ivre
pleinement, c'est boire notre coupe jusqu'à ce
quelle soit vide, confiant que Dieu l'emplira
de vie éternelle.
Nous
avons cependant besoin de pratiques spirituelles
concrètes pour nous aider à intérioriser
nos joies et nos peines, et trouver en elles notre
chemin unique vers la liberté intérieure.
Trois voies spirituelles — celles du silence,
de la parole et de l'action — peuvent nous
aider à boire la coupe du salut.
Le silence
II va sans dire qu'être dans le silence ne signifie pas être inactif,
puisque c'est précisément dans le silence que nous nous retrouvons
face à notre être véritable. La tristesse et le malheur
sont parfois si accablants que nous ferions n'importe quoi pour ne pas y faire
face. La radio, la télévision, les journaux, la lecture, le cinéma,
mais aussi le travail et une vie sociale bien remplie peuvent être des
façons de se fuir et de vivre notre vie à la manière
d'un long divertissement.
Le mot divertissement est important ici. Il signifie
littéralement « action
de détourner ». Le divertissement est tout ce qui nous détourne
des choses auxquelles il est difficile de faire face. Se divertir, c'est se
distraire, s'amuser, passer le temps. Le divertissement a souvent un effet
bénéfique. Il nous donne un répit, nous permet d'oublier
nos inquiétudes et nos peurs pour un moment. Mais lorsque nous vivons
notre vie comme un long divertissement, nous perdons contact avec notre âme
et devenons des spectateurs ou des figurants d'un spectacle qui ne se renouvelle
jamais. Même une occupation utile et productrice peut devenir une façon
d'oublier ce que nous sommes vraiment. Il n'est pas surprenant que, pour plusieurs,
la perspective de la retraite soit angoissante. Que serons-nous quand il n'y
aura plus rien pour nous tenir occupés?
Le silence est la pratique spirituelle qui nous
aide à dépasser
le stade du divertissement. C'est dans le silence que nos chagrins, et les
joies qui y sont mêlées, sortent de leur cachette ; nous pouvons
alors les regarder sans peur, puisqu'ils nous appartiennent, et nous frayer,
entre les ombres et les clairs, un chemin qui mène à la liberté.
Nous pouvons trouver le silence dans la nature, dans une église, dans
un centre de méditation ou dans notre maison. Quel que soit le moyen
de l'atteindre, nous devrions le chérir. Parce que c'est dans le silence
que nous pouvons vraiment connaître ce que nous sommes et le reconnaître
progressivement comme un don de Dieu.
Au début, le silence peut nous effrayer. Car ce sont d'abord les voix
surgies de l'ombre que nous entendons: celle de la jalousie et de la colère,
du ressentiment et du désir de vengeance, de la convoitise et de l'avidité ;
celle aussi de la douleur provoquée par les pertes, les abus et les
rejets. Ces voix sont souvent brutales et bruyantes. Elles peuvent même
nous assourdir. Notre réaction spontanée est de les fuir et de
continuer à nous distraire.
Mais si nous avons le courage de le supporter et
de ne pas nous laisser intimider par ce tumulte,
il perdra graduellement de sa force et s'affaiblira
et les
voix douées et réconfortantes venant de la lumière pourront
se faire entendre à leur tour.
Ces voix parlent de paix, de bonté, de douceur, d'espoir, de pardon
et, surtout, d'amour. Elles peuvent d'abord sembler petites et insignifiantes
et nous pouvons avoir de la difficulté à leur faire confiance.
Néanmoins, elles sont très persistantes et elles deviendront
plus fortes si nous continuons à les écouter. Elles viennent
de très profond et de très loin. Elles nous parlaient avant
même que nous soyons au monde, et elles nous révèlent qu'il
n'y a pas de ténèbres dans Celui qui nous a envoyés dans
ce monde, seulement de la lumière.
Elles sont l'écho de la voix de Dieu qui nous appelle de toute éternité: «Mon
enfant bien-aimé, mon favori, ma joie...»
Le vacarme de ce monde étouffe continuellement ces voix douées
et rassurantes. Elles n'en sont pas moins les voix de la vérité.
Elles ressemblent à cette voix qu'entendit élie sur le mont Horeb.
Là, Dieu passa près de lui non pas comme un ouragan, ni dans
un tremblement de terre, ni dans un feu, mais dans «le bruit d'une brise
légère» (.1 Rois 19,11-13). Ce vent tranquille chasse nos
peurs, nous permettant de contempler la réalité, notre réalité,
sans chercher à nous leurrer.
La parole
II ne suffit pas de prendre conscience de notre
réalité dans
le silence; nous devons aussi la reconnaître comme étant nôtre
en présence d'amis en qui nous avons confiance. Pour ce faire, il faut
parler de ce qu'il y a dans notre coupe. Aussi longtemps que nous vivrons nos
vérités les plus profondes en secret, isolés d'une communauté d'amour,
elles resteront un fardeau. La peur de voir les autres découvrir ce
que nous sommes nous fait séparer notre vie intérieure — le
vrai soi — de notre vie publique — le faux soi. N'ayant pas la
possibilité de vivre nos vrais sentiments, nous en arrivons à nous
déprécier ou à nous mépriser, même lorsque
les autres nous apprécient ou nous admirent.
Pour nous connaître vraiment et reconnaître complètement
notre vie dans ce qu'elle a d'unique, nous devons être connus et reconnus
par les autres pour qui nous existons. Nous ne pouvons pas vivre une vie spirituelle
en secret. Nous ne pouvons pas trouver le chemin vers la vraie liberté en
nous isolant. Le silence sans la parole est aussi dangereux que la solitude
sans la communauté. Ils sont inséparables.
Parler de notre coupe et de ce qu'elle contient
ne se fait pas sans peine. Cela requiert de la détermination et la ténacité parce
que, de même que nous fuyons le silence pour éviter la confrontation
avec nous-mêmes, de même nous nous gardons des confidences pour éviter
la confrontation avec les autres.
Je ne veux pas dire que toutes les personnes que
nous rencontrons ou que nous connaissons doivent
savoir ce
qui est dans
notre coupe. Au
contraire, ce serait
manquer de tact, de perspicacité et même de prudence que d'exposer
notre être intérieur à des gens qui ne peuvent nous offrir
ni la sécurité ni le réconfort. Cela ne crée pas
la communauté ; cela ne cause que de l'embarras mutuel et accroît
notre honte et notre culpabilité. Mais je dis que nous avons besoin
d'amis qui nous aiment et avec qui nous pouvons parler à cœur ouvert.
De tels amis peuvent lever la paralysie et l'impuissance dont le secret nous
frappe. Ils peuvent nous offrir un lieu sûr et sacré, où nous
pouvons exprimer nos plus profonds chagrins et nos plus grandes joies;
ils peuvent nous inciter à mettre en question notre façon d'aimer,
nous mettant au défi d'atteindre une plus grande maturité spirituelle.
On pourrait m'objecter: «Je n'ai pas d'amis en qui j'ai confiance à ce
point et je ne saurais pas comment en trouver. » Ces objections proviennent
de nos peurs de boire la coupe que Jésus nous
demande de boire.
Lorsque nous serons totalement engagés dans l'aventure spirituelle qui
nous appelle à boire et à vider notre coupe, nous découvrirons
bientôt que les gens qui font le même voyage que nous nous offriront
leur réconfort, leur amitié et leur amour. J'ai été témoin
que Dieu envoie des amis merveilleux à ceux qui font de lui leur unique
préoccupation. C'est le mystérieux paradoxe dont parle Jésus
quand il dit que lorsque nous quittons ceux qui nous sont chers, à cause
de lui et à cause de l'évangile, nous
recevons le centuple en soutien moral (voir Marc
10,29-30).
Lorsque nous osons ouvrir les profondeurs de notre
cœur aux amis que Dieu
nous donne, nous trouvons graduellement une nouvelle liberté à l'intérieur
de nous et un courage de vivre décuplé. Quand nous croirons vraiment
que nous n'avons rien à cacher à Dieu, nous saurons nous entourer
d'amis qui seront pour nous des représentants de Dieu et à qui
nous pourrons nous révéler avec une totale confiance.
Rien ne nous donnera autant de force que d'être complètement connus
et totalement aimés par des êtres humains vivant pour l'amour
de Dieu. Cela nous donne le courage de boire notre coupe jusqu'au fond, sachant
que c'est la coupe du salut. Cela nous permettra non seulement de bien vivre
mais aussi de bien mourir. Quand nous sommes entourés
d'amis qui nous aiment, la mort devient un chemin
vers la pleine communion des saints.
L'action
Tout comme le silence et la parole, l'action nous
aide à reconnaître
notre vrai moi et à nous réaliser pleinement. Cette tâche
exige cependant une certaine ascèse, la vie quotidienne étant
pleine d'obligations et de sollicitations : « Fais ci, fais ça,
viens ici, va là, rencontre celui-ci, rencontre celle-là. » Être
occupé est d'ailleurs devenu un signe d'importance. Avoir beaucoup à faire,
plusieurs endroits où aller et de nombreuses personnes à rencontrer:
tout ça nous donne un statut et même une réputation. Par
contre, être occupé peut nous éloigner de notre vraie vocation
et nous empêcher de boire notre coupe.
D'un autre côté, comment distinguer entre ce que nous sommes appelés à faire
et ce que nous voulons faire. Nos désirs peuvent facilement nous distraire
de notre vraie tâche, celle qui nous mène à l'accomplissement
de notre vocation. Que nous travaillions dans un bureau, une usine ou un hôpital;
que nous voyagions à travers le monde, écrivions des livres,
réalisions des films ou prenions soin de pauvres; Que nous soyons un
chef ou occupions une fonction subalterne, la question n'est pas « Qu'est-ce
que je veux le plus ? » Mais «Quelle est ma vocation ? » La
plus prestigieuse des fonctions dans la société peut constituer
une réponse à notre appel aussi bien qu'un refus d'entendre
cet appel, et la plus humble des fonctions, une réponse à notre
vocation aussi bien qu'une façon de l'esquiver.
Nous devons choisir avec discernement les actions
grâce auxquelles nous
pourrons boire notre coupe jusqu'à ce qu'elle soit vide, si bien
qu'à la fin de nos vies nous puissions dire avec Jésus: «C'est
achevé» (Jean 19,30). Là est le paradoxe: nous remplissons
notre vie en la vidant. Jésus l'a dit : « Celui qui aura perdu
sa vie pour moi la trouvera» (Matthieu 10,39).
Lorsque nous sommes engagés à faire la volonté de Dieu
et non la nôtre, nous découvrons rapidement que beaucoup de ce
que nous faisions n'avait pas besoin d'être fait par nous. Ce que nous
sommes appelés à faire, ce sont des actions qui nous apportent
la vraie joie et la paix. Si quitter ceux qui nous sont chers pour l'amour
de Dieu nous apporte des amis, à plus forte raison en ira-t-il de même
lorsque nous renoncerons à des activités
qui ne sont pas en accord avec notre vocation.
Les activités qui mènent au surmenage, à l'épuisement
et à la dépression ne contribuent pas à la gloire de Dieu, à la
perfection à laquelle est appelée la création. Ce
que Dieu nous appelle à faire, nous pouvons le faire et bien le faire.
Quand nous écoutons en silence la voix de Dieu et que nous en parlons
avec des amis en qui nous avons confiance, nous devenons conscients de ce à quoi
nous sommes appelés et nous l'accomplissons avec un cœur
reconnaissant.
Le silence, la parole et l'action
nous indiquent
la voie à suivre et
nous font progresser, pas à pas, Jusqu'à notre but. En cours
de route, nous rencontrerons des obstacles, des chemins impraticables, mais
aussi des paysages splendides; nous traverserons de longs déserts et
longerons des rivières bordées d'arbres ; nous croiserons des
malfaiteurs qui voudront nous attaquer et nous voler, mais nous nous ferons
aussi de merveilleux amis. Nous nous demanderons souvent si nous pourrons y
arriver, mais un jour nous verrons s'avancer vers nous Celui qui nous attendait
de toute éternité pour nous accueillir à la
maison.
Oui, nous pouvons boire la coupe de notre
vie, et à mesure qu'elle se
videra, nous comprendrons que Celui qui nous a appelés «mon
enfant bien-aimé» avant même notre
naissance est en train de la remplir de vie éternelle. 
Nouwen, Henry J.M. Pouvez-vous boire la coupe que
je vais boire ? , traduit de l’anglais par Richard Groleau et Claire Martin, Bellarmin, Montréal
2000.