ans
une chronique
précédente, la matière
dont est fabriqué un violon a illustré comment
notre expérience de vie est le matériau premier
qui donne de la consistance à notre spiritualité.
On pourrait comparer aujourd’hui le silence à l’espace
vide à l’intérieur d’un violon,
d’un violoncelle ou d’une guitare : ce vide
est essentiel à la caisse de résonance qui
permet au son d’acquérir et d’exprimer
toute sa richesse. N’en est-il pas ainsi du silence
intérieur que des techniques nombreuses (méditation,
respiration, yoga…) permettent d’établir
et de maintenir ?
Or, la Bible parle
peu du silence. Elle ne s’intéresse
jamais à cet environnement extérieur paisible
et cette pacification intérieure de l’esprit
qui, pourtant, nous apparaissent à nous des conditions
indispensables à l’intériorité et à la
présence à soi-même et à Dieu.
De fait, la liturgie du temple de Jérusalem était
une liturgie très bruyante : chants avec accompagnement
de trompettes et d’instruments à percussion,
cris des animaux qu’on égorge, murmures d’une
foule nombreuse…On peut certes supposer que lorsque
Jésus se retirait dans un lieu solitaire (Luc 4 42)
pour prier au petit matin (Marc 1 35), il était entouré de
silence. On peut supposer aussi qu’il nous invite à le
rechercher quand nous entrons dans notre chambre et fermons
la porte pour prier notre Père qui voit dans le secret
(Matthieu 6 6). Mais ce grand maître spirituel n’a
jamais parlé du silence comme voie d’intériorité.
Ceci convenu,
il sera d’autant plus intéressant
de voir si les silences dont parle la Bible ne pourraient
pas nous inspirer des réflexions utiles pour notre
recherche spirituelle alors que nous risquons de nous en
tenir à l’aspect du silence qui vient tout juste
d’être évoqué. Survolons donc rapidement
quatre visages différents du silence dans la Bible.
Le tout premier
silence est celui qui s’impose devant
le malheur. Il est important d’exprimer l’indignation
et la révolte. Il faut faire entendre la lamentation
et la plainte montant de la souffrance. Puis, il reste le
silence. Job souffrant est écrasé et exaspéré par
les discours de ses compagnons qui cherchent à lui
expliquer l’inexplicable : « Qui donc
vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne
? » (Job 13 5). De même, ayant tracé un
portrait très sombre de l’évolution sociale
de son époque, Amos conclura : « L’homme
prudent se tait en ce temps-ci, car c’est un temps
de malheur » (Amos 5 13).
Le deuxième silence biblique, apparenté au
précédent, est celui qu’impose le mystère.
Certaines expériences humaines intenses ne nous mettent-elles
pas comme en contact avec ce qui nous dépasse ? Alors,
non seulement les mots nous manquent, mais les aurions-nous
que nous ne serions sans doute pas compris par nos interlocuteurs.
Voilà bien ce qui arrive à Daniel après
une « vision », alors qu’un mystérieux
révélateur lui ordonne : « Garde
silence sur la vision… » et Daniel obtempère : « je
gardai silence sur la vision et demeurai sans la comprendre » (Daniel
8 27). Les chrétiens penseront spontanément à la
Transfiguration de Jésus : « Il leur
défendit de raconter à personne ce qu’ils
avaient vu… » (Marc 9 9) et « Les
disciples gardèrent le silence et ne racontèrent
rien à personne, en ces jours-là, de ce qu’ils
avaient vu » (Luc 9 36). Il est bon de vivre avec
le mystère.
Le troisième silence est celui de la dignité.
De la résistance aussi. Hautement recommandé par
les adeptes de la non violence, c’est un silence qui
suppose une grande force intérieure et une totale
maîtrise de soi-même. C’est le silence
qu’ont tenu devant leurs bourreaux tant de militants
parvenus au bout de leur combat et tant de victimes innocentes
de la brutalité humaine, par exemple dans les camps
de concentration. C’est le silence de Jésus
devant ses juges : « Mais lui se taisait
et ne répondait rien - Il ne lui répondit rien » (Marc
14 61; Luc 23 9).
Et puis, il y
a dans la Bible le plus redoutable de tous les silences : le silence de Dieu : « Je
crie vers toi et tu ne réponds pas; je me présente
et tu restes distrait » (Job 30 20). C’est,
pour le grand nombre, la grande épreuve de la foi.
Le lieu du doute : Y a-t-il quelqu’un ? Le lieu
de l’insécurité : Sommes-nous désespérément
seuls ?
Il faut beaucoup
de temps pour entrevoir que ce silence est notre salut.
Il est l’espace dans lequel nous pouvons
exister. Dieu ne s’impose pas et son silence ouvre
l’espace de la liberté de l’acte de foi.
Dieu se laisse éprouver absent et son silence ouvre
l’espace de notre désir. Quand on a entrevu
cela, on entre soi-même, comme Job, dans ce jeu du
silence : « J’ai parlé à la
légère : que te répondrai-je ?
Je mettrai plutôt ma main sur ma bouche… » (Job
40 4).
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