écoutez ce que disait un moine des premiers
siècles chrétiens et demandons-nous
si ses paroles ne seraient pas encore d’actualité : «Les
prophètes, remarquait-il, ont écrit
des livres ; nos pères sont venus après
eux et ont beaucoup travaillé sur ces
livres ; ensuite leurs successeurs les ont appris
par cœur. Il vint enfin une génération,
celle-là même qui existe actuellement
: elle a écrit tout cela sur des papiers et
des parchemins et l’a laissé inutilisé dans
des placards !»
Paroles
sévères ? Je suis souvent
tenté de me demander si nous n’avons
pas, nous aussi, laissé inutilisés
dans nos placards les paroles et les témoignages
qui eussent nourri, éclairé tant d’hommes
en quête de je ne sais quoi qui donne envie
de vivre, d’aimer, de bâtir un monde.
Paroles et témoignages non pas en forme d’enseignements
abstraits et routiniers, mais vifs et pénétrants
comme l’Esprit, comme l’air du printemps
qui ouvre les bourgeons.
Rencontrant
depuis quelques années des chrétiens qui s’intéressent à certains
aspects des religions orientales, j’entends dire parfois à leur
sujet : pourquoi perdent-ils leur temps auprès de ces traditions étrangères
? N’avons-nous pas en surabondance chez nous des maîtres de sagesse,
des trésors de spiritualité, des livres de vérité ?
A quoi j’ai toujours envie de répliquer : assurément
nous avons tout cela, mais qu’en avons-nous fait ? qu’avons-nous
fait pour transmettre efficacement de tels trésors ? pour mettre à la
portée du moindre des chrétiens l’expérience exigeante
et purificatrice de nos mystiques en ce qu’elle a d’universel
?
Ce que
nous avons fait ? Nous avons publié maints livres savants, parfois
pesants, nous avons tenu maints discours exhortatifs ou érudits, mais
quels livres seuls, quels discours seuls apprendront jamais à chacun, à vous, à moi, à se
libérer efficacement des entraves, à dépister le chemin
des vraies sources, à se livrer à Dieu dans le silence du cœur, à suivre
la voie de Jésus dans l’amour sans exclusive, à se laisser
modeler tout entier par l’Esprit divin ? S’il n’y a que des
livres, il n’y aura bientôt plus non plus que des gardiens de bibliothèques.
Le moine que je citais tout à l’heure voyait juste: «...vint
une génération, celle-là même qui existe actuellement;
elle a décrit tout cela sur des papiers et des parchemins et l’a
laissé inutilisé dans des placards.» […]
Ainsi
les grands prêtres et les scribes [ …] interpellés à l’improviste
par des mages venus d’Orient, ont su parfaitement retrouver dans
leurs placards le texte du prophète qui annonçait la naissance
du Messie à Bethléem. Et ce Messie était né, et
la face du monde allait changer, mais ces héritiers somnolents
des prophètes, pour ce qui est d’eux, renfermèrent à nouveau
dans leurs placards les paroles qui justement étaient en train de prendre
feu et d’illuminer les hommes de bonne volonté.
Que leur
aurait-il fallu pour devenir, eux aussi, participants
d’une
nouvelle jeunesse de Dieu et de l’homme ? Ils avaient la science, mais
il ne suffisait pas de savoir. Il fallait, comme les mages, marcher et
se rendre. Marcher, quitter des positions paresseuses pour obéir à l’appel
de la Vérité, qui est toujours au-delà de ce qu’on
croit en tenir. Et se rendre: pas seulement se rendre auprès de l’Enfant
de Bethléem, mais se rendre à cet Enfant, abdiquer d’un
seul coup dans la surprise de l’humilité de Dieu l’orgueil
durci, les fausses sagesses radoteuses et rusées.
L’évangile
des mages, l’histoire de ces personnages mystérieux, c’est
l’appel secret qui nous est lancé à chacun et qui
nous donne chance de changer notre vie, d’effectuer la rencontre
avec la jeunesse subversive du Dieu fait homme. Il n’est jamais trop
tard. A chaque année l’Enfant se propose, l’étoile
se lève, et ce qu’il y a en nous qui nous apparente à ces
mages venus on ne sait d’où peut commencer aussi à se
réveiller, à se dresser, à se mettre en marche. Ne faisons
donc pas des mages des figures d’enluminure, laissons là les
noms qu’une tradition touchante leur a donnés (Gaspard, Melchior
et Balthazar !) : ce serait le trop sûr moyen de ne rien entendre à cet évangile,
de l’empêcher d’agir sur nous, de le tenir inoffensif dans
les placards où nous tenons prisonnières tant et tant de
paroles divines.
Cherchons
plutôt à discerner comment ces hommes qui venaient de
si loin ont su trouver le Christ que n’ont pas su rencontrer ceux qui
vivaient si près et qui savaient tout des circonstances de sa venue.
Tout
d’abord, aussi loin de lui qu’ils aient vécu, ils avaient
su demeurer des guetteurs. Des êtres attentifs aux signes que Dieu fait.
Leur signe a pris forme d’étoile - j’entends volontiers
par ce symbole ces expériences de vérité qu’il est
donné à chacun de faire au cours de son existence. Expériences
humbles, fragiles, ténues comme l’herbe des champs, comme la clarté d’un
regard au coin de la rue ou celle de la lampe dans la maison. Pas un soleil éclatant,
mais un éclat de lumière aussi discret mais aussi tenace que
le point d’une étoile parmi les grandes constellations. Par exemple
ce choc léger dans notre esprit, à propos d’une réflexion,
d’une rencontre, et qui renvoie à la question essentielle; ou
cette intuition qu’un Autre nous a créé, veut de nous quelque
chose (mais quoi ?), nous aime (mais comment ? pourquoi ?). Ou ce
pressentiment que, par-delà nos sciences fébriles, il est une
autre connaissance qui ne s’ouvre pas avec n’importe quelle clé.
Ou cet instant de communion avec un être qui connaît le langage
du cœur ou le geste authentique de l’adoration. Ainsi Charles
de Foucauld dans le désert a-t-il enregistré en profondeur le
geste, le signe de ces musulmans chaque jour fidèles à se prosterner
devant le Dieu Très-Haut, le Dieu Unique, l’Indubitable, et telle
fut l’étoile qui le conduisit jusqu’à Jérusalem.
Jésus dira un jour aux Juifs: «Dans les prophètes
il est écrit: tous seront instruits par Dieu. Quiconque a entendu
ce qui vient du Père et reçoit son enseignement vient à moi» (Jn
6,45). La parole est sans ambiguïté et va très loin: tous
les hommes, quels qu’ils soient, ont capacité d’être
instruits par Dieu. Dans des langages que nous ignorons, par des clins d’œil
qui échappent aux autres, en allumant des étoiles susceptibles
de briller clair dans l’obscurité ou le scintillement de nos nuits.
Le Père, un Père encore inconnu, encore innommé et innommable,
cherche à nous faire signe. Je suis sûr que nous serions stupéfaits
un jour d’apprendre de quelle manière il aura trouvé moyen
de faire signe à bon nombre de nos contemporains, au sein d’un
siècle voué au dépérissement des religions
et à l’athéisme ! A nous d’être assez disponibles,
assez honnêtes pour reconnaître cette trace légère
dans notre vie
et pour
demeurer fidèles à ces frêles
expériences de vérité qui, après
un long chemin peut-être, conduisent vers la
plénitude de la Vérité.
Les mages
ont dû ensuite passer par Jérusalem,
et recevoir de ceux qui détenaient en clair
le savoir des prophéties les précisions
qui leur étaient indispensables pour mener
leur quête à bonne fin. Dans la recherche
de Dieu, nos expériences intimes ne suffisent
pas; elles conduisent presque jusqu’au terme,
mais jamais tout à fait. Il faut se laisser
renseigner par ceux qui ont le savoir, même
s’ils le conservent dans les placards plutôt
qu’ils ne le vivent.[…] Cela nous paraît
anormal et pourtant c’est ainsi. Nombre de
ceux qui cherchent Dieu se trouvent rebutés
par ce qu’ils appellent le dogmatisme de l’église,
par ses enseignements trop secs, par ses formules
trop rigides, et par le fait que ceux qui les leur
présentent ne sont pas toujours capables
d’en vivre. Et pourtant dans ces enseignements
de la tradition sont gardées pour nous les
précisions indispensables à l’aboutissement
de notre quête.
Peu importe
par qui elles nous sont livrées et tant pis si ceux qui en sont
les gardiens semblent dormir dessus au lieu d’être
consumés par ces paroles inouïes. Oui,
l’homme Jésus est le propre Fils de
Dieu. Oui, Dieu est Trinité. Oui, le Christ
est mort pour nos péchés et il est
vraiment ressuscité des morts. Ces choses-là ne
s’inventent pas et ne se suppléent pas.
Les chercheurs de Dieu les reçoivent dans
l’humilité de la foi et c’est
alors que tout peut s’éclairer définitivement
pour eux. La quête des mages eût fini,
tout près du but pourtant, en errance lamentable
s’ils n’avaient eu la loyauté et
la simplicité d’aller demander aux grands
prêtres et aux scribes ce qu’il en était
au juste du Roi des Juifs dont ils ne savaient encore
rien d’autre qu’un éclat d’étoile.
Mais
munis de la sorte du vrai savoir, encore ont-ils
eu la surprise de trouver non pas un enfant roi dans
un palais mais un Enfant-Dieu dans une crèche.
Ils se sont soumis au fait, sans faire prévaloir
contre lui leur préférence ou leur
imagination. Ils ont accepté d’avoir
fait un si long chemin pour trouver un Messie d’apparence
si peu prestigieuse. Dans la Jérusalem
toute proche, beaucoup de monde s’agite
: les scribes, à force de pâlir sur
les vieux livres sacrés, sont devenus myopes
au dessein de Dieu, les grands prêtres cherchent à concilier
la religion qui les fait vivre et le pouvoir
qui détient la clé des honneurs et
des richesses ; le pouvoir, lui, fait mine de
s’intéresser à la quête
religieuse des mages, mais c’est dans l’espoir
de mieux se débarrasser d’un Christ
gêneur. En va-t-il si différemment aujourd’hui
?
Les chercheurs
de Dieu, les aventuriers de la vérité ne
peuvent qu’être tout surpris de trouver
au terme de leur chemin un Dieu si étranger à ces
calculs et à ces combines, si éloigné des
modes et des rivalités où se complaisent
les intelligents et les puissants, un Dieu si caché,
si dénué de tout, un Dieu si véridiquement
humain. Pourtant ces hommes de foi n’hésitent
pas. Ils ne concluent pas, comme certains : cela
veut dire, au fond, que Dieu n’importe pas,
qu’il n’est pas le symbole de l’infini
du désir humain, et que si Jésus est
dit Fils de Dieu, cela signifie simplement que n’importe
quel homme est Dieu tout autant. Non. Ces hommes
s’agenouillent devant cet Enfant-là,
ils adorent ce Dieu-là, ce Dieu caché et
partout manifesté, et ils le proclament
l’Unique, le Vrai, le Proche, l’Ami des
hommes, et c’est en lui qu’ils remettent
leur foi, leur vie, leur avenir.
Puissions-nous
emboîter le pas à ces mages anonymes et, remplis
de joie comme eux devant l’Enfant de Bethéem attester comme le
fait S. Jean à la fin de son épître : «Celui-ci est
le Dieu Véritable et la Vie éternelle» (1 Jn 5, 20). 
Albert-Marie
Besnard. Il vient toujours, éditions
du Cerf, Paris , 1979.