La
rencontre intérieure
I vous serait sans doute bien difficile d'expliquer
à quoi vous reconnaissez un chef-d'œuvre.
Vous êtes emportés et ravis avant toute
reflexion; et dans la lumière et la joie qui
se lèvent en vous, vous identifiez soudain
le mystérieux visage de la Beauté, dont
vous portiez en votre âme l'ineffable attente.
Le tableau que vous avez sous les yeux ne fait qu'en
éveiller le désir, en rendant plus intime
sa présence et plus irrésistible son
attrait.
Portrait
ou paysage, le sujet se dépasse lui-même,
et vous saisissez, au-delà des couleurs et
des formes, une réalité que vous retrouverez
bientôt, dans une fugue de Bach ou dans une
symphonie de Beethoven, dans une gerbe de fleurs ou
dans un regard d'enfant, une réalité
qui n'est d'aucun temps, ni d'aucun lieu, qui rayonne
de toute oeuvre d'art sans être enfermée
en aucune, toujours ancienne et toujours nouvelle,
mystérieusement reconnue sous le voile qui
la laisse inconnue: une réalité
éternelle, vivante, intérieure, dont
le cœur de l'homme n'a jamais cessé de
subir la merveilleuse aimantation.
Quel spectacle
que cette continuité de l'art à travers
les siècles, cette immense procession des âges
vers la Beauté, cette renaissance à
chaque génération, et cette indéfectible
fidélité. Car l'artiste vrai est celui
qui écoute et qui obéit, qui se laisse
recréer par son sujet, en communiant assez
fondément à son mystère pour
percevoir la Présence invisible qui le
fascine en lui, et pour devenir capable de l'exprimer:
dans l'impalpable irradiation qui fera de son œuvre
la confidence silencieuse d'une éternelle Rencontre.
N'est-ce
pas cette Présence, aussi bien, qui fait l'unité
de tous les chefs-d'œuvre et qui apparente toutes
les beautés dans le rayonnement ineffable d'une
même vie intérieure?
Docile
d'abord au jeu des lignes, et modelé par les
volumes, le regard, par l'infini qu'ils suggèrent,
est bientôt envahi. La matière devenue
diaphane s'efface en le rêve qui l'anime, pour
faire passer dans notre regard la vision de l'artiste.
L'élan qui l'emporta nous entraîne à
notre tour en la joie et la ferveur de l'impulsion
créatrice. Nous ne sommes plus devant une œuvre,
mais à l'intérieur d'une confidence
mystérieuse où notre cœur se brûle
au contact d'une réalité infinie. Quelque
chose de meilleur que nous, vit en nous. Quelqu'un
nous accueille au plus intime de l'âme, et c'est
une immense douceur de nous perdre en la lumière
qu'il diffuse en nous. La science, à sa manière,
suit le même chemin, pour aboutir au même
contact.
Ses perspectives
matérielles, assurément, ne cessent
de changer, découvrant chaque jour de nouveaux
champs d'expérience. Mais son élan profond
est identique, de Pythagore à Einstein, d'Archimède
à Planck ou de Broglie.
C'est la
vérité que poursuivent tous les chercheurs,
c'est elle qu'ils entrevoient sans cesse, au-delà
du palier qu'ils atteignent, dans une sorte de halo
lumineux, c'est elle qu'ils découvrent soudain,
en une rencontre personnelle, dans la jubilation de
l'eurêka: quand l'univers devient tout entier
une vivante Parole, quand l'Esprit plane sur les ondes,
quand la vision s'intériorise et que toute
chose révèle son âme, quand la
connaissance, mystérieusement, devient naissance.
Alors le
savant se sent justifié : il voit avec une
suprême évidence qu'il ne s'est pas donné
à une chimère et que la Vérité
est en lui une Vie plus précieuse que sa vie.
La
sainteté - qui est d'ailleurs parfaitement
compatible avec l'art et la science - la sainteté
est encore plus transparente que ceux-ci.
C'est par
elle surtout que la valeur mystérieuse, à
laquelle artistes et savants consacrent si noblement
leur génie, révèle son caractère
personnel et son action créatrice. Comment
rencontrer François d'Assise ou Vincent de
Paul, Angèle de Foligno ou Catherine de Sienne,
Pierre de Bérulle ou Charles de Condren, sans
reconnaître Celui qui les remplit, sans
tressaillir de joie en présence du Dieu vivant?
C'est
ainsi que la vie, dans toutes les directions où
elle s'élance, implique l'affirmation de Dieu,
sans excepter l'amour dont Goethe a dit: «De
l'amour seulement nous sommes amoureux. » Comment
aimer, aussi bien, sans attendre l'infini de l'être
qu'on aime, et comment l'obtenir, en effet, sans viser
en lui à ce qui n'est pas lui?
Tout être
peut ainsi, en écoutant son âme, en se
rendant attentif à ce qu'il pense, à
ce qu'il veut, à ce qu'il aime réellement,
tout être peut ainsi vérifier le mot
de saint Paul: «En Lui nous avons la vie, le
mouvement et l'être.»
Dieu est
une rencontre que chacun doit faire en soi. Et, en
vérité, tout être est croyant
qui s'efface devant cet Autre en soi, qui vaut infiniment
mieux que soi et qui lui est plus intime que son âme:
quelque nom d'ailleurs qu'il donne à la Présence
lumineuse qui l'habite. Certains se disent athées
qui la servent dans la droiture de leur vie. D'autres,
en revanche, se disent croyants, qui ne mettent, sous
son nom, que la figure magnifiée de leur ignorance
ou de leurs passions.
«Dieu,
dit admirablement Louis Massignon, Dieu n'est pas
une invention, c'est une découverte.»
Le Christ,
au puits de Jacob, en révéla un jour
le secret à la Samaritaine qui venait chercher
de l'eau. Elle ignorait la soif de son cœur,
et vivait dans le désordre, en l'inconscience
du vrai Dieu. Elle pensait qu'il ne résidait
que dans les temples où les sacrifices étaient
offerts, elle le cherchait sur le Garizim où
les Samaritains avaient leur sanctuaire. Jésus
lui apprit que la rencontre ne pouvait se faire qu'au
dedans: «Femme, crois-moi, l'heure vient où
ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem
que vous adorerez le Père, l'heure vient —
et c'est maintenant — où les vrais adorateurs
adoreront le Père en esprit et en vérité.
Et en effet, c'est tels que le Père veut trouver
ceux qui l'adorent : car Dieu est Esprit et il faut
que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en
vérité.»
C'était
lui dire miséricordieusement, dans les mots
de la plus sublime révélation:
Tu l'aimerais si tu le connaissais,
car Il est tout ce que tu cherches :
la Beauté et la Bonté,
la Vérité et l'Amour,
et Il t'attend, depuis toujours:
dans ton cœur
Maurice
Zundel. L’évangile intérieur.
éditions Saint-Maurice, Saint-Maurice (Suisse),
1991.