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nous rappelle constamment que saint Jean de la Croix
ne désirait pour lui rien d'autre que la souffrance
et le mépris. Quelle est la raison de cet amour
de la souffrance ? Est-ce simplement une réminiscence
aimante du chemin de souffrance de notre Seigneur
sur cette terre ? Est-ce l'élan d'une âme
fervente qui, pour se rapprocher humainement de lui,
cherche une vie semblable à la sienne ? Cela
ne correspondrait guère à l'exigeante
et forte spiritualité du maître
mystique ; et ce serait presque occulter le roi
triomphant, le divin vainqueur du péché,
de la mort et de l'enfer, au profit de l'Homme de
souffrance. Le Christ n'a-t-il pas emmené captive
la captivité ? Ne nous conduit-il pas à
un royaume de lumière pour que nous y soyons
les joyeux enfants du Père céleste ?
Le spectacle que nous offre le monde, sa détresse
et sa misère, et l'abîme de la méchanceté
humaine sont propres à constamment tempérer
l'allégresse que la victoire de la lumière
fait naître en nous. L'humanité
continue à se débattre dans un bourbier,
et ce n'est encore qu'une petite troupe qui, en gravissant
les plus hautes cimes, s'en est dégagée.
Le combat entre le Christ et l'Antichrist n'est pas
terminé. Dans ce combat, ceux qui suivent le
Christ ont un rôle à tenir. Leur arme
principale est la Croix.
Comment faut-il l'entendre ? Le poids de la croix
dont le Christ s'est chargé n'est rien d'autre
que la déchéance de la nature humaine,
avec le cortège des péchés et
des souffrances dont est frappée l'humanité.
Le sens du chemin de croix est de libérer le
monde de ce fardeau. Le retour en Dieu de l'humanité
délivrée, et son adoption, sont un pur
don de la grâce, de l'Amour miséricordieux.
Mais ce retour ne saurait se faire aux dépens
de la sainteté et de la Justice divines. La
somme totale des fautes humaines, du péché
originel au Jugement dernier, doit être compensée
par une mesure correspondante d'actes expiatoires.
Le chemin de croix est cette expiation. L'écroulement,
par trois fois, sous le poids de la croix correspond
à la triple chute de l'humanité
: la chute originelle, le rejet du Rédempteur
par son peuple d'élection, l'apostasie de ceux
qui portent le nom de chrétien.
Sur le chemin de la Croix, le Sauveur n'est pas seul,
et il n'est pas entouré que d'ennemis qui le
harcèlent. Il y a aussi la présence
des êtres qui le soutiennent : la Mère
de Dieu, modèle de ceux qui, en tout temps,
suivent l'exemple de la Croix ; Simon de Cyrène,
figure de ceux qui acceptent une souffrance imposée
et qui, dans cette acceptation, sont bénis
; et Véronique, image de ceux que l'amour porte
à servir le Seigneur. Chaque homme qui, dans
la suite des temps, a porté un lourd destin
en se souvenant de la souffrance du Sauveur, ou qui
a librement fait œuvre de pénitence, a
racheté un peu de l'énorme dette de
l'humanité et a aidé le Seigneur à
porter son fardeau. Bien plus, c'est le Christ, Tête
du Corps mystique, qui accomplit son œuvre d’expiation
dans les membres qui se prêtent de tout leur
être, corps et âme, à son œuvre
de rédemption.
On peut supposer que la vision des fidèles
qui allaient le suivre sur son chemin de souffrance
a soutenu le Sauveur au jardin des Oliviers. Et l'appui
de ces porteurs de croix lui est un secours à
chacune de ses chutes. Ce sont les justes de l'Ancienne
Alliance qui l'accompagnent entre la première
et la deuxième chute. Les disciples, hommes
et femmes, qui se rallièrent à lui pendant
sa vie terrestre sont ceux qui l'aident de la deuxième
à la troisième station. Les amants de
la Croix, qu'il a éveillés et qu'il
éveillera encore tout au long des vicissitudes
de l'Eglise combattante, sont ses alliés jusqu'à
la fin des temps. C'est à cela que, nous aussi,
nous sommes appelées.
Quand un homme demande la souffrance, il ne s'agit
donc pas simplement d'une pieuse façon de se
souvenir des souffrances du Seigneur. La souffrance
pénitentielle est ce qui, au plus profond,
nous lie véritablement au Seigneur. Ce désir
ne peut prendre sa source que dans le lien qui nous
unit déjà au Christ, car l'homme fuit
naturellement la souffrance. La recherche de la souffrance
pour le plaisir d'une douleur perverse est à
l'opposé de l'exigence d'une souffrance d'expiation.
Elle n'a rien d'une aspiration spirituelle et n'est
qu'un désir sensuel nullement meilleur que
n'importe quel autre appétit de la chair, et
même pire, dans la mesure où il est contre
nature.
L'exigence de la souffrance pénitentielle ne
peut naître que chez ceux dont l'œil spirituel
s'est ouvert aux connexions surnaturelles entre les
événements du monde ; et cela n'est
possible que chez ceux en qui vit l'Esprit du Christ
; ceux qui, membres de son Corps, tiennent du Chef
la force, le sens et la direction de leur vie.
D'autre
part, l'expiation nous relie tous plus étroitement
au Christ, de même qu'une communauté,
travaillant à un but commun, se trouve plus
intimement unie, et de même que les membres
d'un corps, dans le jeu harmonieux de leurs interactions,
forment un tout plus cohérent.
Or, l'union au Christ étant notre félicité,
et la progression vers cette union notre bénédiction
sur cette terre, l'amour de la Croix n'est nullement
en contradiction avec la joie d'être enfant
de Dieu. Aider à porter la Croix du Christ
donne une joie pure et profonde. Ceux à qui
sont données cette possibilité et cette
force — les bâtisseurs du Royaume de Dieu
- sont les plus authentiques enfants de Dieu.
Une prédilection pour le chemin de croix ne
signifie pas non plus un regret de voir le Vendredi
Saint passé et accomplie l'œuvre de Rédemption
: seuls des êtres sauvés, des enfants
de la grâce, peuvent porter la Croix du Christ.
Seule son union au Chef divin confère à
la souffrance humaine une force pénitentielle.
Souffrir et trouver dans la souffrance sa félicité,
se tenir debout et avancer sur les sentiers rudes
et boueux de cette terre tout en trônant avec
le Christ à la droite du Père; rire
et pleurer avec les enfants du monde et chanter sans
cesse les louanges du Seigneur avec le chœur
des Anges, telle est la vie du chrétien jusqu'à
ce que se lève le matin de l'éternité.

Edith
Stein. La Crèche et la Croix, traduit de l’allemand
par Genia Català et Philibert Secretan, préface
de Philibert Secretan, éditions Ad Solem, Genève,
1995.