue n'est pas le personnage central et suprême
de la parabole. Ce n'est pas lui que la parabole veut
nous révéler. Elle se déroule autour
du père ; et c'est la personne du père,
la tendresse du père que Jésus nous appelle
à connaître. Le vrai titre de la parabole
serait : la parabole du Père miséricordieux.
Certes, la repentance du fils nous est donnée
en exemple. Sa décision pratique, Je me lèverai
; sa volonté de retour, J'irai vers mon père
; les humbles paroles qu'il prépare, Mon père
j'ai péché contre le ciel et contre toi,
je ne suis plus digne d'être appelé ton
fils (Lc 15,18), tout cela est admirable et constitue
pour nous-mêmes une poignante exhortation. Et
cependant cette conversion est provoquée par
l'aiguillon de la misère plutôt que par
un changement de coeur entièrement désintéressé.
Le fils prodigue sait calculer.
Le père miséricordieux ne se livre à
aucun calcul. II vit dans une attente navrée.
Ah, celui qui est parti ne va-t-il pas revenir ? Le
père guette ce retour. Il observe la route par
laquelle le fils peut arriver. Comme il était
encore loin... (Lc 15,20). Oui, là-bas, loin,
très loin. On voit poindre un voyageur à
l'horizon. Le père se penche pour mieux voir.
Ah, serait-ce toi ? Mais c'est bien lui ! Son père
le vit et fut ému de compassion. Il courut se
jeter à son cou et l'embrassa (Lc 15,20).
Telle est, je crois, la phrase essentielle de la parabole.
Tous les autres aspects en sont d'une grande et émouvante
beauté,... mais rien ne dépasse ces mots
: Il fut ému de compassion. Et rien ne dépasse
ce geste : Il courut se jeter à son cou et l'embrassa.
Se représente-t-on bien ce que, en Orient, de
la part d'un vieillard, signifie l'acte de courir et
de se jeter au cou de celui qui a offensé ?
Et notre imagination doit suppléer à ce
que la parabole ne dit pas et trouver les mots du père
: « C'est toi, c'est donc toi... Ton départ
m'a coûté bien des larmes... Mais tu ne
vas pas t'en aller de nouveau, n'est-ce pas ? Tu vas
rester avec moi ? »
Nous ne savions pas ce qu'était la peine de notre
Père des cieux quand l'un de ses fils l'abandonne.
Nous avons aussi à apprendre ce qu'est la joie
de notre Père quand un fils revient à
la maison.
Le Visage de Lumière, éditions de Chevetogne,
1966, p. 139-141. „Lectures chrétiennes pour
notre temps” : © 1973 Abbaye d'Orval, Belg.