l
avait été impressionnant de justesse, de sensibilité
et d’expressivité. Il avait maîtrisé
les difficultés techniques avec aisance, comme s’il
prenait appui sur elles pour chevaucher la partition avec
une légèreté lumineuse. À une
sorte de densité muette qui pouvait presque se toucher,
il avait senti que toute la salle vibrait, comme suspendue
aux sons qu’il faisait sortir de son instrument. Et
le silence qui avait suivi la dernière note disait
combien on venait de vivre un moment de pure grâce.
Elle
le regardait dormir, si petit, couché sur son ventre.
Quel abandon total, quelle entière vulnérabilité,
quelle perfection : ce petit être qui, ce matin
encore, était bien à l’abri à l’intérieur
d’elle-même et qui était maintenant posé
là, comme un incomparable cadeau de la vie. Le passage
avait été rude, elle avait presque perdu pied
quand le travail avait été comme suspendu. Mais
maintenant, dans la pénombre de la chambre, c’était
le miracle. Bien au-delà des mots. Le regard suffisait.
N’y
a-t-il pas, dans toute vie, au moins une ou deux occasions
de se tenir sur la crête de l’infini, d’être
en contact avec quelque chose d’infiniment plus grand
que soi, de toucher la gratuité absolue ? Des moments
absolument imprévisibles, impossibles à planifier,
donnés, tout simplement, qui surviennent et puis qui
passent, laissant derrière un parfum d’éternité…
On
est tenté de qualifier de divins ces moments d’exception,
qui se présentent pourtant souvent au creux du plus
ordinaire de l’existence. Et pour peu qu’on s’y
arrête, on se rend compte qu’ils sont des moments
d’intense humanité. C’est comme s’ils
étaient un concentré du meilleur de soi-même
et du monde. Rien de magique, ici. Le musicien a vraiment
travaillé à déchiffrer cette partition
et à en rechercher la structure profonde. Par une discipline
sans relâche, il a maîtrisé son souffle,
sa voix ou ses doigts pour leur donner souplesse, dextérité
et capacité d’expressivité. Sans tout
ce travail, jamais les moments d’intensité ne
sauraient être possibles. La mère a vraiment
consacré beaucoup d’énergie à assouplir
ses muscles, à contrôler sa respiration, et elle
s’est imposé pendant neuf mois des privations
alimentaires ou autres pour mener à bien sa grossesse.
Durant l’accouchement, elle s’est coupée
du monde environnant, tout son être s’est comme
contracté, toute son énergie condensée
sur un seul objet : la naissance.
Il
en va de même, nous le savons, dans la vie spirituelle.
Que de recherches, que de démarches, de lectures, d’apprentissage
de techniques, de consultations de sites Internet même…
pour être fidèles à un désir profond,
un mouvement impérieux, une soif incessante. Que de
fidélités courageuses pour reprendre le chemin
de l’intériorité alors que les rythmes
de la vie moderne nous tirent toujours à la surface
des choses et de nous-mêmes.
Et
pourtant, nous le sentons, ce désir profond en nous
se révèle réponse à un appel venu
d’ailleurs. Le mouvement qui nous pousse vers l’Autre
se comprend comme fruit d’une attraction aussi discrète
que puissante. Et notre détermination courageuse apparaît
un jour pour ce qu’elle est : inexplicablement
reçue, mystérieusement donnée.
Les
théologiens chrétiens du Moyen-Âge ont
accordé beaucoup d’attention à cette expérience
que, dans leur langage, ils appelaient l’expérience
de la grâce. Le jeu de l’initiative humaine et
de la gratuité a fait l’objet de leurs réflexions
parfois compliquées, souvent plutôt émerveillées.
Et pour dire de la manière la plus simple possible
ce fond mystérieux de l’expérience humaine,
Thomas d’Aquin avait cette formule qui dit tout et peut
nous inspirer encore aujourd’hui : Pas de nous,
mais pas sans nous.
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