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qui fait la vérité vient à la
lumière» (Jn 3/21). La Vérité,
en effet, est Quelqu'un, la Vérité est
une Personne. La Vérité est la Lumière
infinie qui resplendit dans nos cœurs quand
nos coeurs s'ouvrent à son appel. C'est pourquoi
il est si difficile aux hommes d'aujourd'hui d'entrer
dans le mystère de la résurrection
parce que leur vie, parce que notre vie y est si
peu conforme.
Il faudrait
vivre la résurrection pour entendre
les profondeurs du mystère d'aujourd'hui.
Or, précisément, l'atmosphère
dans laquelle nous sommes plongés est radicalement
opposée à cette vision d'une vie ressuscitée à laquelle
saint Paul nous convie lorsqu'il affirme qu'ayant été baptisés
dans le Christ, nous avons été ensevelis
dans Sa Mort, mais pour resurgir dans Sa résurrection.
Pour saint Paul, le mystère de la résurrection,
c'est le mystère de notre vie, non pas seulement
au dernier jour quand l'Histoire sera consommée,
mais aujourd'hui et à tous les instants de
notre vie. C'est aujourd'hui qu'il faut ressusciter,
c'est aujourd'hui qu'il faut entrer dans ce mystère
qui va transfigurer toute notre vie, pour que le
mystère de Jésus, que la résurrection
de Jésus, nous apparaisse en effet comme un
moment essentiel de l'Histoire humaine et de la nôtre.
Le climat
d'érotisme dans lequel nous vivons,
où l'obscénité s'étale,
ce climat d'érotisme nous éloigne évidemment à l'infini
d'une vie ressuscitée puisqu'au lieu de donner
au corps une dimension divine, il ne cesse de le
replonger dans l'animalité.
Il ne
s'agit pas d'ailleurs d'ouvrir un procès
ni de condamner personne, mais de rappeler l'erreur
immense que nous avons commise, que nous commettons
tous les jours, l'erreur immense de considérer
l'appel à la chasteté ou à la
sobriété comme une limite, comme une
défense, comme un interdit. C'est tout le
contraire.
L'appel à la sobriété, l'appel à la
chasteté, c'est un appel à la liberté,
c'est un appel à l'infinité. On se
trompe radicalement lorsqu'on ne voit pas que notre
corps, ce que nous appelons notre corps en le séparant
arbitrairement de notre âme, on ne voit pas
que le corps, je veux dire que l'homme tout entier,
aussi bien dans ses facultés organiques que
dans les plus subtils mouvements de sa pensée,
que l'homme est esprit.
Esprit,
qu'est-ce que cela veut dire ? Justement qu'il
est appelé à se faire. Au lieu
de se subir, il est appelé à se créer.
Au lieu d'être soumis aux impulsions de son
inconscient, il est appelé au contraire à harmoniser
les plus ultimes racines de son être, à transfigurer
toutes ses cellules pour que son être tout
entier soit vraiment sa création propre, pour
que son être tout entier respire une liberté divine.
Il faut comprendre cela, c'est tellement capital
: nous avons à créer notre corps aussi
bien que notre pensée, à le créer
dans sa dignité humaine.
On parle
sans cesse des droits de l'homme qu'on ne cesse
de violer. On en parle sans cesse et avec
raison : jamais on ne les proclamera trop fort ni
trop haut. Mais qu'est-ce que cela veut dire, «les
droits de l'homme» ? Si l'homme n'est que viscères,
si l'homme n'est qu'instinct, quels droits pourrait-il
avoir ? S'il a des droits, si chaque homme est inviolable,
c'est dans la mesure où chacun est le porteur
d'une valeur infinie, où chacun est un bien
commun, où ce qui se passe au plus intime
de chacun intéresse toute l'humanité et
tout l'univers.
Mais ce
n'est pas, bien sûr, en invitant l'homme à satisfaire
sans aucune discipline, sans aucun respect tous ses
instincts, ce n'est pas de cette manière que
l'on établira les Droits de l'Homme. Ces droits
resteront un thème à discours et la
guerre continuera, et le massacre, et l'injustice,
et le viol.
Il s'agit
donc pour nous de reprendre conscience que la vie
ressuscitée nous concerne, qu'elle
s'adresse en nous à ce qu'il y a de plus intime,
qu'elle nous révèle à nous-mêmes
notre dignité, qu'elle nous invite à réaliser
un chef-d'œuvre de lumière et d'amour
dans toutes les fibres de notre être et qu'elle
veut du même coup glorifier ce corps en le
divinisant; le glorifier: c'est-à-dire lui
donner un rayonnement pacifique et lumineux. La vie
ressuscitée à laquelle nous sommes
appelés, correspond donc à ce qu'il
y a de plus intime en nous.
Chacun
de nous a le sentiment de sa valeur. Il en a surtout
le sentiment lorsque les autres la méconnaissent.
Alors il la défend de toutes ses forces parce
qu'il perçoit qu'il y a en lui, quelle que
soit sa conduite, il y a en lui malgré tout
une profondeur insondable, il y a en lui une possibilité créatrice,
il y a en lui un bien qui peut être, qui est
appelé à devenir un bien universel.
Les milieux
chrétiens — qui le sont
si peu d'ailleurs — les milieux chrétiens
s'ouvrent d'une manière terrifiante à ces
appels de l'érotisme et on assiste à une
sorte de glorification du plaisir charnel offert à tous,
y compris aux enfants, comme la chose la plus naturelle
du monde. Il s'agit non pas bien sûr de voir
dans le corps quelque chose qui ne soit pas noble
et saint et pur, mais, au contraire, de voir dans
le corps précisément le temple du Seigneur
et les membres de Jésus-Christ.
C'est
précisément parce que le corps
est si précieux, c'est parce qu'il est appelé à vivre éternellement,
c'est parce que maintenant déjà il
doit vivre d'une vie divine, c'est à cause
de cela qu'il faut le traiter comme on traite une
cathédrale, un tabernacle ou un ciboire.
Il faut
que les chrétiens soient les apôtres
justement de cette transfiguration. Il faut qu'ils
affirment la dignité de l'homme sous tous
ses aspects. Il faut qu'ils restituent à la
fonction créatrice sa noblesse divine. Il
faut qu'ils la réintroduisent dans la trinité — car
il y a une trinité humaine : le père,
la mère et l'enfant, comme il y a une Trinité Divine
: le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
L'amour
est toujours trois personnes et malheur à l'amour
s'il se limite à deux personnes. Il en faut
trois pour constituer ses assises. Il en faut trois
pour que l'amour se désapproprie, pour qu'il
devienne une liberté, une offrande, un espace
infini.
Saint
Paul dans l'église de Corinthe, cette
ville de Corinthe qui était dans l'Antiquité précisément
une ville de plaisir, saint Paul, voulant inculquer à ses
fidèles le sens même de la chasteté et
de la sobriété ne leur dit pas : « C'est
défendu », ne leur dit pas : « II
faut avoir honte de vous-mêmes », il
leur dit au contraire : « Ne savez-vous pas
que vos membres sont les membres de Jésus-Christ
? Ne savez-vous pas que vos corps sont le temple
du Saint-Esprit ?» (1 Co 6/15). Saint Paul
les invitait et nous invite à notre tour à vivre
la vie ressuscitée car, bien sûr, dans
la mesure où nous nous laissons pénétrer
par la Lumière Divine, dans la mesure où nous
respirons le Christ qui demeure en nous, dans cette
mesure déjà notre corps ressuscite,
déjà il va à la mort, déjà il
se prépare à la surmonter, déjà il
pose en lui les prémices de la résurrection
au dernier jour.
C'est
dans cette perspective, c'est à travers
cette expérience que la Résurrection
de Notre-Seigneur devient quelque chose d'actuel,
de passionnant, quelque chose qui mord sur notre
vie parce qu'il y a dans notre vie alors une coïncidence,
il y a déjà un mouvement vers ce dépassement
créateur, il y a déjà une expression
de cette liberté divine.
« Celui qui fait la vérité vient à la
lumière» (Jn 3/21). Les mystères
de Dieu ne constituent pas un discours. Les mystères
de Dieu sont les confidences brûlantes du Cœur
du Seigneur et on ne peut pas les entendre sans les
vivre et c'est cela que nous avons à demander
les uns pour les autres au Seigneur avec le sentiment
de toutes les fautes que nous avons commises, avec
la certitude pourtant qu'elles peuvent être
pardonnées.
C'est
cela que nous avons à demander au Seigneur
: que notre vie rende hommage à Sa Vie, que
notre vie soit constamment illuminée par la
prise de conscience de Sa Présence au plus
intime de nous afin que nous ayons ce souci d'exprimer
Dieu dans tout notre être, dans toutes les
fibres de notre chair pour accomplir le programme
si émouvant, si bouleversant que saint Paul
donnait aux Corinthiens : « Mes frères,
glorifiez et portez Dieu dans votre corps » (1
Co 6/20). 
Maurice
Zundel. Ta Parole comme une source (85 sermons
inédits), éditions Anne Sigier
/ Desclée, Québec, l987.