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De Rome et d'ailleurs, les textes qui font l'actualité.

Responsable du dossier : Yves Bériault, o.p.

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Février 2004

« Lazare, viens dehors! »

Timothy Radcliffe, o.p.

La colère devant la mort

L'histoire de Lazare offre une troisième indication sur le fait d'affronter la mort. «Lorsqu'il la vit pleurer, et pleurer aussi les Juifs qui l'avaient accompagnée, Jésus frémit en son esprit et se troubla» (v. 33). Le verbe grec que traduit le français «frémir» est très fort; c'est embrimasthai. Raymond Brown, sans doute le plus grand spécialiste de saint Jean du vingtième siècle, dit que ce verbe désigne «une claire expression de colère» (2). La mort de Lazare met Jésus en colère. Il sait que Lazare sera ramené à la vie et que ses amis seront consolés, et malgré cela il est troublé et en colère. Le fait de la mort le met en colère. Nous pouvons croire que nous sommes invités à partager la mort de Jésus et qu'agir ainsi est un acte d'amitié. Nous pouvons avoir confiance que Dieu est présent dans tout cela selon des modalités que nous ne pouvons comprendre. Et malgré tout, devant la mort, la mort de nos congrégations ou de nos monastères ou de nos écoles, il arrive que nous soyons quand même en colère.

L'un de mes confrères, Herbert McCabe, a écrit: «La mort, la mort humaine est un outrage... La plupart des gens sont d'accord qu'il y a quelque chose de choquant dans la mort d'un enfant, qui n'a pas eu même la chance de déployer tout son cycle de vie humaine; mais je crois que, d'une certaine manière, chaque mort interrompt une histoire qui a d'infinies possibilités devant elle... Nous avons le droit d'être en colère au sujet de la mort: et la colère est une grande partie du deuil de la mort. Et nous avons le droit d'être en colère vis-à-vis de Dieu.» (3). Et nous pouvons éprouver cette colère pas seulement devant la mort humaine, mais aussi devant l'affaiblissement ou la mort des institutions et congrégations auxquelles nous avons donné nos vies. Nous pouvons aimer nos congrégations et nos écoles et nos hôpitaux comme des amis, et nous sommes en colère devant leur fermeture. Cette colère peut être bonne. Nous ne pouvons saisir la merveille de la résurrection si nous n'avons pas été frappés par le scandale de la mort. Nous ne pouvons entrevoir le don de la vie éternelle si nous n' avons pas été émus par la désolation de la mort.

Ainsi, en ce moment, nous devons nous aider les uns les autres à affronter la colère et le chagrin que nous devons éprouver face à la crise de la vie religieuse. Si une communauté ou une congrégation est en train de mourir, nous devons nous aider les uns les autres à faire le deuil. Nous devons trouver des moyens d'honorer ce qui a été réalisé et de préserver la mémoire de ce qui a été fait. Si nous ne nous donnons pas, les uns aux autres, le temps de faire ceci, nous risquons de devenir sourds à la voix qui crie fortement: «Lazare, viens dehors!»

Appelés pour être signe de résurrection

«Lazare, viens dehors!» Il s'agit, littéralement, d'une vocation. Jésus appelle Lazare par son nom. Si nous souhaitons comprendre ce que cela signifie pour nous, pour vivre notre vocation religieuse, alors il nous faut nous demander ce que cela signifie pour Jésus d'appeler chaque être humain hors de la tombe. «Viens dehors Timothy, Jean-Claude, Suzanne, Grégoire, etc.!» Chaque être humain peut dire, avec Isaïe: «Yahvé m'a appelé dès le sein maternel, dès les entrailles de ma mère il a prononcé mon nom» (49,1) (4). Nous sommes appelés hors de la non-existence. Mais la voix continue de nous appeler, parfois bruyamment, parfois telle une «petite voix douce», comme ce fut le cas pour élie. Elle appelle chaque être humain à quitter le sein maternel pour entrer dans l'enfance, à quitter l'enfance pour entrer dans la maturité, à quitter la chute et le péché pour revenir à la vie, et à quitter les tombeaux que nous construisons. Une vie humaine est modelée par l'attention continue à cette voix qui crie «Viens, sors!»

Qu'est-ce qui distingue notre vocation de religieux? Est-elle spéciale d'une certaine façon? Lazare n'est pas seulement un homme que Jésus ramène à la vie. Il est un signe, afin que la gloire de Dieu soit révélée. Il est un signe de comment Dieu appelle chaque être humain à la vie. Je crois que Lazare signale ce qui est spécial à propos de notre vocation en tant que religieux. La vocation religieuse est un signe de la vocation humaine. Nous ne sommes pas appelés à avoir une vie qui ait une signification spécialement exclusive, mais à montrer purement et simplement ce qu'est la vocation de chacun. Et nous faisons cela en laissant de côté tous les traits usuels de l'identité humaine: richesse, statut social, carrière et même la famille. Nos voeux nous dépouillent pour que devienne visible ce qui est la réponse humaine fondamentale au Seigneur qui dit: «Venez dehors, vous tous les hommes et toutes les femmes!» De même que nous lisons l'histoire de Lazare en voyant comment Jésus nous appelle tous à la vie, de même les gens devraient lire nos étranges vies consacrées en y reconnaissant la vocation humaine universelle à répondre oui à Dieu.

Nous ne sommes pas les seuls signes. Les couples mariés sont aussi des signes, de même que tout chrétien baptisé. Il n'y a pas de compétition! J'ai traité de cette idée dans Que votre joie soit parfaite (5). Là, j'avais adopté une via negativa, en suggérant que c'est à travers ce que nous n'avons pas que nous témoignons de la destinée humaine. Mais je ne veux pas me répéter. Aujourd'hui, je vais adopter une via positiva, pour voir comment nous pouvons rendre cette vocation visible. Lazare sort de la tombe dans la lumière. Comment mettons-nous en lumière cette vocation humaine universelle?

Qu'est-ce que cela signifie pour Lazare d'être un signe? Cela rend visible le pouvoir de l'évangile. La résurrection de Lazare précipite un conflit entre deux sortes de pouvoirs. Il y a le pouvoir de Jésus et il y a le pouvoir des Romains et des chefs religieux qui vont rechercher sa mort. La résurrection de Lazare nous montre quelle est la nature du pouvoir de Jésus. C'est le pouvoir des signes qu'il accomplit. Il s'agit du septième signe de l'évangile. Et ces signes emplissent les Pharisiens de terreur: «Que faisons-nous? disaient-ils, cet homme fait beaucoup de signes. Si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui, et les Romains viendront et ils supprimeront notre Lieu Saint et notre nation» (vv. 47-48). Les Pharisiens et les Romains vont donc répliquer avec un autre type de pouvoir, celui de la force. Le pouvoir de Jésus est symbolique. C'est le pouvoir du sens. C'est le partage du pouvoir du Père, qui disait une parole et la parole venait à l'existence. Que la lumière soit et la lumière fut. C'est ce que saint Maxime le Confesseur appelait «l'incommensurable force de la sagesse» (6). Les miracles de Jésus ne sont alors pas des oeuvres de forces magiques! Ils sont puissants à cause de ce qu'ils disent. Le pouvoir des autorités religieuses et politiques est celui de la force brute: le pouvoir d'arrêter Jésus, de l'emprisonner et de le tuer.

Il y a une année, j'étais au Caire, en égypte. Je suis allé visiter un coin du Caire où vous ne trouverez pas beaucoup de touristes. Ça s'appelle Mukatam, la cité des collecteurs d'ordures. On m'a dit qu'environ 3 à 400.000 personnes vivent là, pour la plupart des chrétiens. Chaque matin, ils vont ramasser les ordures de la ville avec leurs ânes et leurs chariots et ils les ramènent chez eux pour les trier. Ils voient ce qu'ils peuvent récupérer et vendre. C'est l'endroit le plus sale, le plus nauséabond et le plus déprimant que j'aie jamais vu. Les gens ont l'air à moitié mort. Même les enfants qui jouent au football dans la rue, ont le regard vitreux et se meuvent lentement. Mais derrière ce cloaque se dressent de grandes falaises de grès. Dans ces falaises, un sculpteur polonais a passé toute sa vie à creuser d'énormes images du Christ Ressuscité s'élevant dans la gloire, et de la Pentecôte. Au milieu de ce lieu sordide, vous pouvez lever les yeux et voir les images de la gloire. Chaque jour, quand les collecteurs d'ordures reviennent à la maison dans cet endroit crasseux et puant, ils peuvent voir, sur les falaises, des images qui promettent la vie et la lumière. Le Seigneur de la Résurrection ne les a pas oubliés. Les enfants de ces dépôts d'ordures sont les enfants de Dieu. Ils sont destinés à la gloire.

Les religieux: puissants signes de vie!

Nous les religieux, nous sommes appelés à être de puissants signes de vie. Et cela à travers la signification de ce que nous sommes et faisons. Peu importe si nous sommes peu nombreux ou faibles ou vieillissants. Que nous ayons perdu d'autres sortes de pouvoirs, le pouvoir de la richesse et celui de diriger de grandes institutions, cela est sans importance. Nous avons un pouvoir qui donne la vie, celui d'être et d'incarner des signes du Royaume. Ils aident Dieu à prononcer une parole qui sauve et transforme. Un petit groupe de frères ou de soeurs pauvres, vieux et malades peut être un puissant signe de vie. Pensez à Mère Teresa qui a bougé le monde. Pensez au petit étudiant fragile devant un tank sur une place de Pékin. C'est parce qu'il était petit et fragile alors que le tank était une force puissante que cette image a parlé et a choqué la Chine tout entière.

Ce que nous faisons peut être petit et à peine visible. Il y a quatre mois, j'ai visité un hospice pour sidéens à Phnom Penh, dirigé par un prêtre américain, Jim. Jim n'est plus tout jeune et il se bat pour apprendre le khmer. J'ai visité des hospices pour sidéens dans le monde entier, mais jamais je n'avais vu des figures si émaciées. Certains retrouvaient suffisamment de forces pour retourner dans leurs familles pour un petit moment. La plupart étaient venus là pour mourir. J'ai regardé le visage presque squelettique d'un jeune homme, dont les cheveux étaient en train d'être lavés et coupés et qui reflétait une paix si profonde que j'ai pleuré. Et il serait facile de se demander quelle différence cela fait dans le cours de l'histoire: un petit nombre de gens qui vivent un peu plus longtemps et puis meurent dans la dignité. Mais, cette petite communauté disait une parole sacramentelle qui construit le Royaume.

Le fait que nous sommes petits et sans importance peut faire que nos signes parlent encore même plus puissamment. Pensez à Gédéon! Dieu a réduit son armée à un tout petit groupe de trois cents hommes afin que la gloire du Seigneur puisse briller à travers cette victoire sur les ennemis d'Israël. Peut-être que Dieu nous amenuise pour que la gloire du Seigneur puisse briller à travers nous. Comme le dit saint Paul, c'est quand nous sommes faibles que nous sommes forts.

Il nous est difficile de comprendre cela vu que c'est la force des armes et de l'argent qui gouverne le monde, et qui continue de le faire comme nous venons de le voir avec la guerre contre l'Iraq. Et nous vivons à l'ombre de la Révolution industrielle, expression de la domestication de la force: le pouvoir de la vapeur et du charbon, le pouvoir de l'électricité et, finalement, le pouvoir de diviser l'atome nucléaire. Ainsi, les signes et les symboles peuvent ne pas sembler très efficaces pour nous. Ce sont juste des idées, des trucs dans nos têtes et pas le monde réel. Combien de divisions le Pape a-t-il? demandait Staline.

Mais nous sommes en train d'entrer dans un nouveau monde, le village global du World Wide Web (la toile Internet). Dans ce nouveau monde, ce qui circule, ce ne sont pas tellement de grosses choses lourdes comme les voitures ou l'acier, mais des signes, des symboles et des idées. Nous vivons dans ce qu'on a appelé «la société saturée de symboles» (7), de logos et de marques de fabrique. Les publicitaires savent que ce que nous consommons aujourd'hui, ce ne sont pas tant des produits que des signes culturels (8). Ainsi nous sommes en train d'entrer dans un nouveau monde, le World Wide Web, dans lequel nous, religieux, pouvons être des signes puissants si nous en avons l'imagination et la créativité. Ce monde nouveau est mûr pour que nous y rendions visible la gloire du Seigneur.

Domini canes!

Les organisateurs de cette conférence ont choisi pour thème la lumière, la visibilité. Et Lazare est convoqué hors des ténèbres dans la lumière. Il était caché dans la tombe et maintenant il est visible. Si nous devons être des signes du Royaume, nous devons être visibles dans ce village global des marques et des logos. Mais pour nous cela implique plus que la visibilité d'un logo. Quand j'étais Provincial, je croyais beaucoup dans la promotion du symbole dominicain du chien tenant une torche allumée dans sa gueule. Nous sommes les Domini canes, les chiens du Seigneur. Vous pouvez le voir dans toutes les églises dominicaines en Amérique Latine. On dirait que les chiens fument des cigares géants. J'ai collé ce symbole sur tous les produits dominicains: périodiques, T-shirts, édifices. Par bonheur, le célèbre sculpteur Eric Gill, qui était laïc dominicain, a façonné une image magnifique du chien dominicain, que nous avons employée. C'était un chien très bien doté et il a dû subir un peu de chirurgie! Mais nous recherchons une visibilité plus rayonnante, laquelle se trouve dans la signification de ce que nous sommes et faisons.

Quelle signification sommes-nous appelés à incarner aujourd'hui? Comment pouvons-nous être des signes donneurs de vie? Jésus crie: «Lazare, viens dehors!» Il y a là plus que la simple réanimation d'un cadavre. La vie est plus que la simple condition physique. Cette histoire suggère deux manières d'être vivant que nous pouvons rendre visibles aujourd'hui. La première est la victoire de la joie sur le chagrin. Et la seconde est la remise de Lazare à ses soeurs et à ses amis. Nous, religieux, sommes appelés à être des signes du Royaume à travers la joie et à travers la communauté.

 

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