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silence et le cri se tiennent aux deux extrémités
des possibilités d’expression verbale humaine,
bien que le cri ne soit pas propre à l’humain.
C’est en fait un des mouvements les plus spontanés
dans le règne animal. Cri d’alerte, cri de surprise,
cri de peur. L’être humain a ceci en commun avec
les oiseaux et les animaux : il crie. Le cri vient tellement
d’une manière spontanée, automatique,
comme une réponse immédiate à un stimulus
subit, qu’on dit qu’il nous échappe.
Malheureusement,
depuis notre plus tendre enfance, on nous apprend à réprimer le cri. Tous les parents
ont des souvenirs cuisants d’avoir été tellement
embarrassés dans un magasin, un bus ou un avion alors
qu’ils n’arrivaient pas à faire taire
leur enfant qui ne cessait de crier au milieu de la foule.
Et tous les enfants que nous avons été se rappellent
avoir vu leur enthousiasme au jeu tempéré par
l’injonction parentale : « Criez moins
fort ! ». Car qu’il soit de joie ou d’indignation,
le cri dérange. Le cri agresse. Exaspérés
par la femme qui poursuit Jésus de ses cris, les disciples
le supplient : « Fais-lui grâce, car
elle nous casse les oreilles de ses cris ! » (Matthieu
15 23). Irrités par les débordements d’enthousiasme
de la foule qui accueille Jésus à Jérusalem,
les scribes disent à ce dernier : « Maître,
reprends tes disciples ! »; mais il leur répond : « Je
vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront » (Matthieu
19 39-40).
Cette répression n’est heureusement pas absolue.
Il y a des cris qui ont encore droit de cité. Cris
de joie à l’annonce d’une excellente nouvelle,
au constat d’une réussite ou au moment où son équipe
sportive marque un but vainqueur. Cris de plaisir et d’amour
au sommet de la rencontre sexuelle. Cris de détresse
devant le malheur ou l’horreur et cris de lassitude
excédée dans les situations qui se prolongent
et semblent sans issue.
En réalité, le cri dit l’excès :
excès de souffrance, d’indignation ou de plaisir.
Le cri, c’est la tension qui se libère, c’est
l’enthousiasme qui déborde, c’est la souffrance
qui submerge la conscience. N’y a-t-il pas dans nos
vies des heures, des jours, et même parfois des semaines
où « ça » crie en nous
? Heureux sommes-nous si, alors, nous trouvons à l’exprimer.
Car le cri connecte toujours aux profondeurs de l’âme.
Et le cri unifie l’être : quelqu’un
qui crie n’est nulle part ailleurs.
Des grandes traditions
spirituelles de l’humanité,
il n’en est pas, je crois, qui fassent plus de place
au cri dans la prière que la tradition de la Bible. « Vers
mon Dieu, quand l’angoisse me prend, je crie » (Psaume
120,1). Le cri biblique est un appel. En hébreu, le
même verbe qara’ désigne à la fois
crier et appeler. Quand je crie, j’appelle. Quand j’appelle,
je crie. Si j’en crois cette tradition religieuse,
il n’y ne saurait y avoir de vie spirituelle sans cri.
N’est-ce pas d’ailleurs dans un grand cri, qui
résonne encore, que se termine la vie de Jésus
? C’est le cri déchirant d’un homme qui
touche le bout de la nuit, le fond de l’horreur, l’extrême
de la solitude. Les premiers chrétiens ne s’y
sont pas trompés qui ont mis sur ce cri les mots du
psaume : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu
abandonné ? Loin de me sauver les paroles que je rugis
! Le jour, je crie (j’appelle), point de réponse
! » (22 2-3).
La Bible nous
propose des mots par lesquels nous pourrions réapprendre à crier. À prier en criant.
Mais comment faire ? Voilà que dans une société où il
est mal vu de crier, nos cris restent intérieurs.
Ils sont souvent étouffés par l’interdit
ou par l’absence d’un lieu qui pourrait les accueillir.
Qui donc accueillera celui ou celle qui prie parce que « ça » crie
dans sa vie ? Où donc sera-t-il possible de le laisser
s’éclater ? Je ne connais aucune église,
aucune synagogue, aucune mosquée où je puisse
aller crier devant Dieu. Aucun parc, aucune forêt ne
peut m’accueillir sans que je craigne d’inquiéter
les passants qui me prendront pour un fou ou une personne
qu’on agresse. Se peut-il qu’il ne me reste qu’à m’enfermer
dans ma voiture, prendre l’autoroute et là,
crier de toutes mes forces l’intensité de ma
joie ou de ma peine ?
L’automobile
comme lieu spirituel, tiens tiens…
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