La
colère devant la mort
L'histoire
de Lazare offre une troisième indication sur le fait
d'affronter la mort. «Lorsqu'il la vit pleurer, et
pleurer aussi les Juifs qui l'avaient accompagnée,
Jésus frémit en son esprit et se troubla»
(v. 33). Le verbe grec que traduit le français «frémir»
est très fort; c'est embrimasthai. Raymond Brown,
sans doute le plus grand spécialiste de saint Jean
du vingtième siècle, dit que ce verbe désigne
«une claire expression de colère» (2).
La mort de Lazare met Jésus en colère. Il
sait que Lazare sera ramené à la vie et que
ses amis seront consolés, et malgré cela il
est troublé et en colère. Le fait de la mort
le met en colère. Nous pouvons croire que nous sommes
invités à partager la mort de Jésus
et qu'agir ainsi est un acte d'amitié. Nous pouvons
avoir confiance que Dieu est présent dans tout cela
selon des modalités que nous ne pouvons comprendre.
Et malgré tout, devant la mort, la mort de nos congrégations
ou de nos monastères ou de nos écoles, il
arrive que nous soyons quand même en colère.
L'un
de mes confrères, Herbert McCabe, a écrit:
«La mort, la mort humaine est un outrage... La plupart
des gens sont d'accord qu'il y a quelque chose de choquant
dans la mort d'un enfant, qui n'a pas eu même la chance
de déployer tout son cycle de vie humaine; mais je
crois que, d'une certaine manière, chaque mort interrompt
une histoire qui a d'infinies possibilités devant
elle... Nous avons le droit d'être en colère
au sujet de la mort: et la colère est une grande
partie du deuil de la mort. Et nous avons le droit d'être
en colère vis-à-vis de Dieu.» (3). Et
nous pouvons éprouver cette colère pas seulement
devant la mort humaine, mais aussi devant l'affaiblissement
ou la mort des institutions et congrégations auxquelles
nous avons donné nos vies. Nous pouvons aimer nos
congrégations et nos écoles et nos hôpitaux
comme des amis, et nous sommes en colère devant leur
fermeture. Cette colère peut être bonne. Nous
ne pouvons saisir la merveille de la résurrection
si nous n'avons pas été frappés par
le scandale de la mort. Nous ne pouvons entrevoir le don
de la vie éternelle si nous n' avons pas été
émus par la désolation de la mort.
Ainsi,
en ce moment, nous devons nous aider les uns les autres
à affronter la colère et le chagrin que nous
devons éprouver face à la crise de la vie
religieuse. Si une communauté ou une congrégation
est en train de mourir, nous devons nous aider les uns les
autres à faire le deuil. Nous devons trouver des
moyens d'honorer ce qui a été réalisé
et de préserver la mémoire de ce qui a été
fait. Si nous ne nous donnons pas, les uns aux autres, le
temps de faire ceci, nous risquons de devenir sourds à
la voix qui crie fortement: «Lazare, viens dehors!»
Appelés pour être signe de résurrection
«Lazare,
viens dehors!» Il s'agit, littéralement, d'une
vocation. Jésus appelle Lazare par son nom. Si nous
souhaitons comprendre ce que cela signifie pour nous, pour
vivre notre vocation religieuse, alors il nous faut nous
demander ce que cela signifie pour Jésus d'appeler
chaque être humain hors de la tombe. «Viens
dehors Timothy, Jean-Claude, Suzanne, Grégoire, etc.!»
Chaque être humain peut dire, avec Isaïe: «Yahvé
m'a appelé dès le sein maternel, dès
les entrailles de ma mère il a prononcé mon
nom» (49,1) (4). Nous sommes appelés hors de
la non-existence. Mais la voix continue de nous appeler,
parfois bruyamment, parfois telle une «petite voix
douce», comme ce fut le cas pour élie. Elle
appelle chaque être humain à quitter le sein
maternel pour entrer dans l'enfance, à quitter l'enfance
pour entrer dans la maturité, à quitter la
chute et le péché pour revenir à la
vie, et à quitter les tombeaux que nous construisons.
Une vie humaine est modelée par l'attention continue
à cette voix qui crie «Viens, sors!»
Qu'est-ce
qui distingue notre vocation de religieux? Est-elle spéciale
d'une certaine façon? Lazare n'est pas seulement
un homme que Jésus ramène à la vie.
Il est un signe, afin que la gloire de Dieu soit révélée.
Il est un signe de comment Dieu appelle chaque être
humain à la vie. Je crois que Lazare signale ce qui
est spécial à propos de notre vocation en
tant que religieux. La vocation religieuse est un signe
de la vocation humaine. Nous ne sommes pas appelés
à avoir une vie qui ait une signification spécialement
exclusive, mais à montrer purement et simplement
ce qu'est la vocation de chacun. Et nous faisons cela en
laissant de côté tous les traits usuels de
l'identité humaine: richesse, statut social, carrière
et même la famille. Nos voeux nous dépouillent
pour que devienne visible ce qui est la réponse humaine
fondamentale au Seigneur qui dit: «Venez dehors, vous
tous les hommes et toutes les femmes!» De même
que nous lisons l'histoire de Lazare en voyant comment Jésus
nous appelle tous à la vie, de même les gens
devraient lire nos étranges vies consacrées
en y reconnaissant la vocation humaine universelle à
répondre oui à Dieu.
Nous
ne sommes pas les seuls signes. Les couples mariés
sont aussi des signes, de même que tout chrétien
baptisé. Il n'y a pas de compétition! J'ai
traité de cette idée dans Que votre joie soit
parfaite (5). Là, j'avais adopté une via negativa,
en suggérant que c'est à travers ce que nous
n'avons pas que nous témoignons de la destinée
humaine. Mais je ne veux pas me répéter. Aujourd'hui,
je vais adopter une via positiva, pour voir comment nous
pouvons rendre cette vocation visible. Lazare sort de la
tombe dans la lumière. Comment mettons-nous en lumière
cette vocation humaine universelle?
Qu'est-ce
que cela signifie pour Lazare d'être un signe? Cela
rend visible le pouvoir de l'évangile. La résurrection
de Lazare précipite un conflit entre deux sortes
de pouvoirs. Il y a le pouvoir de Jésus et il y a
le pouvoir des Romains et des chefs religieux qui vont rechercher
sa mort. La résurrection de Lazare nous montre quelle
est la nature du pouvoir de Jésus. C'est le pouvoir
des signes qu'il accomplit. Il s'agit du septième
signe de l'évangile. Et ces signes emplissent les
Pharisiens de terreur: «Que faisons-nous? disaient-ils,
cet homme fait beaucoup de signes. Si nous le laissons ainsi,
tous croiront en lui, et les Romains viendront et ils supprimeront
notre Lieu Saint et notre nation» (vv. 47-48). Les
Pharisiens et les Romains vont donc répliquer avec
un autre type de pouvoir, celui de la force. Le pouvoir
de Jésus est symbolique. C'est le pouvoir du sens.
C'est le partage du pouvoir du Père, qui disait une
parole et la parole venait à l'existence. Que la
lumière soit et la lumière fut. C'est ce que
saint Maxime le Confesseur appelait «l'incommensurable
force de la sagesse» (6). Les miracles de Jésus
ne sont alors pas des oeuvres de forces magiques! Ils sont
puissants à cause de ce qu'ils disent. Le pouvoir
des autorités religieuses et politiques est celui
de la force brute: le pouvoir d'arrêter Jésus,
de l'emprisonner et de le tuer.
Il
y a une année, j'étais au Caire, en égypte.
Je suis allé visiter un coin du Caire où vous
ne trouverez pas beaucoup de touristes. Ça s'appelle
Mukatam, la cité des collecteurs d'ordures. On m'a
dit qu'environ 3 à 400.000 personnes vivent là,
pour la plupart des chrétiens. Chaque matin, ils
vont ramasser les ordures de la ville avec leurs ânes
et leurs chariots et ils les ramènent chez eux pour
les trier. Ils voient ce qu'ils peuvent récupérer
et vendre. C'est l'endroit le plus sale, le plus nauséabond
et le plus déprimant que j'aie jamais vu. Les gens
ont l'air à moitié mort. Même les enfants
qui jouent au football dans la rue, ont le regard vitreux
et se meuvent lentement. Mais derrière ce cloaque
se dressent de grandes falaises de grès. Dans ces
falaises, un sculpteur polonais a passé toute sa
vie à creuser d'énormes images du Christ Ressuscité
s'élevant dans la gloire, et de la Pentecôte.
Au milieu de ce lieu sordide, vous pouvez lever les yeux
et voir les images de la gloire. Chaque jour, quand les
collecteurs d'ordures reviennent à la maison dans
cet endroit crasseux et puant, ils peuvent voir, sur les
falaises, des images qui promettent la vie et la lumière.
Le Seigneur de la Résurrection ne les a pas oubliés.
Les enfants de ces dépôts d'ordures sont les
enfants de Dieu. Ils sont destinés à la gloire.
Les
religieux: puissants signes de vie!
Nous les religieux, nous sommes appelés à
être de puissants signes de vie. Et cela à
travers la signification de ce que nous sommes et faisons.
Peu importe si nous sommes peu nombreux ou faibles ou vieillissants.
Que nous ayons perdu d'autres sortes de pouvoirs, le pouvoir
de la richesse et celui de diriger de grandes institutions,
cela est sans importance. Nous avons un pouvoir qui donne
la vie, celui d'être et d'incarner des signes du Royaume.
Ils aident Dieu à prononcer une parole qui sauve
et transforme. Un petit groupe de frères ou de soeurs
pauvres, vieux et malades peut être un puissant signe
de vie. Pensez à Mère Teresa qui a bougé
le monde. Pensez au petit étudiant fragile devant
un tank sur une place de Pékin. C'est parce qu'il
était petit et fragile alors que le tank était
une force puissante que cette image a parlé et a
choqué la Chine tout entière.
Ce
que nous faisons peut être petit et à peine
visible. Il y a quatre mois, j'ai visité un hospice
pour sidéens à Phnom Penh, dirigé par
un prêtre américain, Jim. Jim n'est plus tout
jeune et il se bat pour apprendre le khmer. J'ai visité
des hospices pour sidéens dans le monde entier, mais
jamais je n'avais vu des figures si émaciées.
Certains retrouvaient suffisamment de forces pour retourner
dans leurs familles pour un petit moment. La plupart étaient
venus là pour mourir. J'ai regardé le visage
presque squelettique d'un jeune homme, dont les cheveux
étaient en train d'être lavés et coupés
et qui reflétait une paix si profonde que j'ai pleuré.
Et il serait facile de se demander quelle différence
cela fait dans le cours de l'histoire: un petit nombre de
gens qui vivent un peu plus longtemps et puis meurent dans
la dignité. Mais, cette petite communauté
disait une parole sacramentelle qui construit le Royaume.
Le
fait que nous sommes petits et sans importance peut faire
que nos signes parlent encore même plus puissamment.
Pensez à Gédéon! Dieu a réduit
son armée à un tout petit groupe de trois
cents hommes afin que la gloire du Seigneur puisse briller
à travers cette victoire sur les ennemis d'Israël.
Peut-être que Dieu nous amenuise pour que la gloire
du Seigneur puisse briller à travers nous. Comme
le dit saint Paul, c'est quand nous sommes faibles que nous
sommes forts.
Il
nous est difficile de comprendre cela vu que c'est la force
des armes et de l'argent qui gouverne le monde, et qui continue
de le faire comme nous venons de le voir avec la guerre
contre l'Iraq. Et nous vivons à l'ombre de la Révolution
industrielle, expression de la domestication de la force:
le pouvoir de la vapeur et du charbon, le pouvoir de l'électricité
et, finalement, le pouvoir de diviser l'atome nucléaire.
Ainsi, les signes et les symboles peuvent ne pas sembler
très efficaces pour nous. Ce sont juste des idées,
des trucs dans nos têtes et pas le monde réel.
Combien de divisions le Pape a-t-il? demandait Staline.
Mais
nous sommes en train d'entrer dans un nouveau monde, le
village global du World Wide Web (la toile Internet). Dans
ce nouveau monde, ce qui circule, ce ne sont pas tellement
de grosses choses lourdes comme les voitures ou l'acier,
mais des signes, des symboles et des idées. Nous
vivons dans ce qu'on a appelé «la société
saturée de symboles» (7), de logos et de marques
de fabrique. Les publicitaires savent que ce que nous consommons
aujourd'hui, ce ne sont pas tant des produits que des signes
culturels (8). Ainsi nous sommes en train d'entrer dans
un nouveau monde, le World Wide Web, dans lequel nous, religieux,
pouvons être des signes puissants si nous en avons
l'imagination et la créativité. Ce monde nouveau
est mûr pour que nous y rendions visible la gloire
du Seigneur.
Domini canes!
Les organisateurs de cette conférence ont choisi
pour thème la lumière, la visibilité.
Et Lazare est convoqué hors des ténèbres
dans la lumière. Il était caché dans
la tombe et maintenant il est visible. Si nous devons être
des signes du Royaume, nous devons être visibles dans
ce village global des marques et des logos. Mais pour nous
cela implique plus que la visibilité d'un logo. Quand
j'étais Provincial, je croyais beaucoup dans la promotion
du symbole dominicain du chien tenant une torche allumée
dans sa gueule. Nous sommes les Domini canes, les chiens
du Seigneur. Vous pouvez le voir dans toutes les églises
dominicaines en Amérique Latine. On dirait que les
chiens fument des cigares géants. J'ai collé
ce symbole sur tous les produits dominicains: périodiques,
T-shirts, édifices. Par bonheur, le célèbre
sculpteur Eric Gill, qui était laïc dominicain,
a façonné une image magnifique du chien dominicain,
que nous avons employée. C'était un chien
très bien doté et il a dû subir un peu
de chirurgie! Mais nous recherchons une visibilité
plus rayonnante, laquelle se trouve dans la signification
de ce que nous sommes et faisons.
Quelle
signification sommes-nous appelés à incarner
aujourd'hui? Comment pouvons-nous être des signes
donneurs de vie? Jésus crie: «Lazare, viens
dehors!» Il y a là plus que la simple réanimation
d'un cadavre. La vie est plus que la simple condition physique.
Cette histoire suggère deux manières d'être
vivant que nous pouvons rendre visibles aujourd'hui. La
première est la victoire de la joie sur le chagrin.
Et la seconde est la remise de Lazare à ses soeurs
et à ses amis. Nous, religieux, sommes appelés
à être des signes du Royaume à travers
la joie et à travers la communauté.
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