'est
une touche de la grâce divine, quand l'homme
aime à lire ou à entendre parler de
Dieu, et c'est là pour l'âme un magnifique
régal. S'occuper soi-même dans ses pensées
avec Dieu, c'est plus doux que le miel. Mais connaître
Dieu, quelle plénitude de consolation pour
une âme noble ! Et s'unir complètement
à Dieu dans l'amour, c'est la joie éternelle
! Déjà ici-bas l'homme doit pouvoir
la goûter exactement dans la mesure où
il s'y dispose. Il n'y a que trop peu de gens qui
sont parfaitement disposés à la contemplation
du merveilleux miroir divin; il y en a déjà
peu qui possèdent à quelque degré,
ici sur terre, la vie contemplative. Pas mal s'engagent
dans cette voie — et n'aboutissent pas. Cela
vient de ce qu'ils ne se sont pas aussi exercés
de façon convenable dans la vie active, la
vie de Marthe. Comme l'aigle rejette son aiglon quand
il ne peut regarder le soleil en face, ainsi doit-il
en être de même pour l'enfant spirituel
! Celui qui veut édifier une construction élevée,
il faut qu'il établisse solidement de fortes
fondations. La vraie fondation est le comportement
et la voie exemplaire de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Il a dit lui-même : « Je suis la voie,
la vérité et la vie. » Si l'âme,
dit Denys, veut suivre Dieu dans les déserts
de la divinité, le corps doit tout autant,
ici à l'extérieur, suivre le Christ
dans sa pauvreté volontaire. (…)
Si nous
réfléchissons aux saintes œuvres
qui jaillirent de la pauvreté de Notre-Seigneur,
ou de son humilité, et si nos désirs
ne nous portent pas vers elles, alors nos pensées
sont vaines ! Mais même quand nous désirons
ces saintes œuvres, si nous ne nous occupons
pas avec application de la façon de nous y
prendre pour y arriver, c'est aussi un vain désir
! On serait volontiers humble — pourtant on
ne veut pas être méprisé. Être
rejeté et méprisé c'est le fruit
de la vertu ! On serait aussi volontiers pauvre —
sans privation ! On veut bien aussi être patient
— seulement on ne veut pas en même temps
de contrariétés ni d'injures ! Et ainsi
pour toutes les vertus. Les pauvres volontaires, eux
aussi, descendent dans la vallée de l'humilité
: et ils n'acceptent pas de consolation des choses
périssables. Honte et contrariétés
s'ensuivent, qui sont la meilleure des épreuves
pour se connaître soi-même. Et c'est dans
la mesure où l'homme se connaît lui-même
qu'il peut en venir à la connaissance de Dieu.
Ah, mes enfants, qui supportez les affronts, si le
monde vous outrage, tombez avec lui sur vous-mêmes
et aidez-le à vous mépriser ! Notre-Seigneur
Jésus-Christ a dit : « Le serviteur n'est
pas au-dessus du maître ; si le monde vous hait,
sachez qu'il m'a haï le premier ! » II
faut apporter à Notre-Seigneur une expiation
pour tout ce qu'il nous a fait ! On trouve bien des
gens qui suivent Notre-Seigneur pour une part, pas
pour l'autre. Ils renoncent à leurs biens,
leurs amis, leur honneur, mais cela les touche de
trop près que l'on doive faire abnégation
de soi-même. Il y en a qui n'aspirent pas aux
honneurs et ne les recherchent pas ; mais si quelque
honneur leur échoit, cela leur fait de l'impression.
(…)
L'oeuvre
intérieure la plus infime est plus haute et
plus noble que la plus grande œuvre extérieure.
Et pourtant : même l'oeuvre Intérieure
la plus noble doit être dépouillée,
si Dieu doit être purement et simplement présent
à l'âme. Ceci est la meilleure de toutes
les œuvres qu'on puisse faire : se diriger vers
l'union avec le Dieu présent et l'attendre
avec une application continue. Ainsi parle saint Paul
: « Ceci est le meilleur de tout : devenir un
avec Dieu. » Pour ce « devenir un »
l'âme doit être séparée
non seulement de toutes les œuvres extérieures,
mais aussi de toutes les œuvres spirituelles
et intérieures : en sorte que Dieu soit, tout
à fait immédiatement, celui qui œuvre
et que l'âme ne souffre que l'œuvre de
Dieu à laquelle elle s'assujettit dans une
parfaite obéissance, afin que Dieu soit en
état d'engendrer son fils unique dans l'âme,
tout comme en lui-même. Ceci est l'union par
laquelle l'âme est davantage unie à Dieu
en un instant que par toutes les œuvres qui ont
jamais été accomplies, qu'elles soient
corporelles ou spirituelles. Plus cette naissance
se produit souvent dans l'âme, plus elle est
unie à Dieu. Dieu « naît »
dans l'âme libérée, en ce qu'il
se révèle à elle d'une manière
nouvelle qui est sans aucune manière, dans
une illumination qui n'est plus une illumination,
qui est la lumière divine elle-même.
Saint Augustin dit à ce propos : « Quand
l'âme est allumée par l'amour divin,
Dieu est né dans l'âme, et le Saint-Esprit
est un attiseur de l'amour. »
Si Dieu
a accordé à l'âme une lumière
divine c'est pour pouvoir agir avec joie dans sa propre
image. Seulement aucune créature ne peut agir
au delà de la limite qui lui est fixée
par ses aptitudes. Ainsi donc l'âme ne peut
pas non plus agir au-dessus d'elle-même avec
ce dont Dieu l'a gratifiée comme cadeau de
noces dans la forme de son plus haut pouvoir. Quelque
divine que soit d'ailleurs cette lumière, elle
est pourtant quelque chose de créé :
le Créateur est une chose, et cette lumière
une autre chose. C'est pourquoi Dieu vient vers l'âme
dans l'amour, pour que l'amour l'élève
et la mette en état d'agir au-dessus d'elle-même.
L'amour n'entre pas en activité là où
il ne trouve pas, ou n'instaure pas, ce qui lui est
conforme : ce n'est que dans la mesure où Dieu
trouve son image dans l'âme qu'il se manifeste.
Il faut que l'amour soit sans bornes, alors Dieu peut
agir suivant la mesure de l'amour. Même si l'homme
vivait mille ans il pourrait encore et toujours progresser
dans l'amour. Il en est comme pour le feu : aussi
longtemps qu'il trouve du bois il s'élève
; plus le feu est déjà grand et plus
le vent souffle fort, plus il s'accroît. Mettons
maintenant l'amour à la place du feu et le
Saint-Esprit à la place du vent ; plus l'amour
est grand et plus le Saint-Esprit, sous la forme de
la grâce, souffle, plus est menée loin
l'œuvre de la perfection. Pourtant pas en une
seule fois, mais peu à peu, par l'accroissement
de l'âme. Car si l'homme tout entier prenait
feu d'un seul coup, ce ne serait pas bon.
L'âme
devient tellement une avec Dieu que la grâce
la rétrécit ; elle n'est pas satisfaite
avec la grâce, parce qu'elle est quelque chose
de créé. L'âme est sous l'empire
d'un charme merveilleux, elle ne sait pas qu'elle
est, elle se figure qu'elle est Dieu ; tellement elle
sort d'elle-même. Pourtant, si loin qu'elle
aille hors d'elle-même, elle continue pourtant
à exister en tant que créature. Comme
quand on verse une goutte d'eau dans un fût
de vin : elle n'est pas anéantie ! Si l'âme
se regarde elle-même, elle voit l'esprit. Si
elle regarde l'ange, elle voit encore l'esprit. Dieu
pourtant est si totalement esprit, que vis-à-vis
de lui l'esprit et l'ange sont presque quelque chose
de corporel. Si quelqu'un peignait en noir le plus
haut parmi les séraphins, la ressemblance serait
bien plus grande que si on voulait peindre Dieu dans
la forme du plus haut des séraphins ; ce serait
dissemblant au delà de toute mesure !
Or donc
celui qui veut posséder la vie contemplative,
il doit être enflammé dans le Saint-Esprit
par l'amour le plus brûlant.(…) C'est
un tel amour qu'il faut avoir envers Dieu si l'on
veut avoir de l'intimité avec lui dans la contemplation
! — II faut avoir en outre un cœur exempt
de soucis.? Et quand on s'y prépare il faut
avoir un lieu solitaire où l'on ne soit pas
dérangé.? En outre le corps doit être
au repos et dégagé de toute occupation,
non seulement des mains, mais aussi de la langue et
de tous les cinq sens : l'homme ne peut mieux éprouver
sa pureté que par le silence. Si par contre
le corps n'est pas au repos, on est facilement vaincu
par la paresse : alors il faut avec une grande tension
de l'esprit laisser dominer la raison, portée
par l'amour divin.
Alors on
gagnera une libre clairvoyance dans l'inhibition des
sens, en sorte qu'on s'élève intérieurement
au-dessus de soi-même jusqu'à la merveilleuse
sagesse de Dieu
?qui pourtant est tout à fait incompréhensible
pour toutes les créatures. Il faut s'élever
à la hauteur de Dieu ! « L'homme doit
s'efforcer de se redresser jusqu'à la hauteur
du cœur, par là Dieu est élevé
! » Ainsi parle David. Alors la bassesse et
la petitesse de toutes les créatures est résorbée
dans la hauteur de Dieu.
De plus,
on obtiendra la perfection et la stabilité
de l’éternité. Car là il
n'y a plus de temps ni d'espace, d'avant ni d'après,
mais tout est présentement décidé
dans un nouveau, dans un verdoyant « voici que
» ! dans lequel mille ans sont aussi courts
et aussi rapides qu'un instant.
On
obtiendra en outre une participation à la joie
si diverse de l'armée céleste. Tant
de joie, seule l'éprouve déjà
la reine du ciel. Marie : le reste de l'armée
céleste n'aurait-il que la millième
partie de sa joie, chacun n'en posséderait
pas moins encore beaucoup plus que l'âme n'en
a jamais éprouvé. Là chaque esprit
se réjouit de la joie de l'autre et en jouit
tout autant que de la sienne propre — suivant
sa mesure. Chacun dans le royaume céleste a
existence, connaissance et sentiment d'amour en Dieu,
en soi et en tout autre esprit, qu'il soit ange ou
âme. Et quant à la perception discriminative
de la façon dont un Dieu est dans les trois
Personnes, et les trois Personnes sont un Dieu, ils
en ont une joie si indiciblement merveilleuse que
toutes leurs aspirations sont satisfaites. Et justement
ce dont ils sont pleins, c'est cela qu'ils désirent
sans cesse, et ce qu'ils désirent, ils le possèdent
continuellement dans un nouveau, verdoyant, joyeux
ravissement. Et ils peuvent en parfaite sécurité
jouir de cette béatitude dans les siècles
des siècles.
Et
ensuite on doit s'avancer et pénétrer
jusque dans la vérité : vers l'unité
pure qui est Dieu même — sans y chercher
le sien ; ainsi on arrive dans d'extraordinaires merveilles.
Devant ces merveilles on doit rester interdit, car
l'intelligence ne peut tenter de les expliquer. Qui
veut néanmoins scruter la merveille de Dieu,
il tire facilement sa science — de lui-même
! 
Œuvres
de Maître Eckhart. Sermons-Traités, traduit
de l’allemand par Paul Petit, préface
de Jean-Pierre Lombard, éditions Gallimard,
Paris l987.