eudi
17 septembre [1942] , 8 heures du matin. Le sentiment
de la vie est si fort en moi, si grand, si serein,
si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un
instant à l'exprimer d'un seul mot. J'ai en
moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu.
Ce qui l'exprime encore le mieux, ce sont ses mots à lui
: « se recueillir en soi-même ».
C'est peut-être l'expression la plus parfaite
de mon sentiment de la vie : je me recueille en moi-même.
Et ce « moi-même », cette couche
la plus profonde et la plus riche en moi où je
me recueille, je l'appelle « Dieu ».
Dans le journal de Tide, j'ai rencontré souvent
cette phrase : « Prenez-le doucement dans
vos bras, Père. » Et c'est bien mon
sentiment perpétuel et constant : celui d'être
dans tes bras, mon Dieu, protégée,
abritée, imprégnée d'un sentiment
d'éternité. Tout se passe comme si
chacun de mes souffles était pénétré de
ce sentiment d'éternité, comme si le
moindre de mes actes, la parole la plus anodine
s'inscrivait sur un fond de grandeur, avait un sens
profond. II m'écrivait dans une de ses premières
lettres : « Et chaque fois que je peux dispenser
autour de moi un peu de ce trop-plein de forces,
je suis heureux. »
II vaut
certainement mieux que tu aies amené mon
corps à crier « halte-là »,
mon Dieu. Je dois absolument retrouver la santé pour
accomplir tout ce qui m'attend. Ou bien n'est-ce
qu'une vision conventionnelle de plus ? Même
un corps maladif n'empêchera pas l'esprit de
continuer à fonctionner et à porter
ses fruits. Ni de continuer à aimer, à être à l'écoute
de soi-même, des autres, de la logique de cette
vie, et de toi. Hineinhorchen, «écouter
au-dedans », je voudrais disposer d'un verbe
bien hollandais pour dire la même chose. De
fait, ma vie n'est qu'une perpétuelle écoute « au-dedans » de
moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je
dis que j'écoute « au-dedans »,
en réalité c'est plutôt Dieu
en moi qui est à l'écoute. Ce qu'il
y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute
l'essence et la profondeur de l'autre. Dieu écoute
Dieu.
Comme elle est grande la détresse intérieure de tes créatures
terrestres, mon Dieu. Je te remercie d'avoir fait venir à moi tant de
gens avec toute leur détresse. Ils sont en train de me parler calmement,
sans y prendre garde, et voilà que tout à coup leur détresse
perce dans sa nudité. Et j'ai devant moi une petite épave humaine,
désespérée et ignorant comment continuer à vivre.
C'est là que mes difficultés commencent. Il ne suffit pas de
te prêcher, mon Dieu, pour te mettre au jour dans le cœur des autres.
Il faut dégager chez l'autre la voie qui mène à toi, mon
Dieu, et pour ce faire il faut être un grand connaisseur de l'âme
humaine. Il faut avoir une formation de psychologue : rapports au père
et à la mère, souvenirs d'enfance, rêves, sentiments de
culpabilité, complexes d'infériorité, enfin tout le magasin
des accessoires. Dans tous ceux qui viennent à moi, je commence
alors une exploration prudente. Les outils qui me servent à frayer la
voie vers toi chez les autres sont encore bien rudimentaires. Mais j'en ai
déjà quelques-uns et je les perfectionnerai, lentement et avec
beaucoup de patience. Et je te remercie de m'avoir donné le don de lire
dans le cœur des autres. Les gens sont parfois pour moi des maisons aux
portes ouvertes. J'entre, j'erre à travers des couloirs, des pièces
: dans chaque maison l'aménagement est un peu différent, pourtant
elles sont toutes semblables et l'on devrait pouvoir faire de chacune d'elles
un sanctuaire pour toi, mon Dieu. Et je te le promets Je te le promets,
mon Dieu, je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre
de maisons possible. C'est une image amusante : je me mets en route pour te
chercher un toit. Il y a tant de maisons inhabitées, où je t'introduirai
comme invité d'honneur. Pardonne-moi cette image assez peu raffinée.
Le soir,
vers 10 heures et demie. Mon Dieu, donne-moi la
paix, et la force de venir à bout de tout.
Il y a tant à faire. Il faut que je me mette
enfin à écrire sérieusement.
Mais je dois commencer par m'imposer une discipline
de vie. La lumière s'éteint en ce moment
dans le baraquement des hommes. Mais je rêve,
c'est vrai qu'ils n'ont même pas de lumière
! Où es-tu donc allé ce soir, petit
frère d’armes ? Je sens déferler
parfois une vague de tristesse, de ne plus pouvoir
ouvrir la porte de mon baraquement pour me retrouver
sans transition devant la vaste lande. La porte ouverte,
je fais un bout de chemin sur le terrain du camp
et je n'ai pas longtemps à attendre avant
de voir mon compagnon d'armes venir vers moi d'un
côté ou d'un autre, le visage hâlé,
une ride verticale, inquisitrice descendant
entre ses yeux. Quand la nuit commence à tomber,
j'entends dans le lointain les premières notes
de la Cinquième de Beethoven.
Je voudrais
pouvoir venir à bout de tout
par le langage, pouvoir décrire ces deux mois
passés derrière les barbelés,
les plus intenses et les plus riches de ma vie, et
qui m'ont apporté la confirmation éclatante
des valeurs les plus graves, les plus élevées
de ma vie. J'ai appris à aimer Westerbork,
et j'en ai la nostalgie. Lorsque je m'endormais là-bas
sur mon étroit châlit, j'avais la nostalgie
de ce bureau où j'écris en ce moment.
Je te suis reconnaissante, mon Dieu, de me rendre
la vie si belle, partout où je me trouve,
que chaque endroit que je quitte m'emplit de nostalgie.
Mais cela rend parfois la vie pesante et dure à porter.
Tu vois, il est dix heures et demie passées,
les lumières du baraquement s'éteignent,
je crois qu'il est temps d'aller me coucher. « La
malade doit mener une vie réglée »,
dit l'impressionnant certificat que l'on m'a délivré.
Et je dois manger du riz, du miel et d'autres mets
quasi légendaires.
Cela me
fait penser tout à coup à cette
femme dont les cheveux de neige encadraient le noble
visage ovale ; elle avait un petit paquet de toasts
dans sa musette. C'est tout ce qu'elle emportait
de vivres pour son voyage en Pologne : elle
suivait un régime très strict. Elle était
extrêmement gentille et calme ; elle était
grande et avait une silhouette de jeune fille.
J'ai passé tout un après-midi avec
elle, assise au soleil devant les baraquements de
transit. Je lui ai donné un petit livre qui
venait de la bibliothèque de Spier, Die Liebe,
de Johanna Muller, cadeau dont elle parut très
heureuse. A quelques jeunes filles qui étaient
venues nous rejoindre, elle dit : « Attention,
demain matin lorsque nous partirons, chacun d'entre
nous n'aura pas le droit de pleurer plus de trois
fois. » L'une des jeunes filles répondit
: « On ne m'a pas encore distribué mon
ticket de rationnement pour pleurer ! »
II est
près de onze heures. Comme cette journée
a passé vite ; Je crois que je vais tout
de même me coucher. Demain, Tide mettra son
petit tailleur gris clair et chantera Auf, auf mein
Herz, mit Freude au parloir du cimetière.
Pour la première fois de ma vie, je prendrai
place dans une voiture à petits rideaux noirs.
J'ai encore tant à écrire, des jours
et des nuits. Donne-moi la patience, mon Dieu. Une
patience d'un genre tout nouveau. Ce bureau m'est
redevenu familier et l'arbre devant ma fenêtre
n'a plus le tournis. En me permettant de me rasseoir à mon
bureau, tu dois bien avoir une intention précise,
en tout cas je ferai de mon mieux. Et maintenant,
bonne nuit, pour de bon.
J'ai si peur que tu aies des moments difficiles,
là-bas, Jopie, et je voudrais tant t'aider.
Et je t'aiderai. Bonsoir !
Dimanche soir. Traduire en mots, en sons, en images.
Bien des gens sont encore pour moi de véritables hiéroglyphes,
mais tout doucement j'apprends à les déchiffrer. Je ne connais
rien de plus beau que de lire la vie en déchiffrant les êtres.
A Westerbork, j'avais l'impression d'avoir devant moi l'armature dénudée
de la vie. Le squelette même de la vie, dépouillé de tout
vêtement de chair. Je te remercie, mon Dieu, de m'apprendre à lire
de mieux en mieux.
Je sais
qu'il me faudra faire un choix. Un choix très difficile. Si je veux écrire,
si je veux essayer de noter tout ce qui se presse
en moi et demande toujours plus instamment à être
exprimé, je devrai me retirer à l'écart
des hommes bien plus encore que je ne le fais en
ce moment. Alors je devrai fermer ma porte pour de
bon et engager une lutte à la fois sanglante
et salutaire avec une matière qui me paraît
presque impossible à maîtriser. Je devrai
me retirer d'une petite communauté pour pouvoir
m'adresser 'à une autre, plus vaste. Il ne
s'agit peut-être même pas de s'adresser à une
communauté. C'est l'urgence d'une impulsion
purement poétique de matérialiser au
moins une parcelle de ce trésor d'images que
l'on porte en soi - enfin c'est une chose si élémentaire
qu'on n'a même pas besoin, à vrai dire,
d'expliquer ce que c'est. Je me demande parfois si
je n'use pas ma vie jusqu'à la corde ; je
vis, je jouis de la vie, je l'assume si complètement
que je la consume jusqu'au bout, il ne reste plus
rien. Et peut-être faut-il, pour pouvoir créer,
disposer d'un reste, d'un résidu non consumé qui
fasse naître une tension, stimulant indispensable à toute œuvre
de création.
Je parle
beaucoup, beaucoup aux gens ces derniers temps.
Pour l'instant, je parle d'une façon
beaucoup plus imagée et incisive que je ne
pourrais le faire en écrivant. Je me dis parfois
que je ne devrais pas me disperser ainsi en vaines
paroles, que je devrais me retirer en moi-même
et suivre en silence, sur le papier, la voie de ma
quête personnelle. Toute une part de moi-même
désire cette retraite. Une autre ne peut encore
s'y résoudre et se perd en paroles au milieu
des hommes. 
Hillesum,
Etty. Une vie bouleversée suivi de Lettres
de Westerbork. éditions du Seuil, Paris,
1995, p.207-211.