n
nouveau mot est apparu récemment dans la langue française
: la traçabilité. Surtout depuis la crise de
la « vache folle » en Grande Bretagne, les animaux
d’élevage portent, généralement
à l’oreille, une bague ou une plaque qui les
suivra jusqu’à leur mort. On peut ainsi retracer
à tout moment leurs déplacements mais aussi
les bêtes dont ils sont nés.
On
ne fixe pas (encore) de bagues à l’oreille des
bébés naissants. Mais nous aussi naissons dans
une large mesure « pré-déterminés
». Tous nous héritons d’un bagage génétique
qui nous programme dans une large mesure. Nous ne choisissons
pas la couleur de nos yeux ou de nos cheveux, et nous héritons
de prédispositions à telle maladie. Puis vient
l’éducation. Elle imprime dans les zones profondes
de notre être les valeurs parentales. Quant aux événements
marquants de la petite enfance, ils nous façonnent
confiants ou méfiants envers le monde comme envers
nos capacités. À l’école, il suffira
d’une excellente institutrice ou d’un mauvais
enseignant pour que s’allume en nous une passion pour
la connaissance ou, au contraire, que se cultive une aversion
par rapport à la réflexion ou aux études.
En
un mot, nous sommes pétris de traces. Telles ces émouvantes
marques de pouces et de doigts qu’on peut parfois surprendre
sur des poteries, des personnes ont laissé sur nous
une empreinte.
Non,
personne ne s’invente. Personne ne se donne pas la vie.
Personne n’est sa propre source. Et pourtant les existentialistes
ont raison : malgré tant d’influences qui nous
déterminent, chaque personne est responsable de ce
qu’elle devient – ou de ce qu’elle ne devient
pas. Les spécialistes de la créativité
ont montré que personne ne crée à partir
de rien : la création réside plutôt dans
l’assemblage inédit, souvent surprenant, de matériaux
pré-existants. Il en va de même de notre liberté
: nous nous créons à partir de ce qu’on
a fait de nous. Et nous avons la capacité de faire
quelque chose de beau et de vivant.
À
notre tour, nous laisserons des traces de notre passage. Oh
! bien sûr, personne ne se souviendra de nous, quel
que soit le nombre de distinctions ou d’hommages que
nous aurons reçus. Et même si par quelque accident
ou quelque réussite, notre nom devait se retrouver
dans le dictionnaire, viendra un temps où personne
ne songera plus à consulter cette rubrique. Nous serons
tous oubliés. Absolument. Et pourtant, notre influence
va continuer à s’exercer, même celle du
plus modeste d’entre nous.
Cela
se fait la plupart du temps absolument à notre insu.
Nous sommes habituellement les premiers surpris de nous entendre
dire : « Quand tu as dit telle chose » …
« quand tu as réagi de telle manière »…j’ai
lu… » Que nous le sachions ou non, nous avons
de l’influence comme nous sommes influencés et
cette influence s’inscrit dans un processus d’entraînement
ou d’enchaînement. Pour la vie, dans le meilleur
des cas. Ou tragiquement parfois, pour la mort : des blessures,
les cicatrices sont aussi des traces. Mais même si la
trace est une blessure, il arrive que l’autre réussisse
à pardonner. Alors il ou elle grandit. C’est
encore notre trace. En creux.
Être
fidèle à la recherche spirituelle ne vise pas
à faire de nous des héros, des saints ou des
figures de référence. Cela vise à nous
conduire à notre vérité ultime. À
devenir un jour la personne unique que nous sommes appelés
à être. Or plus nous sommes nous-mêmes,
uniques et vrais, plus nous avons des chances de laisser une
trace positive chez ceux et celles que nous côtoyons.
Mais cela viendra à la manière d’une conséquence.
Cela ne saurait être ni un projet qu’on élabore,
ni une mission qu’on se donne. Cela ne fait-il pas penser
au Jésus de Jean au moment de son arrestation ? Qui
cherchez-vous ? (quelle est votre attente profonde ?) demande-t-il.
Jésus le Nazarénien, répondent-ils. Il
leur dit alors : Moi, Je suis. Alors ils le lient, mais il
est libre.
«
Moi, Je suis ». 
|