ous
avons tous, au plus profond de nous-mêmes, le
sentiment d'être compatissants. Compassion et
nature humaine sont, sous bien des aspects, étroitement
liées. Et pourtant, si on creuse un peu ce
mot, les choses deviennent plus ambiguës car
compatir veut dire « souffrir avec ».
Être
compatissant, c'est entrer avec l'autre là
où il peine, là où il souffre.
Mais on ne se précipite pas facilement là
où des gens souffrent ; on essaie plutôt
de rester hors d'atteinte. La plupart d'entre nous
cherchent à éviter la souffrance plutôt
que d'aller à sa rencontre.
Face à quelqu'un qui souffre terriblement,
qui ne sait plus comment en sortir, ni s'il aura la
force de continuer à vivre beaucoup plus longtemps,
notre première réaction est de le réconforter,
de l'encourager en lui disant que tout ne va pas si
mal que ça et qu'il faut savoir regarder aussi
le bon côté des choses. Immédiatement
et presque automatiquement, nous cherchons comment
réconforter cette personne et, ce faisant,
nous nous éloignons du lieu de son mal. Il
est extrêmement difficile d'être présent
à une personne qui souffre. Car, quand quelqu'un
nous parle de ses problèmes, nous pouvons les
ressentir physiquement dans notre corps. On sent une
tension nerveuse monter en soi, et on se demande ce
qu'on va bien pouvoir dire quand l'autre arrêtera
de parler. La compassion n'est donc pas toujours une
réaction instinctive et naturelle. C'est une
manière de vivre très difficillle.
Des être de compétition
[…] Nous sommes tous des êtres de compétition.
Nous voulons marque la vie de notre empreinte, nous
distinguer. De façon très subtile, sans
le vouloir et même sans en avoir conscience,
nous sommes toujours en compétition avec les
autres. Nous nous comparons sans cesse. Ce que les
autres pensent de nous nous tracasse. Avons-nous bien
agi à leurs yeux ? Même quand nous
nous dévouons dans un service quelconque, nous
nous demandons si ce service surpasse celui des autres.
Si nous aidons quelqu’un, le faisons-nous mieux
qu’un autre ? Si nous nous efforçons
d’obéir, notre obéissance est-elle
supérieure à celle des autres ?
Nous n‘arrivons jamais à nous débarrasser
tout à fait de cet esprit de compétition.
Nous passons notre temps à nous demander qui
nous sommes par rapport aux autres, si bien que nous
n’admettons jamais tout que nous sommes semblables,
et qu’il faut renoncer à cette différence
pour aller là où nous sommes faibles
avec les autres. La compassion n’est pas un
des fondements de notre vie. On peut même se
demander si elle est humainement possible, si elle
ne va pas à l’encontre du sens même
de notre existence, bas.e sur la compétition.
Nous découvrons que nous sommes incapables
d’être compatissants ou de fonder notre
vie sur le désir de nous identifier à
ceux qui souffrent. La compassion, dans son sens plénier,
ne peut être attribuée qu’à
Dieu
Un Dieu compatissant
C'est peut-être le message central de l'évangile
: Dieu, qui n'est d'aucune manière en compétition
avec nous, est le seul qui puisse être vraiment
compatissant. Celui qui est totalement autre, qui
ne peut se comparer à nous, qui est radicalement
différent, celui-là a pu devenir l'un
de nous. Celui qui est tellement au-delà de
nous n'a pas dû retenir jalousement sa
divinité, mais il a pu s'anéantir et
devenir semblable à nous, entrer dans notre
condition humaine d'une manière telle qu'il
est devenu totalement homme et a expérimenté
notre humanité plus pleinement et plus intimement
que nous ne pourrons jamais le faire. Lui qui était
totalement autre est devenu totalement semblable à
nous. Lui qui n'entrait nullement en compétition
avec nous a pu être pleinement compatissant.
Lui qui n'avait jamais souffert a pu souffrir avec
nous : telle est la bonne nouvelle du Nouveau Testament
et de toute l'écriture. Dieu n'est pas venu
se mettre à notre place, prendre soin des pauvres,
changer quelques petites choses ou réorganiser
le monde. Dieu n'est pas venu pour dire : «
je suis fort et vous êtes faibles, je vous soignerai,
vous guérirai et m'occuperai de tous vos problèmes.
» Non, la nouvelle, c'est que celui qui est
venu n'est pas venu pour supprimer nos souffrances,
mais pour les partager, pour y entrer, pour en devenir
partie prenante. Voilà la Bonne Nouvelle !
Dieu est venu partager notre condition humaine, vivre,
souffrir et mourir en homme.
Voilà ce qui constitue le cœur de la révélation
chrétienne. D'une certaine façon, nous
le savons déjà. Si nous nous rappelons
les gens qui nous ont le plus marqués, les
moments où nous avons ressenti réconfort
et consolation, nous réalisons que ces gens
n'étaient pas ceux qui nous donnaient toutes
sortes d'avis ou de recommandations. L'ami vrai, celui
qui réconforte, qui console, ne nous suggère
pas d'aller voir un psychologue ou un psychiatre pour
résoudre nos problèmes, même en
proposant de payer la note. L'ami vrai est celui qui
dit : « Je ne sais pas que faire pour t'aider
mais tu peux être sûr d'une chose : je
resterai avec toi. Je serai toujours là quand
tu auras besoin de quelqu'un, n'importe où
et n'importe quand. » L'ami vrai n'est pas celui
qui a la solution, mais celui qui reste avec nous,
même quand il n'y a pas de solution.
Il nous faut en prendre conscience pour saisir le
sens profond de la révélation. Dieu
n'est pas venu pour supprimer nos souffrances mais
pour y entrer. La souffrance portée seul est
très différente de celle que l'on partage
avec un autre. L'anxiété, l'angoisse,
la souffrance morale ou physique ne sont plus les
mêmes quand on n'est pas seul à les porter,
même si la douleur demeure. C'est dans l'incarnation
que cette forme de réconfort devient le plus
pleinement et le plus puissamment visible. Dieu nous
dit: «Je suis avec vous toujours et partout.
» II n'y a plus de souffrance humaine, que ce
soit celle des petits enfants, des adolescents, des
jeunes adultes, celle des couples, celle de ceux qui
sont au chômage, celle de la maladie, des conflits
familiaux ou même internationaux, il n'y a aucune
souffrance sur terre qui n'ait été attirée
pleinement dans le cœur de Dieu. Il n'y a rien
d'humain qui ne soit divin; aucune lutte qui n'ait
été expérimentée par Dieu.
Voilà le grand mystère auquel nous sommes
appelés à prendre part.
Dans l'évangile, il y a un mot qui n'est employé
que pour le Seigneur Jésus. Ce mot, utilisé
douze fois, est un terme très fort qui signifie
« ressentir quelque chose dans ses entrailles»,
«être saisi aux tripes ». Le terme
grec se rattache à un mot hébreu utilisé
dans l'Ancien Testament pour décrire Yahvé.Dieu
ressent jusque dans ses entrailles la souffrance de
son peuple. C'est une expérience intime de
la souffrance, une expérience maternelle, c'est
la souffrance de la mère qui ressent la douleur
de ses enfants jusqu'au plus intime d'elle-même.
Dieu nous est révélé comme une
mère qui ressent la souffrance de son peuple.
Ce même mot revient dans le Nouveau Testament
pour caractériser Jésus. Quand Jésus
vit la foule sans nourriture, il ressentit la faim
jusqu'au fond de lui-même. Quand il vit
les aveugles et les lépreux, il ressentit leur
lutte au plus intime de lui-même. Quand Jésus
vit les paralytiques, il ressentit leur souffrance
dans son cœur. Quand Jésus vit la veuve
de Naïm quitter la ville avec son fils unique
mort, il ressentit sa peine jusque dans ses entrailles.
il tressaillit au plus profond de lui-même et
fut remué jusqu'à la moelle. Quand nous
lisons le récit des miracles, nous lisons d'abord
que Jésus a ressenti la souffrance de ceux
qui l'entouraient. Voilà l'événement
important, ce n'est pas le changement qui survient
après coup, mais ce premier événement
capital : le Seigneur a éprouvé la souffrance
de son peuple au plus intime de lui-même, dans
son cœur, dans ses entrailles. Il a tressailli.
Il a été remué. Des mots comme
« il eut pitié », « il fut
pris de compassion » sont faibles comparés
au terme grec. Il était remué, secoué
jusqu'à en trembler et, de ce tressaillement
intérieur, une vie nouvelle a surgi. Jésus
ressentait si profondément la souffrance, il
tressaillait si profondément qu'il engendrait
les gens à une vie nouvelle. Il était
touché, et de ce mouvement intérieur
et divin jaillissaient la guérison, la transformation.
Un ministère de compassion
Le verbe anglais to care {« prendre soin de
» ) a la même racine que le mot « compassion
» : c'est le mot celte cara qui signifie «
pleurer avec », « entrer dans la souffrance
». Les mots care et « compassion »
ont exactement le même sens. Et l'évangile
nous montre que c'est là notre vocation essentielle
: être avec les gens là où ils
souffrent. De là peut naître la guérison.
Une des grandes tentations d'une vie de compétition,
c'est d'être si préoccupé de guérir,
d'apporter des changements, une innovation, que nous
en oublions notre vocation première.
Ce n'est pas guérir mais prendre soin qui est
notre première tâche, ou plutôt
notre première vocation. Si la guérison
n'est pas tout entière sous-tendue par le souci
de la personne, elle peut faire plus de mal que de
bien. Beaucoup de gens prétendument «
guéris » sont meurtris à
un niveau bien plus profond parce qu'ils n'ont pas
été pris au sérieux. Si souvent,
le souci de guérir peut entraîner une
manière de faire brutale. Nous voulons obtenir
un changement, nous sommes compétents, capables,
nous avons fait des études de médecine,
de théologie, nous avons acquis une formation,
et maintenant que nous sommes spécialistes,
nous voulons prouver que nous sommes capables. L'autre
est mon patient, je vais le soigner et me sentirai
fier de l'avoir fait, parce que je vais arriver à
changer quelque chose en lui. Nous sommes uniquement
préoccupés par ce que nous pouvons faire.
Mais en y consacrant trop d'attention, nous risquons
d'oublier d'être simplement là avec l'autre
en sorte que la guérison puisse s'opérer.
Prendre soin est fondamental et guérir sans
prendre soin peut devenir violent et faire plus de
mal que de bien. On peut le constater dans notre monde,
où nous sommes tous formés et spécialisés.
Souhaitant montrer aux autres que nous avons notre
domaine propre, nous avons tendance à faire
entrer l'esprit de compétition dans les professions
médicales. C'est pourquoi il est si important
de rappeler sans cesse que notre vocation est de prendre
soin. Quand cela devient notre préoccupation
majeure, on peut alors découvrir des méthodes
de guérison, auxquelles on n'aurait jamais
pensé. Si on ne se concentre que sur le traitement
et les médicaments nécessaires à
la guérison, ce n'est plus la personne qui
est au centre de nos préoccupations, mais la
maladie. Si prendre soin est notre premier souci,
si on accepte d'entrer avec l'autre dans la faiblesse
et de l'écouter avec notre cœur, on peut
découvrir tout un éventail de méthodes
possibles pour le guérir. Beaucoup de gens
ne sont capables de voir de nouvelles possibilités
de guérison que lorsqu'ils sont avec d'autres
qui leur permettent de voir la situation dans sa réalité.
On peut penser que telle personne doit être
abordée de telle façon, mais lorsque
l'on se trouve face à elle, de nouvelles perspectives
se dessinent, une nouvelle manière de guérir
se fait jour.
Voilà le grand mystère. Si on ne se
concentre pas uniquement sur le changement à
opérer, mais qu'on entre avec l'autre dans
sa faiblesse, de nouvelles possibilités apparaissent.
Les gens ne seront peut-être pas guéris
au sens étroit du terme, mais ils seront transformés,
simplement parce qu'ils auront fait l'expérience
de la compassion, parce que quelqu'un aura pris soin
d'eux d'une manière très profonde. Si
prendre soin est notre vocation essentielle, la guérison
peut être reçue comme un don. Le malade
et celui dont la profession est de soigner peuvent
découvrir ensemble de nouvelles perspectives.
Le simple fait d'être avec d'autres permet de
discerner ensemble ces nouvelles possibilités.
C'est alors que la guérison a commencé
à se manifester. Non parce qu'elle était
recherchée pour elle-même, mais parce
qu'elle pouvait être reçue comme un don
de Dieu pour lequel on pouvait rendre grâces.
Nouwen,
Henry J.M.. La compassion. éditions Fidélité,
Paris, 2003