’horreur.
Notre génération doit apprendre à composer
avec l’horreur. En direct. Qu’il s’agisse
d’une décapitation d’otage dans un vague
sous-sol irakien ou du bombardement d’un hôpital à Gaza,
que ça se passe dans une école de Beslan
ou un high school aux états-Unis, l’horreur
se glisse sous nos portes et s’infiltre jusque dans
nos consciences. Et soulève, récurrente et
angoissante, la grande question : Comment l’humain
peut-il devenir à ce point inhumain ?
Il existe
une multitude de causes, inter-reliées,
de la violence extrême et inhumaine. Souvent, il s’agit
de l’incapacité ou du refus d’accepter
une différence perçue comme inquiétante :
couleur de la peau, langue, religion, style de vie (sédentaire – nomade),
orientation sexuelle. La simple présence, la
seule existence de l’autre est éprouvée
comme une menace. Chez les fanatiques et les intégristes,
aujourd’hui comme hier, « l’autre » redouté et/ou
haï est qualifié d’« infidèle »,
de « chien ». Il faut marginaliser,
faire taire, voire même faire disparaître ceux
ou celles qui ne correspondent pas à des normes, des
règles, des traditions considérées comme
supérieures ou absolues. Cela commence par priver
l’autre de la légitimité de manifester
d’une manière visible sa différence et
va jusqu’à la purification ethnique et les génocides.
Les pays
occidentaux nagent ici en plein paradoxe. D’un
côté, ils se disent tolérants et valorisent
le pluralisme. Ils promeuvent le droit à la différence
et s’engagent à protéger leurs minorités.
De l’autre, cependant, ils imposent, d’une manière
de moins en moins subtile et dès l’enfance,
le plus lourd des conformismes en matière de modes
vestimentaires ou de façons de voir les choses (la
rectitude politique en est une forme). Qui ne correspond
pas à ces diktats est impitoyablement tourné en
ridicule ou marginalisé.
Sociologues,
psychologues, anthropologues ou politicologues jettent
chacun son éclairage utile sur ce phénomène
malheureusement universel. Il serait dommage de ne pas voir
que ce drame humain comporte aussi une dimension spirituelle.
Les sensibilités spirituelles dominantes présentement
en Occident tendent à refuser l’altérité.
Qui n’a pas lu ou entendu, et pensé peut-être,
des formules comme « Au fond, le message de toutes
les religions est identique », « Toutes
les religions sont facteurs de division et d’exclusion » ou « Toutes
les religions se valent » ? La différence,
dérangeante, n’est pas seulement banalisée,
elle est niée.
D’une manière plus sournoise, la recherche
spirituelle en Occident passe par la recherche de soi-même,
de son être profond, de son Soi véritable. Elle
aspire à toucher « le divin » en
Soi. Les spirituels chrétiens devraient se réjouir
de ce que même en dehors de leur tradition, des hommes
et des femmes en grand nombre cultivent cette conviction
que le divin est aussi intime à toute personne. Le
problème est que « le divin en soi » est
rapidement identifié au « Soi divin » ou
confondu avec lui. Je vais vers moi, je me trouve moi-même
dans mon être véritable… mais je risque
de rester seul dans une éclatante, magnifique et insolente
solitude.
Ici la
tradition spirituelle chrétienne se rebiffe.
Pour elle, le fond de l’être ou la pointe de
l’âme est effectivement le lieu de la présence
de Dieu et de sa rencontre. Ce Dieu demeure pourtant insaisissable.
Il résiste à être réduit à ce
que nous aimerions qu’il soit. Dans l’espace
spirituel chrétien, Dieu demeure absolument « autre ».
Il est certes au plus intime et pourtant hors de toute compréhension.
Il est infiniment tendre, patient, compréhensif, et
pourtant terriblement exigeant et impitoyablement intraitable
quand il s’agit du cri des pauvres, des victimes et
des personnes brisées de toutes sortes de manière.
Grégoire de Nazianze, un chrétien du 4e siècle,
a bien raison de l’appeler, dans une
prière
magnifique : « Toi, l’Au-delà de
tout » !
Dieu
résiste à nos tentatives de le domestiquer.
De le rendre inoffensif. Il demeure différent. Une
spiritualité qui s’expose au mystère
de cette altérité, une spiritualité de
la différence éduque le sens de la différence
dans la société et se révèle
ainsi un apport indispensable à la vie sociale et
une contribution radicale à la lutte contre la violence.
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