ombien
de chrétiens ou de personnes qui aimeraient le devenir
buttent sur cette phrase quand ils cherchent à habiter
en vérité les mots de la prière enseignée
par Jésus à ses disciples ! Ils ont l’impression
qu’ils vont signer là un chèque en blanc
et, d’une manière tellement compréhensible,
ils reculent. C’est comme s’ils craignaient d’être
pris au sérieux et que tôt ou tard s’abatte
sur eux je ne sais quelle épreuve ou catastrophe.
C’est
là, bien sûr, se faire une bien triste idée
de Dieu et de sa volonté.
On
ne peut pourtant reprocher à personne d’éprouver
ce mouvement de recul. Dire ainsi un oui sans réserve
à la volonté de Dieu, n’est-ce pas un
immense saut dans le vide, un bond dans l’inconnu ?
Le risque n’est-il pas total, à la mesure de
la toute puissance de Dieu ? De plus, les églises chrétiennes
n’ont-elles pas tenu pendant des siècles des
discours terrifiants sur le jour de colère et de jugement
dans lequel s’accomplira pleinement cette « volonté
de Dieu » ? Après tout, l’image saisissante
du Christ placée par Michel-Ange au centre de son Jugement
dernier n’illustre pas la parole consolante « Venez,
les bénis de mon Père », mais plutôt
le terrifiant « Allez,
maudits, au feu éternel »
!
« Que
ta volonté soit faite » : on ne peut
entrer
dans la prière de Jésus qu’en se laissant
instruire par la manière dont il l’a lui-même
vécue. Or, ces mots se retrouvent dans sa bouche au
moment le plus décisif de sa vie, c’est-à-dire
dans les heures et les minutes qui précèdent
son arrestation. L’évangile nous indique qu’on
n’accède à cette prière qu’en
réponse à une invitation et au prix d’un
déplacement : « Restez ici
tandis que je m’en vais prier là-bas »
(Matthieu 26 36). Jésus prend cependant
avec lui les plus proches de ses disciples et leur révèle
son état intérieur : « Mon âme
est triste à en mourir » (38). Il les invite
à « demeurer ici »
et à veiller « avec lui (moi) »,
mais c’est étant allé un
peu plus loin qu’il prie, entraînant
le lecteur avec lui jusqu’au cœur de son intimité :
« Mon Père, s’il est possible, que
cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je
veux, mais comme tu veux » (39). « Mon
Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la
boive, que ta volonté soit faite » (42).
Ce
jeu spatial (ici, là-bas, plus loin) est symbolique
du cheminement intérieur sans lequel nul ne sait dire
en toute justesse « Que ta volonté soit
faite ». Ces notations parlent d’un espace
intérieur à parcourir, d’une distance
spirituelle à franchir très loin des manières
humaines de voir Dieu, de se représenter sa volonté
et de faire face à l’inévitable qui se
présente souvent dans nos vies.
« Que
ta volonté soit faite » n’est pas
d’abord pour Jésus une prière d’acceptation
et d’obéissance : c’est d’abord
et avant tout une prière de désir. Ce n’est
pas pour rien qu’elle est précédée
de « Que ton nom soit sanctifié ! Que ton
règne vienne ! ». Toute sa vie, Jésus
a été tendu par ce désir du Règne
de Dieu. Au dernier moment, alors que se dresse devant lui
un mur insurmontable qui semble la négation même
de son désir, Jésus persiste. L’inévitable
se dresse devant lui, opaque, avec une exigence qui nous apparaît
terrifiante. « Que ta volonté soit faite »
ne signifie ni : « Que cela n’arrive
pas » ni « J’accepte que cela
arrive », mais « Je désire traverser
cet inévitable à ta manière. Que dans
ma manière de faire face, dans ma dignité, ma
verticalité, mon sens du pardon ou de la confiance,
quelque chose de toi et quelque chose de l’humain se
manifeste ».
Pour
Jésus, la volonté de Dieu n’est pas quelque
chose qui nous arrive ou qui nous tombe dessus. C’est
quelque chose que l’on fait advenir. À même
notre liberté. Par amour pour Dieu.
Observons
en effet que les paroles de Jésus ne prennent sens
que dans la relation, en ce qu’il commence sa prière
en disant « Mon Père ». Comme
il nous invite à commencer la nôtre en disant
« Notre Père ». Toute la vie
de Jésus a été vécue dans cette
relation de confiance absolue. Elle a marqué les moments
de ses plus grandes joies (« Je te bénis,
Père, de ce que tu as révélé ces
choses aux tout petits » Matthieu 11
25). Elle a aussi marqué le moment de sa plus grande
angoisse. Pour Jésus comme pour ses disciples, la prière
« Que ta volonté soit faite »
n’équivaut pas à une résignation
fataliste. Elle est demande d’être fortifié
pour que le désir profond et la relation d’amour
inspirent et soutiennent l’action digne et courageuse
qui révélera Dieu et la grandeur de l’humain.
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